CHAPITRE PREMIER OBSERVATIONS PRÉALABLES
Si imparfait qu'ait été mon exposé de la place prise par le français dans les divers pays d'Europe, il ne laisse pas de fournir les éléments d'un tableau d'ensemble que mes lecteurs feront d'euxmêmes.
Mais, pour qu'apparaisse sous son vrai jour cette diffusion de notre langue, ce qui conviendrait, suivant moi, ce serait de composer un atlas dont les cartes montreraient chacune les différents points d'Europe où ont pu être relevés des signes divers de pénétration : carte des endroits où notre langue était publiquement enseignée, soit dans l'Université, soit dans des écoles publiques et privées ; ensuite carte des châteaux ou des maisons où l'on signale des précepteurs, carte des localités dont les bibliothèques ou les cabinets de lecture recevaient des publications françaises, carte des Eglises françaises, carte des scènes où se jouaient des pièces françaises ou bien en public dans des réunions de société, etc.
On comprendra que nous nous bornions ici à exprimer le vœu que cet atlas de la langue française au dehors soit un jour entrepris au moins dans un pays particulier. Il illustrerait singulièrement l'histoire de l'influence de notre France à l'étranger.
Encore, pour qu'il ne conduise pas à des erreurs, faudrait-il qu'il soit dressé avec beaucoup de circonspection. Signaler par exemple des écoles de français ne suffirait pas, il faudrait encore distinouer «ntre elles, suivant leur importance et leur succès. Il s'agit ici d'une matière dont on ne peut point juger par l'extérieur et d'après ■des signes matériels. Institutions et règlements retardent le plus Histoire de la lancjue française. VIII, 2. 49
souvent sur les faits; ils s'élaborent et s'appliquent à un moment où ils ne sont plus en harmonie avec les besoins et les goûts. On disserte en 1782 à Berlin sur l'Universalité de la langue française, alors qu'elle commence à être contestée.
Le principal avantage d'une entreprise de ce genre serait peutêtre de détruire une erreur grave, qui consiste à croire que l'universalité de notre langue a été pendant le xviii'^ siècle une position ferme, un état immobile. II n'en est rien. L'histoire n'est que mouvement. Et, dans un vaste territoire comme celui de l'Europe, d'une Europe divisée en tant d'Etats et de sous-Etats, composée de groupes ethniques et sociaux si divers, les mouvements n'ont pas été et ne pouvaient pas être synchroniques. L'ascendant de notre langue croît dans une région, alors qu'elle est déjà dans une autre ou tenue en échec, ou discutée, ou en recul. Tout cela est fonction des milieux divers, de leur constitution interne, de leur culture, de leurs traditions, de leurs préjugés. Mer immense de faits obscurs, à peine éclairée de loin en loin par quelques lumières à éclipses !
Les Grammairiens. — 11 m'a paru impossible d'éliminer leurs témoignages. Assurément ils sont suspects. Les Français, même ceux qui ont voyagé, n'ont souvent pas eu le temps ou le moyen de contrôler leurs premières impressions ; ils ont pu aussi être égarés par cette fameuse vanité nationale qui transformait les gens personnellement les plus modestes en parangons d'orgueil et de suffisance, quand il s'agissait de la gloire d'une société qu'ils ne se faisaient pourtant pas faute de décrier ou de railler. La pire espèce est celle des maîtres, obligés de faire valoir la marchandise qu'ils débitent. Ceux-là sont les enfants de chœur du culte : Laudate, pueri, dominam !
Malgré tout j'ai considéré qu'ils apportaient eux aussi, parfois au moins, des indications utiles. Je commencerai par le sieur de Lionnières, auteur du livret intitulé : Le sort de la langue française C il 0Z\ a La langue latine, dit-il, toute noble et toute polie qu'elle est, n'a pas eu sous le Romain les avantages qu'a la nôtre : il est vrai qu'elle avait plus d'étendue, mais elle était moins cultivée, elle se trouvait chez plus de Nations, mais le nombre des Personnes qui la parloient, étoit beaucoup plus petit : car le François est aujourd'hui dans la bouche de toutes les Nations : les plus belles Cours de l'Europe le parlent communément et s'en servent toujours, quand elles veulent s'expliquer plus poliment et plus noblement qu'à l'ordinaire ; les Etrangers viennent chez nous en foule pour l'apprendre, et quelque distinguez que puissent être quelques-uns d'entre eux, par mille belles connoissances, ils ne croient pas qu'ils puissent parler élégamment, ni écrire avec assez de politesse, s'ils ne savent nôtre langage » '.
L'homme était paradoxal, on vient déjà de le voir, il ne craint pas d'aller jusqu'à soutenir que le contact du français, loin d'être
un danger, n'apportait que secours aux langues étrangères : (( Elle règne jusques sur les Ennemis-mêmes de sa Nation, elle orne les Arts et embellit les Sciences, elle concilie des grâces et des agréements aux autres Langues et à celles-là mêmes, dont elle tire son origine, car on remarque que tous les Etrangers qui sçavent le François ont bien plus de grâce et de liberté dans leur langage. L'Italien n'a plus cette douceur affectée qui énerve le discours, ni ces prononciations soupirantes, qui n'ont rien de noble ni de naturel ; V Allemand ne raille plus, sa voix ne gronde plus, ni n'enfle plus si fort sa gorge, il ne fait plus de grimaces, ses paroles sont plus douces, elles coulent uniment sans interruption ; et si j'ose dire, sans repercussion : il parle plus aisément, plus naturellement ; V Anglais ne siffle plus, il ne parle plus du bout des lèvres, il ouvre la bouche autant qu'il est nécessaire pour bien prononcer les mots, et articuler le discours ; V Espagnol n'a plus cette hauteur de voix, ni ces articulations outrées, il ne déclame plus ; mais il parle modestement avec bien-seance, et s'explique naturellement. On pourroit faire ici un plus long détail, mais ce que j'ai dit suffit pour faire connoître que les Nations qui sçavent le François corrigent leur langage, et parlent plus nettement » '.
Un autre Français, appelé en 1711 à l'Université d'iéna pour y enseigner sa langue, François Roux, montrait un autre tact, dans le discours qu'il se crut obligé de prononcer devant le Recteur et ses Collègues -. Son discours est non seulement une apologie de notre langue, comparée aux idiomes modernes ou anciens, mais une justification de la décision hardie prise par l'Université. C'est à ce propos qu'il dit : « La Langue Françoise... est assurément dans un très haut point d'estime chez presque toutes les nations. La pluspart des Scavants en font une habitude particulière, les Grands leurs plus chères délices, et les Courtisans une nécessité » ^ Plus loin il précise davantage, et affirme que les grands personnages auxquels il s'adresse, ces u soleils rayonnants de lumière » que sont les professeurs, se font gloire d'entendre ou de parler la Langue Françoise ^ Était-ce bien sûr ? Ou bien flattait-il ? Ou même insinuait-il adroitement h ses collègues qu'il leur faudrait regarder de ce coté ?