F°^ 190 r** et suiv. ; Impr., pp. 37 et suiv
Les exigences de l'homme qui emploie sa langue pour la conversation et les affaires se placent au milieu, entre celles du philosophe et celles du poète. La haute inspiration, l'envol hardi de la fantaisie n'est à sa place ni dans les affaires, ni dans les relations de société : le ton des affaires exige, aussi bien dans les écrits que dans les entretiens, de la clarté, de la précision, de la brièveté sans obscurité, et de la vivacité sans enthousiasme. Les négociations aujourd'hui ne sont pas menées avec la foule du peuple grossière et impétueuse, que l'on peut entraîner aveuglément par le torrent des mots à des mesures et à des vues qu'elle embrasse sans les connaître, qui pousse en avant, avec d'autant plus de feu qu'elle ne sait pas où le flot la portera ; elles se poursuivent d'hommes à hommes qui sont au courant, éclairés, habitués à des négociations; ainsi le ton de l'enthousiasme et de l'exaltation ne réussirait que rarement; il trahirait des intentions que l'on veut cacher et exciterait des soupçons là où la confiance est nécessaire, il gâterait tout. Le ton du calme est aussi le ton des négociations et même le plus récent modèle de l'éloquence politique, à savoir, VExjwsé des motifs qui ont engagé Sa Majesté le roi de Prusse à s'opposer au démembrement de la Bavière (1778), ne s'est permis qu'après un développement extrêmement clair etapprofondi de la question et de ses fondements cette péroraison, aussi chaleureuse que sérieuse, par laquelle l'auteur s'est adressé aux plus nobles parmi les juges les plus instruits de tous les Etats de l'Europe'.
Une cause analogue accommode le ton de la conversation au calme avec lequel l'homme du monde poli communique ses pensées. Ce ton-là n'exige pas du tout « le bâtiment de mots » métaphysique des langues mères, savantes, qui vient au secours de la pénétration d'esprit du penseur, qui favorise l'analyse la plus approfondie des idées, qui fait transparaître les éléments premiers des pensées dans l'organisation des mots. 11 n'exige pas cette construction poétique des mots d'où l'expression magnifique, mélodieuse de la poésie lyrique et épique se précipite pour remplir l'oreille et l'âme, pour élever l'auteur à de hautes pensées et lui inspirer de vives sensations. La complaisance qui se ramène au ton général de la sensibilité est faite aussi bien pour favoriser la participation générale à la conversation que pour ne pas blesser, soit par la présomption de l'érudition, soit par l'assurance de l'inspiration ou la dissonance de la sympathie ; cette complaisance prend toujours le langage le plus facile, le plus compréhensible, comme aussi le plus modeste et le plus réservé et
i. F" 19i r° et v° ; Impr., p. 39-40.
ne cherche d'autres embellissements que ceux que l'esprit le plus naturel et le moins recherché offre de lui-même, de façon que l'imagination n'est pas séduite par les images les plus fortes, mais par les plus agréables. Tous ces avantages, le connaisseur le plus difficile même les trouve dans la langue française '.
En allemand, l'idiome n'a pas été employé aussi tôt qu'en France avec assez de bonheur dans les œuvres de goût pour qu'on y trouvât les nuances de la pensée et du sentiment facilement marquées. La raideur, l'allure traînante qu'on y rencontre encore, si insupportable dans le style de la chancellerie, engoncé comme il l'est dans la Haute-Allemagne, régnait, pendant que chez les voisins « les entretiens écrits ou oraux avaient le ton de M""' de Sévigné, celui dont la haute société se servait dans les lettres et les réunions ». Une politesse formaliste, une lourde gravité tenait lieu au delà du Rhin de cette gaieté aimable et plaisante, de cette sociabilité communicative, et, au lieu de réunir la société, en confinait les membres chacun dans son isolement".
Pauvres observations. — Comparées à cette belle analyse, les observations des autres concurrents sont d'une singulière pauvreté. S remarque l'abondance des termes technologiques \ qui ont obtenu droit de cité dans la langue K
On croirait que D va s'engager dans une voie heureuse, quand il constate que le français a en abondance des mots expressifs^. 11 ne pousse pas plus loin.
On ne peut s'empêcher de juger que S commet un abus de langage, quand, pour juger de la richesse du français, il considère l'état morphologique de cette langue, soit qu'il constate l'absence de certaines formes ^ soit qu'il vante l'abondance des formes temporelles'. 11 est mieux inspiré quand il parle de « notre génie inimitable dans la dérivation » ^. Il est dommage qu'il prenne pour exemple toute la famille de faire 'jusqu'à suffire et affection, et qu'il ajoute même, oubliant que ces deux derniers mots sont latins : « tandis que le latin dérivait seulement de factum, non de facere