CHAPITRE IV LES NÉGOCIATIONS ET LES RELATIONS
Tout ce que nous avons dit dans les chapitres qui précèdent ne concerne que les traités. Or ces traités ne sont que l'aboutissement de néo'ociations. La vie diplomatique, qui jadis s'interrompait, mais qui, depuis le xvu'' siècle, a tendu à devenirpermanente, se compose de bien d'autres rapports, écrits ou verbaux, entre les puissances. C'est toute une vaste question que de déterminer en quelle langue s'entretenaient ces rapports. Nous ne pouvons songer à la traiter d'ensemble '.
Les théoriciens du protocole ont donné des règles minutieuses, par lesquelles l'emploi des langues se trouvait aussi rigoureusement compassé que l'attribution des titres et le nombre des révérences^.
Il suffit, pour juger de l'importance que certains attribuaient à l'emploi d'une langue ou d'une autre, de voir Hoffmann disserter sur l'usage qu'on en fait à la Cour de l'Empereur. Il distingue d'abord le langage officiel (^publicnni) du langage vulgaire {y ulgarern), <jui est celui de la foule ; le privé (celui dont usent même des gens de bonne condition); le commun (celui des gens instruits); ensuite le courtisan (celui dont aime à se servir le prince avec sa famille et dans l'usage quotidien de la Cour). Ici on doit distinguer le langage qu'on réserve pour le conseil privé (dem geheimen Cabinet) où se traitent des affaires publiques, mais privément et avec moins de solennité. Puis vient le langage officiel, qui, suivant la double manière dont se traitent lesdites affaires, de bouche et par écrit, peut être ou écrit ou nonciipatif.
Pour cette langue officielle de l'Empire elle-même, il convient de mettre à part langue interne et langue externe. La première est celle que les souverains emploient à l'intérieur de l'État, la seconde
1. Voir à ce sujet les Traités du Cérémonial, en particulier celui de Dumont, complété par Roussel, Le Cérémonial diplomatique des Cours de l'Europe. Amsterdam et La Haye, 1739, 2 vol. in-f". Il est naturellemant relatif à son temps. Dans le demisiècle qui suivit, les usages, en dépit de la tradition, changèrent considérablement.
2. Je dois dire pourtant que, dans les pièces d'Archives relatives au Cérémonial que j'ai pu consulter aux Affaires Etrangères, à peu près rien ne concerne le langage. La tradition tenait lieu d'instructions : les envoyés français devaient user de leur langue.
(l'externe) est celle dont l'Etat se sert avec les pays étrangers ou dont les étrangers se servent avec lui. Dès lors il peut y avoir, dans un même État, plusieurs langues officielles : V une principale, l'autre subsidiaire, etc. ^
En fait les écrits qu'on envoyait d'une Cour à l'autre sont de caractère très différent ; ils vont de la simple lettre, lettre de compliment à propos d'un événement quelconque : décès, naissance, généralement dite lettre missive, aux pro memoria, notes relatives aux affaires. 11 faudrait examiner chaque espèce à part ; on constaterait des contradictions sans nombre. Il n'y a pour ainsi dire aucune nation qui suive dans toute sa Correspondance un usage constant. Ainsi la Cour de Vienne, en tant que Cour de l'Empire, était astreinte à se servir du latin, les Empereurs, comme rois de Bohême et de Hongrie, ne se considéraient point comme soumis aux mêmes obligations. La Papauté était latine, comme l'Eglise de Rome, mais italienne par ses possessions temporelles, et la nationalité des papes. Pourtant le nonce parle en français au Roi Louis XIV le 25 octobre 1712 et le 3 octobre 1713. F^n outre une même chancellerie use de langues différentes suivant le pays auquel s'adressent ses Correspondances. Enfin avec un même pays elle ne suit pas un usage absolument fixe auquel elle se croit tenue dans toutes les occasions.
Prenons un exemple. La chancellerie hollandaise, fidèle à de lointaines traditions-, considérait toujours le français comme la langue de ses relations extérieures. Elle écrivait en français non seulement au Roi de France, mais aux Rois d'Angleterre, d'Espagne, de Sardaigne ; les discours prononcés aux audiences, les pro memoria de ses envoyés sont en général dans la même langue. Pourtant les Etats-Généraux écrivaient en latin à l'Empereur, au Roi de Suède, au Roi de Pologne, à la République de Venise ; en hollandais aux Électeurs de l'Empire et généralement à tous ceux qui écrivaient eux-mêmes dans leur langue.
L'Angleterre écrit à l'Empire en latin % mais elle envoie au gouvernement russe des Resolutiones en français^.
Qui prétendrait démêler et surtout expliquer ou justifier les usages suivis par les différentes Cours de l'Europe, non seulement
\. Linguœ Gallicœ jus publicum, p. 27-28. L'auteur renvoie ici à ses prédécesseurs, parmi lesquels il cite particulièrement Jo. Jac. Moscr, Von dem Recht cler Teiilschen, dans V ennisdile'Schriften iiber mancherley das deutsclie Staatsrecht betrejjende Materien, 1733, in-8", et Frcd. (jarl Moser. que nous avons si souvent cité plus haut.
2. Moser, II. ch. 21, § 1, p- iO(i ; cf. Id., ib., cli. 22 et 28, pp. 414 et 416.