JULES VALLÈS
C'est aussi un romantique que Jules Vallès. Mais le brillant élève qu'il fut, devenu un « réfractaire», n'a jamais oublié les enseignements de ses professeurs, y compris le professeur de rhétorique. La page que je cite présente un développement impeccable, des phrases régulièrement construites ; nous y admirons de beaux exemples de la « trichotomie » chère à Quintilien {haricots, épinards, poires au çin ; sous-préfets, députés, magistrats), et la clausule, savamment détachée, est tout à fait réussie :
1. Préface de V Amour romantique. — Voyez aussi Auguste Gaud, Chansons d'un Rustre, Paris, 1882 ; et A. Savine, Caboclie-de-Fer, Paris, 189L
S'il tombe du ciel un peu de cuivre, il va s'asseoir, le réfractaire, devant une de ces gargottes oîi nagent sur le devant, dans les saladiers à coqs bleus et les assiettes ébréchées, des haricots à l'huile, des épinards à l'eau et des poires au vin. Des hommes de vingt-cinq ans, taillés pourfaire des sous-préfets, desdéputés et des magistrats, je les ai vus entrer dans des crémeries de la rue du Four- Saint-Germain, leurs œuvres sous un bras, une livre de pain sous l'autre, comme des maçons : ils vont se faire tremper la soupe et attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui m'effrayerait moins, vivant et furieux, dans les arènes de Madrid {Le Réfractaire, p. 11).
De Hugo, Vallès a appris l'emploi de toutes les possibilités du vocabulaire français, enrichi de toutes les ressources des « bas langages », ainsi que l'usage des « lourdes figures romantiques ». Il lui a aussi emprunté, à l'occasion, sa phrase brève et le rAi:.hme haché du développement.
Les romans de Vallès, parus en feuilleton, sont écrits dans la langue du journal plutôt que dans celle du roman. Je l'étudierai dans un autre chapitre.