‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 70 sur 330 · LE CONCOURS DE BERLIN · texte numérisé non relu

LE CONCOURS DE BERLIN

réservée pour un petit nombre de scavants ; on n'est sûr de la bien parler qu'autant qu'on emploie des phrases entières des anciens auteurs, et, dès qu'on s'en écarte, on forme un jargon hétérogène dont l'ignorance seule empêche de sentir le ridicule » (a. oO).

(( Personne... ne refusera cet avantage (d'être la plus universelle) à la nôtre (à la française), qui semble être aujourd'hui plutôt la langue de l'Europe entière que la langue des Français » (a. oO).

C'est donc à elle qu'il faut s'arrêter. « Il se trouve... pour justifier ce choix, d'autres raisons qui ne sont pas moins fortes : ce sont la perfection de la langue même, l'abondance que nos progrès dans tous les arts et dans toutes les sciences y ont introduite', la facilité avec laquelle on peut s'y exprimer avec justesse sur toutes sortes de sujets, le nombre innombrable d'excellents livres écrits dans cette langue. Si les Grecs et les Latins nous ont donné les premiers modèles, ces modèles ont été surpassés dans plusieurs genres, et, dans tous tellement multipliés, que nos ouvrages peuvent à présent servir de modèles aux écrivains de toutes les nations » (a. ol)".

« Cette netteté et cette précision qui caractérisent les auteurs François dépend sans doute autant du génie de la langue que la langue a dépendu elle-même du tour d'esprit de ceux qui l'ont parlée les premiers et qui en ont posé les règles » (a. 52).

C'était, on le voit, une première apologie. Mais Maupertuis mourut en 1759, et, si loin que sa parole eût porté, on ne saurait établir une relation directe entre ce manifeste présidentiel et le Concours organisé vingt-trois ans plus tard par l'Académie de Berlin.

Le roi Frédéric suivait de près les travaux de la Compagnie, dont il avait voulu être membre \ Après avoir tenté de donner D'Alembert pour successeur à Maupertuis, il ne chercha plus et gouverna lui-même par l'intermédiaire des directeurs des quatre classes.

C'est Mérian qui proposa le sujet de Concours qui nous occupe. Mérian était un Suisse alémannique. Il était né à Bàle et avait appris le français pendant un long séjour à Lausanne. On lui avait donné les fonctions de bibliothécaire ; il se trouvait donc par là au courant de toute la production européenne. Sa compétence n'était pas discutable, son impartialité non plus, puisque le français n'était

1. En se reportant au tome VI de V Histoire de la Langue, on comprendra à quoi fait allusion cet homme de science.

i. Maupertuis lave ensuite la langue française des reproches que lui font les Allemands d'avoir perdu sa simplicité dans la recherche de cette subtilité vaine qu'on appelle bel-esprit, pour lequel il manifeste son mépris.

;>. Voir plus haut, p. 364.

pas sa langue maternelle. Les Suisses, nous l'avons vu, avaient même rendu au développement de la langue et de la littérature allemandes des services qui n'étaient pas oubliés.

Il se trouva un membre pour faire des objections. C'était un Français, Dieudonné Thiébault, le père du Général Baron Thiébault. Il craignait, il nous l'a raconté lui-même ', qu'on ne provoquât de nouvelles déclamations désagréables contre la langue, la littérature et même contre la nation française. Mais il n'osait pas donner ses motifs et l'avis de Mérian l'emporta.

Le 6 juin 1782,1e Secrétaire perpétuel Formey indiqua le sujet du prix à décerner le 31 mai 1784.

Le jury était composé de Mérian, directeur, Bitaubé^ Borelli ^ Denina \ Hertzberg ^ et Thiébault ^

Analyse du dossier. — Au moment de me mettre à l'étude de ce célèbre Concours, j'ai pensé que les Mémoires envoyés avaient dû être conservés. Je les ai demandés à Berlin, et avec une complaisance à laquelle j'ai déjà rendu hommage (p. x), l'Académie de Berlin a envoyé à mon intention le dossier à la Bibliothèque de l'Institut.

Mon premier soin naturellement a été de faire le récolement des documents '. Il contient seize mémoires numérotés : 1, 2, 3, 4, - , 6, 7, -, 9, - -, 12, 13, 14, 15, 16, 17, - , 19, 20, - 22.

Le tout a été folioté récemment de 7 à 229 r°, en commençant par le dernier Mémoire, de sorte que le n" 1 occupe les folios 184 à 227.

Voici la description exacte du dossier.

En tête, du f° 1 au f" 6 v", une lettre envoyée d'Annonay le 10 janvier 1803, qui n'a point de rapport avec le Concours.

Viennent ensuite les cahiers renfermant les seize Mémoires, dans l'ordre suivant :

N» 22 : f- 7-16 r" (16v«, 17, 18 bl. ') ; n» 20 : f^ 19-20 r° (20 v»

1. Mes souvenin de vingt ans de séjour à Berlin, t. IV, pp. 93-95. Ce que nous avons dit au chapitre Allemagne de la réaction contre le français explique et justifie les craintes de Thiébault (voir plus haut, pp. 644 et suiv.).

2. Le pasteur Bitaubé était d'origine française. Nous en avons parlé plusieurs fois.

3. Borelli était également français, étant né à Salernes, près de Draguignan.

4. Demna, académicien récemment élu, était né à Revel en Piémont. Nous avons déjà eu l'occasion de parler de lui.

o. Hertzberg était né en Poméranie. Il a beaucoup écrit en français ; il est très connu comme diplomate et politique, il l'est moins comme philologue. Il a essavé de réformer l'allemand.

Page 1