‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 118 sur 330 · CHAPITRE III LA DIFFUSION D'UNE LANGUE. CAUSES ET CONDITIONS · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LA DIFFUSION D'UNE LANGUE. CAUSES ET CONDITIONS

Examen général. — C'est D qui me paraît avoir dressé le plus méthodiquement, après Schwab bien entendu, la liste des conditions auxquelles une langue peut devenir générale \

G, sans faire une classification des causes qui amènent l'extension d'une langue, a eu pourtant le mérite de signaler qu'un pareil événement est dû à des causes très complexes. « Les langues ont le même destin que les hommes : pour gagner une grande gloire, il

l. 1° Elle doit avoir beaucoup de finesse, des sons harmonieux, agréables ; par consé- ■quent il est nécessaire qu'elle soit polie et améliorée de temps en temps.

2"= Elle doit être riche en mots, posséder en particulier beaucoup de mots composés, très significatifs, productifs, riches en idées.

3'' Elle doit être facile à apprendre. Qui est-ce qui fera l'efTort d'apprendre une langue difficile ?

4'^ Elle doit posséder beaucoup de mots des langues jadis communes, de sorte que ceux tout au moins qui savent ces langues connues, l'apprendront d'autant plus volontairement et facilement.

o'^ La nation dont elle est la langue maternelle doit s'occuper des arts et des sciences, avoir de bons livres, écrits dans sa propre langue.

6° Les métiers et le commerce de cette nation doivent également prospérer.

7" La nation dont la langue aspire à devenir commune doit, comme la langue ellemême, être polie, élégante, complaisante, sociable, affable, et gracieuse, pour attirer les étrangers.

8'' De même beaucoup des citoyens de cette nation doivent voyager dans les pavs étrangers, même s'y établir et par cela répandre et rendre leur langue aimée, afin que d'autres y prennent goût.

Les deux derniers principes sont si clairs qu'ils n'ont pas besoin d'une démonstration.

9'^ La nation doit en outre avoir le petit orgueil... de ne pas laisser croître une autre langue dans son pays. Alors les autres nations, si elles veulent lire les écrits qui proviennent de la première, causer et correspondre avec elle, devront apprendre la langue de cette nation-là.

40° Seides peuvent devenir communes les langues dont le pays est gouverné par un monarque ou possède des pouvoirs forts, dont c'est un des plus importants soins d'embellir la langue nationale, par là de la faire aimer partout. L'exemple du fait que seulement des régents puissants y peuvent arriver est fourni par les langues latine et grecque.

11» Enfin il faut que la langue en question soit une langue vivante. Une langue morte (comme la langue latine et la grecque et les anciennes langues orientales) ne peut être que la langue des savants, par conséquent elle ne sera jamais commune. Elle ne s'introduira même pas chez un peuple particulier (f"* lot v»-153 r").

ne faut pas seulement qu'on ait des mérites. N'y a-t-il pas d'occasions favorables, qui font une impression sur la « multitude », on a peut-être des amis et des admirateurs, mais pas de réputation. C'est de la même façon qu'une langue dépasse les frontières de sa patrie. Si les œuvres des écrivains qui se servent de cette langue sont vénérées en raison de leur profondeur ou de leur beauté, elle arrive tout au plus à être apprise et estimée par quelques amateurs étrangers des sciences et du goût ; mais, pour devenir l'interprète de tous les peuples, la favorite de toutes les classes chez les nations étrangères, pour régner dans toutes les cours et dans les sociétés les plus nobles, de Pétersbourg à Vienne, pour supplanter ou tout au moins faire mépriser partout la langue du pays, pour être employée dans les affaires d'état les plus importantes aussi bien que dans les moindres affaires de toilette, il ne suffit pas qu'une langue soit bonne, riche, élevée. Tant de gloire, tant d'honneur, elle ne l'atteint que par une suite d'événements et par l'aide de circonstances favorables » '.

Les causes slrnatcrelles. — On sera peut-être étonné au premier abord de voir des concurrents reconnaître, dans un fait de cet ordre comme dans tous les autres, la volonté de la Providence. Pourtant deux d'entre eux attribuent les succès du français à Dieu lui-même.

Le premier, un Français, a dit : « Si Bossuet, dans un saint délire, nous assure que les langues grecque et latine devinrent universelles par une sage disposition de la Providence afin que l'Evangile fut provigné plus facilement, ne pourrions-nous pas avouer sans être repris, que Dieu a rendu la langue française universelle pour que la lumière philosophique se répandît rapidement d'une extrémité de la Terre à l'autre ? Nous serions d'autant mieux fondés dans notre assertion que ce fut par l'effusion du sang humain que le grec et le latin prirent ce grand ascendant; au lieu que le français ne dut sa prépondérance qu'à des moyens pacifiques. Ici je vois le doigt de Dieu, pour m'exprimer comme Bossuet, là je vois le doigt de l'homme » ".

N (chez qui cette réflexion vient après l'énumération de treize autres causes) se demande s'il n'est pas possible de voir là l'œuvre d'une Providence infaillible, qui ait voulu faire de la langue française un lien de la société, un moven de bonheur humain, un instru-

Page 1