‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 74 sur 330 · CHAPITRE II LE JUGEMENT. LES LAURÉATS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LE JUGEMENT. LES LAURÉATS

Autour des prix. — Thiébault nous a laissé un récit assez détaillé de la séance où eut lieu le jugement. « Entre vingt-une pièces qui nous vinrent, dit-il, il [y] en eut deux qui fixèrent d'abord tous les suffrages, une Françoise, qui n'avoit guère que vingt pages in-i", et l'autre allemande, qui contenoit cent une pages in folio. Les Allemands s'accordèrent entre eux pour donner la préférence à celle-ci ; ils formoient le plus grand nombre. Le prince Henri, qui voulut lire les deux pièces, déclara que l'Académie se déshonoreroit si elle ne couronnoit pas la françoise. Dans l'assemblée où nous eûmes à opiner, vu que M. Mérian, mon ancien, ne devoit opiner que le dernier, ayant, en sa qualité de directeur, à recueillir les sutl'rages, je me bornai à lire mon avis, que j'avois écrit et motivé, déclarant que je ne répondrois à aucune objection, et requérant le directeur de déposer aux archives cet avis, que j'avois daté et signé. Cette marche extraordinaire et imprévue intimida quelques-uns de mes confrères et le prix fut partagé entre les deux pièces ; j'avois dit que, selon moi, la pièce françoise, riche d'idées neuves, prouvoit que l'auteur ne s'étoit arrêté qu'à ce qui n'étoit pas généralement connu et avoué, et que l'on voyoit que l'auteur allemand avoit voulu en quelque sorte épuiser le sujet, et qu'en conséquence je comparois l'un à Tacite, el l'autre à Tite-Live »\.. Le Général Baron Thiébault, fils du précédent, rapporte que Rivarol lui-même avait conscience de n'avoir remporté le prix que grâce à l'intervention de son père : « Il [Rivarol] avait appris, dit-il, qu'il devait à mon père le prix que son Discours sur l'Universalité de la langue françoise avait obtenu à l'Académie de Berlin, il fut toujours reconnaissant de ce que mon père avait fait pour lui à cette occasion » ^.

1. Mes souvenirs, t. IV, p. 94-9o ; cf. Riv., éd. Sur., p. 90.

2. Méin., t. I, p. 40'2. Ce texte est confirmé par le récit de Dampmartin, éditeur des Souvenirs de Thiébault.

Le résultat fut proclamé le 3 juin 1784'. On a dit longtemps et bien des gens croient encore que Rivarol seul eut le prix". C'est faux. Le prix fut partagé entre le professeur Schwab et Rivarol.

Voici le texte du jugement porté par Borelli, un des membres de la Commission, sur le discours de Rivarol. « L'Auteur n'obtiendra les suffrages du public, comme il a déjà obtenu ceux de l'Académie, que lorsque son discours sera lu et médité dans le silence des préjugés nationaux. Le plan qu'il s'est tracé est juste et bien ordonné ; et il ne s'en écarte jamais. Son style est brillant ; il a de la chaleur, de la rapidité et de la mollesse ^ Ses pensées sont aussi profondes que philosophiques ; et tous ses tableaux, où l'on admire souvent l'énergique pinceau de Tacite, intéressent par le coloris, par la variété, et j'ose le dire encore, par la nouveauté ! Cet écrivain a, dans un degré supérieur, l'art d'attacher, d'entraîner ses lecteurs par ses raisonnements et son éloquence. On lui trouve toujours un goût épuré, et formé par l'étude des grands modèles. Ses principes ne sont point arbitraires ; ils sont puisés dans le bon sens et dans la nature ; et l'on voit bien qu'il s'est nourri de la lecture des maîtres fameux de l'antiquité. En un mot, il est peu d'ouvrages académiques qu'on puisse comparer au sien, soit pour le fond des choses, soit pour le style ; et je ne doute pas que le jugement qu'en a porté l'Académie ne soit enfin confirmé par celui du Public ».

Les deux lauréats. — Rivarol est bien connu, et il est inutile de le présenter à nos lecteurs. Suran a donné sur le personnage, sa vie et ses œuvres tous les renseignements désirables, dont quelquesuns sont nouveaux ^.

Quant à Schwab (Jean-Christ., 1743-1821), c'était un Wurtembergeois, né à llsfeld, qui avaient pris à Tubingen en 1764 le diplôme de maître es arts. Il avait habité quatorze ans la Suisse française en

i. Mérian lut une analyse de la Pièce « victorieuse » allemande et Thiébault une de la Pièce française (rapporté dans Mém. de VAcad. de Berlin, 1784, p. 41).

"2. L'origine de cette légende, comme la montré Robelot, dans sa Préface de la traduction de Schwab, est dans un passage de V Encyclopédie mélhodique (Paris et Liège, 4784, t. II, Gram. etlitt., p. 422, art. Langues).

En Allemagne même, la Gazette litter. univ. d'Iéna du 34 déc. 1796, p. 778, accrédita cette erreur (Robel., Préf. , pp. 2 et 3).

3. Rapporté par Rivarol à la suite de sa Traduction de l'Enfer suivie de son Discours, parue chez Prault en 4783 cf. Riv., éd. Sur., p. 31.

4. Voir Suran, o. c, pp. 92 et suiv. Cf. Le Breton, Rivarol, sa vie, ses idées, son talent.

Tilly nous a parlé de ses goûts successifs, et en particulier de sa passion croissante pour les questions de langage.

La conversation, qui avait certainement commencé par quelque dissertation sur la souveraineté du peuple (sujet éternel de ses pensées et de ses discours, alors, comme la grammaire et la langue l'étaient devenues dans les dernières années de sa vie), s'était portée sur les obligations que les .Modernes ont aux Anciens (Mém., p. 307).

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