CHAPITRE UNIQUE LES NÈGRES
Le commerce de l'ébène. — A voir les choses d'un peu haut, il n'y eut à cette époque qu'une population que les nécessités de la vie amenèrent à changer tout à fait de langue, ce sont les nègres esclaves '.
Nous avons parlé jusqu'ici, parce qu'il faut bien séparer les questions, de la seule rencontre des Français et des indigènes fixés antérieurement dans les pays d'Amérique où nous venions nous établir. Mais à ces deux éléments s'en ajouta un troisième : les nègres esclaves, qu'on amenait d'Afrique.
On sait que, dès le milieu du xv" siècle, les Portugais ont pratiqué la traite- des noirs. Les Espagnols les ont imités, vers 1500, et l'ont répandue dans leurs possessions américaines. Puis vinrent à leur tour les Anglais, les Hollandais, et enfin les Français.
Au début, très noblement, on s'était refusé à laisser cette lèpre se répandre dans notre pays. En io77, un maître d'équipage normand ayant exposé en vente quelques noirs à Bordeaux, le Parlement ordonna leur libération immédiate : « La France, mère de liberté, ne permet aucuns esclaves », sentenciait-il ^ En 1639, une Compagnie rouennaise se forme pour l'achat de nègres qui cultive-
1. Au Canada, le nombre des esclaves nègres fut toujours à peu près insignifiant (Voir P.-G. Roy, Québec, t. II, p. loO).
2. Traite est à peu près SYnonyme de commerce, et se disait de toute espèce de marchandises vendues, soit au dedans, soit au dehors.
3. J3ihl. Nat., Périgord, -23 f" 209 v», dans Mathorez,o. c, t. I, p. 388. On comparera l'axiome posé par Ant. Loisel, dans ses Inslitulcs coutumicres de la France : « Toutes personnes sont franches en ce royaume : si tost qu'un esclave a atteint les marches d'icelui, se faisant baptizer, il est affranchi » (Id., ib.).
rontle petun (tabac). En 164i, on vit le comte d'Avaux aller au Congrès de Munster, et entrer à la cathédrale, suivi de cent quarante nègres. Le 26 aoîit 1670, à la requête de Colbert, le Conseil d'État consacra l'esclavage. Suivit le Code Noir (1685). Au xviii'' siècle, la France ne le cédait plus à aucun pays dans l'odieux trafic ^ Des armateurs, des villes, comme Bordeaux et Nantes, faisaient là-dessus d'énormes bénéfices, qui ne scandalisaient personne. Les choses allèrent d'un tel train que, dans les Antilles seules, en 1686, les nègres auraient été, dit-on, au nombre de vingt-sept mille contre dix-neuf mille blancs. En 1701, il y en aurait eu quarante-quatre mille, dont huit mille à la Guadeloupe, seize mille à la Martinique, vingt mille à Saint Domingue. Et l'apport se continuait, incessant, réglé par des conventions avec les Compagnies. Le Code Noir, qui, malgré quelques traits d'humanité et de justice, reste un monument de cruauté et une dénégation publique des principes du christianisme, réglait les rapports des maîtres et des esclaves.
Terminologie de la traite. — Cette terminologie était mal connue jusqu'à présent. Seuls, quelques termes, comme négrier, avaient pénétré dans l'usage général et y étaient restés. Il serait facile d'en faire un inventaire sommaire à l'aide du livre d'apparence modeste, mais de science solide, que M. de la Roncière vient de donner sous le titre de Nègres et Nègriei^s . On y suit les esclaves des « captiveries » aux « carreaux » et a panneaux » où ils peinaient.
L' « enjôleur » amène le nègre boire chez un blanc ; là il le « poigne » ". On entasse ce gibier dans les bombes, troncs ou barracons (magasins)^. Les domestiques employés dans notre comptoir de Whydah, au temps de Labarthe, étaient « un garde-magasin, deux courtiers, un portier, six tagonniers rouleurs d'eau, une blanchisseuse on pileuse, un tronqué et un batteur de gongon pour annoncer l'ouverture et la fermeture de la traite. Quand un stationnaire était attaché au comptoir, comme au Sénégal, il était en grande partie monté de nègres, laptots ou matelots, gourmets ou timoniers et râpasses ou mousses, auxquels commandait en français le maître de langue, c'était le maître d'équipage. Tous ces employés étaient payés en toques, en ancres d'eau-de-vie et engalines de bouges (coquillages appelés cauris^ » *.
1. Voir sur ce sujet, le savant livre de G. Martin, L'ère des A'éijriers, où est présentée toute riiistoire du marché noir. Paris, 1931, in-8". ± P. 73.