‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 19 sur 330 · CHAPITRE II LES TRADUCTIONS FRANÇAISES · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LES TRADUCTIONS FRANÇAISES

Le français la>'gue « véhiculaire ». — A côté des livres français ■écrits ou publiés par des étrangers, il faut tenir compte d'une catégorie d'ouvrages écrits en France par des Français, mais qui étaient destinés, en partie au moins, à l'étranger. Au premier rang se placent certaines traductions.

Sans doute celles de l'abbé Prévost et bien d'autres visaient tout d'abord à tenir la France au courant des œuvres étrangères. Mais elles visaient aussi à les répandre au delà de nos frontières, là où les originaux ne pouvaient pénétrer. C'est un fait attesté que l'anglais était ignoré à peu près partout. Ce fut par le moyen de la langue française que poésie, romans, œuvres de science, écrits en anglais, se répandirent. « Anglais, s'écrie Robinet avec un peu d'emphase, mais non sans raison, la France vous a fait connaître de l'Europe » \

On transposait de même des œuvres allemandes. « Ce sont les François qui ont fait la fortune du Poème d'Abel et des Idylles de Oessner », écrit le Journal de politique et de littérature' dans un article que j'ai cité plus haut.

Il est à remarquer toutefois, comme l'a constaté Bûsch, que « les traductions d'ouvrages scientifiques en français, si étonnant que paraisse le fait, étaient relativement assez rares » ^ . Ceci, suivant moi, se comprend sans peine. Les savants anglais écrivaient le plus souvent en latin. Les savants d'autres pays les comprenaient sans truchement. Et cette opposition même achève de préciser en le resserrant le rôle du français : Il était l'organe international de la littérature, de la critique et de l'art.

Les Français non seulement ne répugnaient pas à faire de leur

1. [Robinet], Considérations sur l'état présent de la littérature en Europe, ch. xv. p. 122, cf. une exhortation do Fréron sur les services réciproques des traductions (Opusc, t. I, p. 34''2). Let. à M. l'abbé Dosfontaines.

2. T. I, p. 42 (janv. 1778). Cf. une anecdote à l'appui de cette estimation du rule ainsi dévolu au français dans R. Huchon, Mrs. Montagu, p. 67, note.

idiome le véhicule d'idées étrangères, mais ils étaient fiers qu'il fût estimé capable de ce rôle. Dans une Conversation entre un Français et un Anglais que nous avons citée déjà', le Français dit: « Sans le secours de notre langue, les productions des talens Anglois, que j'admire sans les idolâtrer, ne resteraient-elles pas ensevelies dans leur terre natale » ? Et pareille façon de sentir est en accord complet avec l'état d'âme d'un temps où les nationalismes n'étaient pas encore exaspérés comme ils l'ont été depuis.

Les belles infidèles. — On sait ce que valaient en soi ces traductions accommodées dont la mode n'était pas encore passée. Dans l'avant-propos, qui précède ses Extraits de Tacite, D'Alembert a réuni les idées qui avaient cours sur l'art de traduire. Et il pose en principe que l'on ne doit pas se faire une règle de traduire littéralement, même dans les endroits où le génie des langues ne paraît pas s'v opposer. Le traducteur devient en quelque façon le collaborateur de l'écrivain": « Mon intention a été de tirer de l'Young Anglois un Young François qui pût plaire à ma nation, et qu'on put lire avec intérêt, dit Letourneur. .. Quand il m'est venu quelque idée qui pouvoit servir de liaison aux autres, quelque épithète qui completoit une image, la rendoit plus lumineuse, ou donnoit plus d'harmonie au style, j'ai cru que c'étoit mon droit de l'employer. S'il étoit vrai que j'eusse quelquefois embelli l'original, ce seroit une bonne fortune dont je lui rends tout l'honneur » ^

C'est seulement plus tard que viendront les protestations^. Parmi ceux qui ont vu les premiers le mal, et essayé de réagir, il faut citer Turgot. Les traductions littérales, dit Van Tieghem, lui paraissaient l'unique moyen de faire bien connaître, non seulement les pensées, mais le tour d'esprit de l'auteur, et le caractère de la langue dans laquelle il écrivait... 11 disait quelquefois : « Si je veux vous montrer comment on s'habille en Turquie, il ne faut pas envoyer le doliman à mon tailleur pour m'en faire un habit à la

française Il faut que je mette l'habit turc sur mes épaules, et que

je marche devant vous ».

Les auteurs eussent pu protester contre le travestissement de leur style et la déformation du caractère de leurs œuvres. Mais

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