‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 18 sur 330 · CHAPITRE PREMIER LES LIVRES FRANÇAIS AU DEHORS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LES LIVRES FRANÇAIS AU DEHORS

Si rien ne nous reste des conversations qui furent échangées en français par des étrangers à cette époque, nous avons du moins des documents relatifs à leurs lectures ; ce sont d'abord les livres, ensuite les journaux. Je n'accorde pas aux indices que fournissent ces documents une valeur positive et certaine qu'ils n'ont pas. Si au XYiii*^ siècle tel magnat de Hongrie ou tel grand seigneur russe a mis dans sa bibliothèque un nombre considérable de publications françaises, cela peut tenir au goût du maître sans doute, mais cela peut tenir aussi à l'inclination personnelle de son bibliothécaire. Etudier les catalogues est bien, mais ne suffît point. Un livre coté n" 132 a eu des centaines, peut-être des milliers de lecteurs ; le n" 133 n'en a eu qu'un ou deux, parfois point du tout. Le « registre des prêts » nous instruirait seul, et il n'existe nulle part.

Y suppléer par les indications que les auteurs nous donnent sur la vogue de leurs ouvrages en Europe est fort risqué. Des médiocres nous racontent merveilles de leurs succès. Marmontel affirme dans ses Mémoires avoir reçu la visite d'un éditeur allemand qui lui aurait dit : « Mon nom est Bassompierre ; je suis imprimeurlibraire... j'imprime vos ouvrages, dont j'ai un grand débit dans toute l'Allemagne. J'ai déjà fait quatre éditions copieuses de vos Contes moraux; je suis à la troisième édition de Bélisaire » (p, 355). Faut-il l'en croire sur parole ? Les chiffres sont peut-être arrondis. J'inclinerais pourtant à croire à la véracité du récit, parce que

Histoire de la langue française. VIII, 2. 30

nous savons par ailleurs que le renom de l'auteur avait fait lire et traduire Les Incas jusqu'en Russie.

J'irai plus loin. Il se peut parfaitement qu'un livre des plus lus ait été détruit. Il y a gros à parier que les pudibondes Anglaises qui se délectaient aux productions d'un Crébillon fils n'ont pas tenu à faire connaître leur goût pour les petits vers égrillards et ont fait disparaître le volume compromettant qui révélait leurs inclinations secrètes.

Néanmoins, malgré les incertitudes, malgré les périls même dont je viens de parler, je ne prétends pas méconnaître la signification des faits du genre de ceux auxquels nous venons de faire allusion. Il demeure en gros certain que les livres venus de France étaient beaucoup lus.

Il vaut mieux toutefois regarder du côté des livres qui ont été publiés en français à l'étranger. Un livre en français, composé et imprimé à Hambourg par un étranger, atteste à sa façon que non seulement l'auteur était formé à employer notre langue, mais qu'il avait des raisons pour se décider à le faire, malgré les difficultés et les risques que présente souvent semblable pratique. Nous ne connaissons pas toujours ces raisons, mais cette ignorance n'ôte rien à la valeur de la preuve.

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