‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 156 sur 330 · F" 493 ro-v" ; Impr., p · texte numérisé non relu

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équivalentes au premier abord. Tout le monde connaît les précieux travaux de Girard, la Bauzée (sic) et des Encyclopédistes. Le français a eu le premier l'honneur et le bonheur de cette élaboration.

Clarté et ordre naturel. — Une fois sur ce terrain, Eberhard discute l'importance qu'on attribue à l'ordre naturel. La question lui paraît difficile. Ce mot de naturel aurait besoin d'être défini. Un homme habitué à l'ordre des langues modernes déclarera volontiers que les plus belles périodes d'un écrivain grec ou latin présentent un ordre peu naturel. A dire vrai, pour mériter ce nom, il faudrait que cet ordre fût tel que le mot qui suit complétât le mot qui précède. Or on trouve en latin un ordre qui ne répond pas à cette formule et qu'on ne peut pourtant pas appeler peu naturel, car il y a des cas où d'autres causes exigent un autre ordre. En réalité il y a plusieurs ordres naturels. Seules les matières abstraites exigeraient celui dont il vient d'être parlé. Le français lui-même s'en écarte.

Mais il demeure certain que toute l'organisation de la syntaxe française vise à la clarté, et que pour l'atteindre elle restreint la liberté des tours et sacrifie de l'harmonie, du pittoresque, du caractère expressif et de la vigueur.

Il faut considérer l'objet qu'on se propose en choisissant une langue ; on s'explique donc que le choix général ait porté sur une qui est si claire '.

Richesse ou pauvreté. Belle analyse d'Eberhard. — Personne n'a montré non plus avec la maîtrise d'Eberhard combien cette notion de richesse est peu précise. Etre riche c'est pouvoir fournir ce dont les gens qui se servent d'une langue ont besoin. Or la langue française n'a pas été élevée sur son trône uniquement par des philosophes et des écrivains, mais par des personnes qui, pour leurs affaires et leurs conversations d'affaires, avaient besoin d'une langue commune. Ceux-là ont découvert en elle une richesse qu'aucun étranger, si l'amour de sa langue maternelle ne le rend injuste, ne lui déniera.

Comme la quantité d'idées qui forment le trésor intellectuel d'une nation doit toujours être en rapport avec la quantité des mots de la langue, il est impossible d'admettre qu'une nation très cultivée puisse avoir une langue pauvre. A-t-elle beaucoup de besoins ? 11 faut qu'elle puisse exprimer ces besoins. Les affaires et la conver-

l. Eberh. (A), f»^ 196 rM97 r° ; Imp., pp. 47-49.

sation ont-elles donné occasion à de nombreuses observations ? Ces observations ont-elles amené à distinguer des idées ou aussi à remarquer des idées nouvelles, les sciences y ont-elles monté à un haut degré de perfection ? Il est nécessaire que le vocabulaire se soit enrichi d'une masse d'expressions, grâce auxquelles ces idées sont pensées et communiquées'.

Le savant spéculatif exige peut-être une quantité inépuisable de mots techniques qui servent à ses spéculations abstraites et font qu'on nomme une langue riche. 11 a sa mesure à lui d'après laquelle il estime la mesure des langues, mais est-ce que ce sera là l'étalon d'après lequel l'homme du monde jugera ?

Les exigences pour une langue seront toujours aussi différentes que le but final de celui qui veut l'employer. Le mathématicien, dans ses exigences sera très mesuré, il se contentera d'un trésor si réduit, qu'un étranger apprendra bientôt son langage et qu'avec l'aide des figures et des signes mathématiques un livre de géométrie lui sera peut-être accessible dès le premier soir.

Le philosophe étendra sans doute un peu plus ses demandes, pourtant il sera satisfait si la langue est assez pourvue d'expressions abstraites. Il lui comptera comme un mérite de mettre ses mots dans un ordre conforme à l'enchainement des idées et que les lois du langage lui permettent de former par des combinaisons variées les mots nouveaux à l'aide desquels il désigne des idées nouvelles.

Mais ce n'est pas en cela seulement que consiste la richesse d'une langue, car les prétentions de l'orateur ou du poète seront de toute autre nature. Comme il est impossible qu'il se contente d'un trésor de mots qui expriment les idées les plus abstraites parmi les conceptions humaines et encore moins d'un lexique tel qu'il ne rende qu'une espèce de ces conceptions ; comme il emploie des tours qui ne s'adaptent pas seulement à la marche tranquille, didactique, observatrice de la pensée, bref, comme il fait autre chose que de s'entretenir, comme il veut animer, amuser, plaire, faire plaisir, émouvoir, il réclamera des expressions pittoresques qui peignent, qui représentent. Il lui faudra la plus grande variété de tours ; il exigera que la langue lui fournisse des mots qui expriment ses idées dans toute leur force, avec leur couleur, avec mouvement et vie, des tours où le sentiment tout entier soit rendu, grâce auxquels les auditeurs soient animés précisément du même sentiment et par une sorte de contagion se portent à des mouvements qui s'harmonisent avec ceux de l'orateur.

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