‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 188 sur 330 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Apparence et réalités. — Après ces considérations préliminaires, venons-en aux forces d'expansion.

Parmi elles on serait tenté de mettre au tout premier rang l'utilité. La plupart des hommes ont en efTet avant tout souci de la vie pratique. Navigateurs, commerçants, etc., ont besoin de posséder les idiomes qui leur facilitent les relations et les échanges : d'où le succès de l'anglais chez tous les peuples d'aujourdhui. L'intérêt bien entendu commande.

Mais il faut bien prendre garde que cette nécessité n'explique guère l'extension primitive d'une langue. On apprend aujourd'hui l'anglais parce qu'il est généralement répandu ; comme on apprenait le français dans un certain monde au xyiii*^ siècle. Qui ne voit qu'il faut d'abord expliquer comment et pourquoi ces langues étaient répandues ? Le fait second n'est qu'une conséquence d'un fait premier qui précisément est en question. Si l'italien avait suffi à l'Italie du xviii*^ siècle pour recevoir ses visiteurs, elle ne se serait pas mise au français. D'où vient qu'il ne suffisait plus, c'est là ce que nous cherchons à savoir.

J'en dirai autant à ceux qui invoquent la mode. Certes sa puissance est immense. Elle a poussé si loin son empire que ceux mêmes qui ne savaient pas le français voulaient avoir l'air de le savoir. S'ils étaient incapables d'écrire leurs lettres en français, ils mettaient au moins l'adresse en cette langue. C'était bien porté. Le snobisme est de tous les temps, et Juvénal s'indignait du point où l'amour du grec avait porté des dames romaines, qui sans doute ne savaient pas lire Homère.

Mais à s'en tenir là on ne va pas non plus au fond du problème. Pourquoi cette mode ? Qui a pu la faire naître et la porter à cet excès? Si sot que soit l'esprit d'imitation, encore faut-il qu'il y ait quelque chose qui l'éveille, quelque chose, je ne dis pas qui justifie,

mais qui explique que le « sot bétail », comme disait La Fontaine, se tourne d'un côté et point d'un autre.

Ces apparences une fois écartées, nous arrivons aux causes véritables. La plus considérable est, suivant moi, et je ne prétends ici faire aucune découverte, le prestige de la culture chez le peuple dont la langue s'étend.

Mais ce mot de culture est bien vague, et un peu d'analyse ne sera pas de trop. Toutes les formes de culture exercent leur prestige. L'humanité est ainsi faite qu'elle s'agenouille volontiers devant l'étalage de la force, de la puissance, de la richesse. Ce ne sont pas seulement les sauvages qui s'extasient sur la portée des canons des Espagnols et les ravages qu'un coup peut accomplir. En plein xviii'" siècle, de somptueuses ambassades comme celle du maréchal de Belle-Isle ébahissent les Francfortois et font priser très haut le pays capable de ces somptuosités.

Pas un Allemand d'alors qui ne soit revenu confondu d'admiration pour les merveilles de Versailles et de Paris, le luxe et les élégances entrevus. D'où une inclination à entrer plus avant dans la connaissance d'une nation parvenue à ce degré de splendeur.

Que la splendeur de la France laissât dans l'esprit de tous ceux qui venaient la visiter un véritable éblouissement, rien ne se comprend mieux, et, comme sa beauté allait de la magnificence à la grâce, il était impossible qu'elle ne charmât point les goûts les plus différents.

On sait trop quelles étaient les ombres à ce tableau, de combien de laideurs l'élégance était environnée, par combien de misères réelles et profondes ce luxe était gâté. A quelques centaines de pas du Louvre un charnier infect ; sur le chemin où roulaient les carrosses allant au Marais, des rues sordides, empoisonnées de monceaux d'immondices, la misère répugnante côtoyant partout l'élégance la plus raffinée. Mais les phares empêchent de distinguer dans l'ombre. Paris, Versailles, lieux de féeries, aveuglaient. Si bien que les étrangers ont plusieurs fois noté le contraste, mais sans qu'il détruisît leur enchantement. Par un phénomène très explicable et qu'ont constaté tous ceux qui s'occupent de sociologie, la misère frappe surtout ceux qui ont au cœur la pitié et un désir de charité humaine ou divine. Ils ne sont pas nombreux, surtout parmi ceux qui promènent leur soif de jouir à travers le monde. Ceux-là passent indifférents, uniquement attachés à ce qui les charme ou les amuse.

Les gens du monde qui venaient en France n'avaient d'yeux pour la plupart que pour les châteaux somptueux, les hôtels bien bâtis.

les parcs où l'art avait cherché et quelquefois réussi à embellir la nature. Ceux d'entre eux, qui, par privilège, étaient admis à y entrer, ne pouvaient se défendre d'une admiration singulière' pour le génie d'une nation qui savait non seulement construire des demeures superbes, mais les munir de tout ce qui pouvait séduire les yeux, et former à la vie un cadre raffiné, ici imposant et proportionné à la grandeur des demi-dieux qui habitaient les palais, là gracieux, d'une recherche ingénieuse jusque dans le moindre détail, propre aux réunions familiales et intimes, comme ailleurs aux réceptions solennelles.

Encore faut-il remarquer, si naïve que puisse paraître l'observation, que, pour goûter le charme de beaucoup de belles choses, il n'était aucunement nécessaire de connaître le français. Ni les monuments, ni les statues, ni les tableaux, ni les tapisseries, ni les mille objets où éclatait la supériorité de notre goût ne parlaient d'autre langue que la langue éternelle et directe de l'art, qui se passe de mots, à moins qu'une inscription ne parlât latin, ce qui arrivait. Si le connaisseur bavarde en leur présence, c'est un signe qu'il n'est pas très ému ou qu'il enseigne, explique ou veut se faire expliquer, et que le « sujet» l'intéresse plus que l'art.

S'il est roi, prince, évêque, seigneurou même simple bourgeois, il se peut que son admiration l'emporte jusqu'à l'ambition d'avoir chez lui de semblables merveilles, de les faire reproduire, faute de pouvoir les acheter et les emporter. Des Suédois, épris de nos cathédrales, ont ainsi appelé, dès le moyen âge, des maîtres-maçons de chez nous pour aller édifier de semblables monuments sur leur sol. La langue n'a guère profité, semble-t-il, de leur séjour. La statue de Pierre le Grand à Pétersbourg a été une leçon d'art français, non de français.

Les choses se passent un peu différemment quand il s'agit simplement des colifichets de la mode. La grande dame qui visitait les boutiques de Paris, et voulait en emporter des meubles ou des parures, n'avait, semble-t-il, pas grand besoin d'apprendre la langue pour se procurer de quoi passer son envie.

Il faut prendre garde tout de même qu'on fausserait la vérité en poussant à l'extrême cette réserve. L'achat d'une toilette, par exemple, nécessite une certaine entente entre Tacheteuse et la marchande, un échange d'observations tout au moins. Il faut que l'une, après avoir étalé, fasse valoir et que l'autre, si elle n'abdique pas

1. Sur la séduction exercée par Versailles, voir Balden., Univ., p. 7, n. 2. Il renvoie à Herder, Brieje Zur Befôrdenmri der Humanilàt (Neueste Sammlung), 1797, let. MO, éd. Suphan, XVIII, p. 130, et à Radlof.

toute personnalité, exprime ses désirs, ses préférences, propose ses observations, en vue d'une adaptation finale qui a toujours quelque chose d'individuel.

En outre il ne s'agit pas toujours simplement d'acheter. On veut reproduire, imiter au moins. Des « artistes » s'inspiraient des modèles de Paris, pour mettre leurs produits au goût du jour. 11 est bien certain que la leçon de choses jouait là un rôle de premier ordre. On regarde faire, et on essaie d' « attraper le coup ». Mais cette imitation directe n'annule pas le rôle du langage. Passe quand il s'agit de certains arts ou de certaines sciences. Leur vocabulaire peut se traduire en partie. Moitié emprunt, moitié transposition, on s'en tire, quand il s'agit d'une technique stable, suivie. C'est le cas par exemple en mathématiques, et même en chimie ou en peinture. Si grands que soient les progrès, si variées que soient dun âge à un autre les manières de faire et les résultats, il est possible de se tenir au courant.

11 n'y a au contraire aucun espoir, quand on touche aux productions où la fantaisie apporte de continuels renouvellements. Il suffît de songer aux vêtements, aux coiffures, à la cuisine. Là, pour une chose qui dure, vingt qui ne font qu'une saison. Le fricandeau a régalé les gourmets de la Scandinavie à l'Espagne pendant un siècle, mais, à côté de cette pièce de résistance, quelle innombrable quantité d'inventions par lesquelles des maitres-queux affriandaient l'Europe .■* Or beaucoup n'eurent qu'une gloire et un nom éphémères. C'était pis encore pour Ihabillement. La poupée de modes arrivait à l'étranger étaler ses grâces. Mais, toute muette qu'elle fût, elle avait aussi un langage, inhérent à son caractère. Chacune des pièces de son accoutrement, du talon Louis XV aux échafaudages de ses cheveux, portait un nom, et un nom bien français. Au reste le plaisir des coquettes eût perdu quelque chose de son attrait si on eût débaptisé ces afïîquets. Leur nom était un titre, un certificat de provenance, une garantie de nouveauté, d'élégance et de beauté. 11 parait, tout comme la chose elle-même.

Je sais bien que qui emprunte des mots n'apprend pas forcément pour cela une langue. Il faut tenir compte pourtant d'un entraînement fréquent et naturel, par lequel le revendeur, l'acheteur aussi, est amené à prendre connaissance de la langue du pays d'où viennent toutes ces belles choses. Le producteur de l'étranger va à la source apprendre son métier, il veut au moins lire les manuels techniques. L'amateur, lui, a ses journaux, grâce auxquels il s'informe et contrôle. La communication avec la nation d'origine le flatte ; il lui semble même qu'elle l'élève. Elle transporte des

objets à sa personne un vernis général de distinction, et de goût raffiné.

Il n'y a qu'une voix sur ce point. Tous les observateurs ont noté ce caractère essentiel de l'époque. L'ameublement d'un salon à lui seul l'eût révélé. Les graves tapisseries avaient cédé les murs à des miroirs qui avertissaient la coquetterie, mais permettaient aussi de voir sans regarder, sur le parquet un cercle de sièges légers dont les pieds inspirés de la jambe féminine se posaient sur un talon haut, des courbes qui semblaient ne pas vouloir pousser leur course jusqu'au bout, et se retournaient soudain pour finir un rinceau, ou faire place à une fleur, des tentures empruntées à la nature ou inspirées de légendes d'amour '.

Un des mérites de certains des Mémoires que nous avons analysés a été non pas de reconnaître des séductions qui exerçaient un effet bien connu, mais d'avoir aperçu qu'il avait fallu pour créer pareil ensemble un concours extraordinaire de la haute société française et des artistes en tous genres, qui lui créaient son cadre de vie, d'apprécier tant bien que mal à leur valeur les efforts de chacun, ensuite de comprendre qu'entre toutes les pièces de cet édifice il y avait un lien étroit, un esprit, qui en rendait les diverses parties solidaires, comme ces chaînes invisibles qui, enfoncées dans la pierre, tiennent solidement réunis les quatre murs d'un maison : le génie français. Avec raison on a considéré que la littérature, la lanofue elle-même, dans son ordonnance, le choix des matériaux, son esprit d'ordre, de mesure, son tact, participait à l'œuvre générale, qu'elle en était non seulement le reflet, mais un des produits, de même caractère que les autres et d'une valeur encore supérieure.

Du reste, quelle que pût être dans la vie du monde en France l'importance du cadre extérieur, ce qui en faisait le charme, c'était cette vie même. « Quelques peuples, a dit Diderot, paraissent avoir cédé à leurs besoins mutuels en formant des sociétés ; il semble que le Français n'ait consulté que le bonheur d'y vivre » ".

Le changement de sens du mot de conversation, qui en arrive à signifier entretien, indique assez combien l'art de vivre ensemble consistait avant tout dans l'art de causer. Les spectacles, les bals, les concerts valaient sans doute par eux-mêmes, mais aussi par les occasions qu'ils donnaient d'échanger des propos. Eberhard disait que tout l'art des dialogues antiques avait passé dans nos entre-

1. Voir C, f« 168 v» ; N, fo 96 v» ; V, f 10 v» ; Q, fo 49 vo.

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