LEON CLADEL
La LA^'GL•E. — Ce qui caractérise Cladel^, c'est la démesure, mère du mauvais goût. Raca, dédié « A la guenille », fut, à l'en croire, écrit « avec moins d'encre que de sang» (Paris, Dentu, 3^ éd., 1888, p. vi). La langue est un étrange pot-pourri de provençal, de vieux français^, de latin et de latinismes*, de vulgarismes^. Tous les personnages de Cladel parlent ce jargon : Zélia, dite Lili Croque-Mort, dite veuve Vive-la-Joie, péripatéticienne du boulevard des Ternes, interpelle le gommeux qu'elle avait amorcé en ces termes inaccoutumés : « Sieds-toi, monsieur [sic]-». — En dépit de ces fortes épices, les récits de Léon Cladel laissent une impression générale de platitude.
Les maîtres de Cladel. — Pourtant Cladel a eu d'éminents professeurs de langue et de style. 11 fut l'élève de Victor Hugo, auquel il dédia Ompdrailles^ ; dans Raca, il proclame son admiration pour « ces deux bibles nouvelles, Les Misérables et Les Châtiments -o. Il reçut des leçons de Baudelaire, qui préfaça, en 1862, ses Martyrs Ridicules'^. C'était un travailleur acharné. Il écrivait à, Flaubert : « Plus je vais, moi , plus je me figure que pour un livre, ce qui s'appelle un livre !
1. Verlaine Ta placé au nombre des Poètes maudits {Œtures complètes, t. IV, p. 64-65). — Notons chez Villiers la nouveauté de phrases comme celles-ci : « Oh ! le monde extérieur ! Ne soyons pas dupes du vieil esclave enchaîné à nos pieds, dans la lumière, et qui nous promet les clefs d'un palais d'enchantement, alors qu'il ne cache, en sa main fermée, qu'une poignée de cendres » (Henri Chapoutot, Villiers de l'Isle-Adam, p. 74).
2. La thèse de Julia Day Ingersoll, Les romans régionalistes de Léon Cladel, Toulouse, Privât, 1931, in-8°, 216 p., est un travail utile (bibliographie, p. 195-211 ; le chapitre vi, p. 121-159, est consacré à l'étude de la langue et du style).
3. Pétril explique à son fils qu'ayant reçu « un rouge et fort papier n qui le convoquait au 9^ régiment de dragons, ce « billet » lui « bouta martel en tète » (p. 24-25).
4. « C'était la fête septennale de Paris, et, ce jour-là, le trabucaire couronné, César- Macaire », etc. (Id., p. 126) ; le père et le fils arrivent « à la maison votale », s'approchent de «l'urne rédemptrice», puis déposent leur bulletin (p. 127).
5. « Intrigant ! » dit un natif de Brioude à un Parisien, « tu me couillonnes, il suffit de ra'ouïr un tantet pour s'apercevoir que je suis natif d'Outre-Loire » (p. 148).
6. « Enfant, je balbutiai votre nom déjà immortel ; adolescent, je me nourris de vos chefsd'œuvre ; homme, et plus que jamais de vos fidèles, je vous offre aujourd'hui ce travail avec l'admiration et le respect que doit avoir pour votre génie sans rival tout ouvrier dont la plume est l'outil» (1879). — Zola [Romanciers naturalistes, p. 351) insinue même que Cladel fut le seul élève de Victor Hugo. — Léon Daudet, qui n'aime pas Cladel, rapporte
[Fantômes et Vivants, p. 13) que « ce démocrate pouilleux hirsute, bavard, chevelu
jusqu'aux omoplates jouait dans cette illustre maison le rôle du paysan du Danube ».
7. Cladel nous a laissé des leçons de Baudelaire un tableau des plus curieux [Bonshommes, Dux, p. 281-286). C'est, dit-il, Baudelaire qui lui a appris à «tailler ses plumes», et qui lui a enseigné la manière de « manger des lexiques » (p. 274).
vingt ans de travail suffisent à. peine» (29 avril 1877). Ses corrections et recorrections faisaient le désespoir des éditeurs^.
Ses théories n'ont d'ailleurs rien d'original : « La nature unie à l'art, du style en tout et pour tout ; telle fut, telle est, telle sera notre règle» (Préface aux Va- Nu- Pieds, Paris, Lemerre, 1874) ; rien « n'existe que par la forme» {Introduction aux Charniers, de Camille Lemonnier, Paris, Lemerre, 1881).
Dans le détail, il pourchasse les verbes de sens vague {faire, dire, aller) et les remplace par des verbes plus expressifs (Ingersoll, op. cit., p. 131) ; il ne commence jamais deux phrases, ni deux alinéas, par la même lettre {Id., p. 128, p. 142). Il a aussi des manies typographiques : dans Ompdrailles, la conjonction «et» est toujours remplacée par le signe & {Id., p. 148). Serait-ce là tout ce qu'il a retenu de l'enseignement de maîtres illustres?
Le vocabulaire. — • Il serait facile d'aligner de longues listes de mots que ce mangeur de lexiques a dévorés et restitués ^ ; Julia Ingersoll a relevé et classé nombre de vocables horrifiques. Dans Mi-Diable, Gladel aligne onze mots différents pour désigner les Bohémiens (p. 54) ; il traduit «roi» en vingt-cinq langues (p. 434). — Je note quelques spécimens d'argot parisien. Le 3 décembre 1851, un capitaine offre un londrès au sergent : « tiens mon brave, allume ce muscadinos^) {Raca, p. 125) ; dans le même roman, Cladel appelle un communard : « ce torrentiel, ce trente-sous, ce fédéré» (p. 196). Aristide, «chevalier d'industrie et du Moulineau» {Fantoches, Héros et Pantins, p. 123), «obscur poétereau» (p. 115), «bellâtre» (p. 119), est cavalièrement introduit par cette phrase : « Jamais, non, jamais et nulle part type plus vHan que lui ni même aussi pschutt !...» (p. 107). — Tulipomane («les tulipomanes de la Hollande», La Fête Votive de Saint-Bartholomé Porte-Glaive, p. 8) est un type de création plaisante.
Les procédés de style. — Cladel en use et en abuse, ne négligeant d'ailleurs aucun des «tropes» néoclassiques. Ayant la répétition en horreur, il pratique la périphrase. Dans Mi-Diable, il s'est ingénié à, ne pas reprendre le mot chien ; Julia Ingersoll n'a pas relevé moins
1. Ingersoll, op. cil., p. 147. — Voici deux versions d'une même phrase [Id., p. 124) : « Il alla prendre au-dessus du chevet d'un grand lit à baldaquin un vieux casque basané et un sabre de cavalerie » (manuscrit appartenant à M. A. Perbosc). — « Il alla prendre à l'une des quatre quenouilles d'un grand lit à baldaquin un vieux morion de fer à crinière, tout bossue, et un sabre de grosse cavalerie usé d'estoc et de taille » [Le Bouscassié, p. 52). — Elles permettent de se rendre compte de la « méthode » de Cladel.
2. « Lexicologue, il l'est à toute évidence et à un degré si haut qu'il semble distancer sur ce terrain ses plus âpres émules », dit Camille Lemonnier [Préface, de Héros et Pantins, Paris, Dentu, 1885, in-12, XXVIII, 324 p. ; — ^ p. x-xi). — Cladel a donné une Préface à l'un des Dictionnaires publiés par Lachàtre.
de vingt et une façons différentes pour désigner ce modeste animal : Cul-de-Fer et Gueule-de-Loup deviennent « les gardes du corps à quatre pattes, les deux ménechmes à, quatre pattes, etc., etc. {op. cit., p. 131). Il y a mieux ; dans Ompdrailles, un personnage se balance « à l'instar du farouche mammifère plantigrade des mers glaciales» (p. 5) ; le signe de la croix devient « le geste crucial habituel des chrétiens catholiques» (p. 143). Cladel pratique l'accumulation avec la même intempérance : de «maigres haridelles» sont «poussives, borgnes, aveugles, arquées, teigneuses, galeuses, édentées, chauves, chassieuses, harassées, fourbues, horribles, sanglantes, expirantes» {Le Bouscassié, p. 159). Il ne méprise pas le chiasme : (des enfants) « allaités par elle et par lui bercés» (Ingersoll, op. cit., p. 128). — Mais les images sont rares et sans originalité. Ziogularay explique en ces termes à Vertu qu'elle est trompée par son amant : « Fraîches ou fanées, si toutes ces fleurs l'attirent, aucune ne le retient, ce bel emplumé qui, plus capricieux qu'un papillon, en ce moment-ci voltige autour de quelque marguerite ou de quelque jacinthe sans plus se soucier de la rose des roses qui se consume à l'attendre inutilement» {Mi-Diable, p. 265).
La phrase. — La phrase de Cladel est «touffue et feuillue», selon Octave Uzanne^. Le vieux grognard à.' Omp drailles raconte brièvement (c'est fort heureux !) ses aventures et toute sa vie en une phrase d'une centaine de lignes (Ingersoll, op. cit., p. 127). La phrase — ^plus modeste — que j'ai choisie est un exemple de la méthode de Cladel ; il « déraille» sur un mot (ici : voltigeur), oubliant son début et le sujet de son récit. Le « grognard éploré » qui vient voir son petit-fils au séminaire est singulièrement accoutré.
Lui qui, d'ordinaire, portait la carmagnole des sans-culottes et des sabots pareils à ceux des conscrits des demi-brigades de 92, se dandinait aujourd'hui très gauchement en une sorte de redingote à collet très haut et qu'on eût dit empesé ; puis, au lieu de la primitive coiffe de laine blanche à houppe mi-partie de rouge et de bleu qui lui couvrait le chef en toutes saisons, il avait arboré sur son crâne balafré le plus gigantesque et le plus poilu des chapeaux tromblons figurant à peu près l'invraisemblable shako des voltigeurs de ce « citoyen intronisé» qui, prétendait mon ascendant à bouche que veux-tu, pour avoir pris le titre de sire, n'en est pas moins resté le premier soldat du peuple souverain, et la preuve : c'est que sur les pièces de cent sous frappées sous son règlie, il y a d'un côté, autour de son effigie, cette inscription en l'exergue : napoléon EMPEREUR, et de l'autre, entourée d'une couronne de feuilles de laurier, cette date : .\n xii ou xiii ou xiv de la république française une et indivisible [Zéro en chiffres, Héros et Pantins, p. 87-88).
1. Préface de l'Amour romantique, Paris, Rouveyre et Bloud, 1882 ; elle est écrite «à la manière de Cladel ». — Camille Lemonnier (op. cil., p. xiv) essaie de justifier les « terribles phrases kilométriques » de Cladel.
Une description que j'emprunte à Raca (p. 111-112) permet d'appré- ^cier à la fois l'ithos et le pathos de Cladel : « d'un geste augurai, [il] montra le firmament,, où d'un côté le disque solaire, au ras de l'immense parabole céleste, se noyait en une mer de pourpre et d'azur smaragdin, tandis que de l'autre, au milieu d'un flot mouvant de nuées orageuses, étincelait l'or de quelques fines étoiles et tranchait une large faucille d'argent».
Conclusion. — Cladel n'a trouvé qu'un défenseur, E. Drumont. Drumont admire en Cladel « la simplicité poétique de l'épopée homérique» et juge qu'il est «un écrivain de grande race» (Ingersoll, op. cit., p. 122). Zola, en revanche, gémissait que Cladel se fût engagé « dans une voie détestable», et regrettait qu'il n'écrivît pas ses œuvres « en brave homme, qui dit avec bonhomie ce qu'il pense et ce qu'il sent» {Roman naturaliste, p. 371). Daudet, plus pittoresque, déplore « son style de cailloux et d'ornières sèches, où les crottins se donnent des airs d'escarboucles» {Fantômes et Vivants, p. 13). Camille Lemonnier dose l'éloge et la critique ; il accorde à ce Fier rural, malgré ses excès lexicologiques et ses phrases kilométriques, « une sorte de dandysme, avec un goût de la piaffe et de la magnificence» (Préface de Héros et Pantins, p. xvii).
Cladel a-t-il exercé une influence? Il semble bien que non. Ses défauts sont ceux des bousingos, et les prétendus imitateurs de Cladel ne sont que les petits-neveux de Petrus Borel le Lycanthrope. Cladel n'est pas un pionnier, mais un suiveur. Il n'a guère suscité que des « A la manière de...» : Octave Uzanne s'est amusé à accumuler, dans des phrases interminables, des mots tels que philo géniture, bienheiirée. aquajortisir, archifaUot^. De pareils disciples ne pouvaient guère que déconsidérer leur prétendu maître.