‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 128 sur 324 · L'HISTORIEN · texte numérisé non relu

L'HISTORIEN

Les tons. — Ce qui frappe tout d'abord dans les derniers volumes de VHistoire de France, c'est un parti-pris de vulgarité : (Louis XIII) « se fût consolé sans peine de voir crever son Espagnole» (la Reine ; t. XI, p. 396) ; (Catherine de Médicis) est « dame d'un mauvais lieu, et maquerelle, au profit de Guise» (t. IX, p. 264).

Les exemples d'archaïsmes sont nombreux et variés. Michelet emploie dont avec la valeur de « de quoi » (« il rencontra nombre de gardes, dont il s'étonna peu», t. X, p. 73) ; le réfléchi où nous usons du

personnel («l'huissier ferme la porte après soi)), t. X, p. 75). Il

crée des locutions verbales : Richelieu « marche sans marcher », «avance sans qu'il y paraisse et sans faire bruit)) (t. IX, p. 139) ; il construit des infinitifs à la façon des auteurs du moyen âge : « la plupart des femmes les tuent par les trop aimer)) (il s'agit du corps et de la beauté ; t. IX, p. 42). C'est aussi au moyen âge qu'il emprunte la tournure: « ia/if fière, grognante et grommelante qu'elle soit» (l'Angleterre ; t. XIV, p. 323).

2. Renaissance et Temps modernes, t. VII-XVII (1855-1867). — C'est surtout à partir du t. XI (1861) que la langue et le style changent de caractère. — Voyez Refort (Lucien), L'Art de Michelet dans son Œuvre historique (jusqu'en 1867), Paris, Champion, 1923, in-8°, vi-288 p. (en particulier, 4^ partie, p. 190-278) ; Essai d'Introduction à une Élude lexicologique de Michelet, iv-50 p. — Thèses de Paris.

3. L'Oiseau, 1856 ; L'Insecte, 1857 ; L'Amour, 1858 ; La Femme, 1859 ; La Mer, 1861 ; La Sorcière, 1862 ; La Bible de l'Humanité, 1864 ; Nos Fils, 1864 ; La Montagne, 1868.

Nombreuses sont les constructions participiales chères aux écrivains classiques : « M. Pitt se faisait fort, avant la guerre déclarée, de faire sa razzia immense sur les colonies espagnoles» (t. XVI, p. 83) ; « le jubilé ouvert le trouve sérieux et dévot» (t. XII, p. 206).

Je classe ici les constructions asymétriques, recommandées par Vaugelas ; il en est de tout genre : «M™^ de Maintenon voulait la guerre navale et tenir le roi à Versailles » (t. XIII, p. 65) ; « Il voulait un succès rapide, quelque semblant de paix, rapporter cela à Versailles, retourner plus grand sur le Rhin» {Id., p. 205) ; — - «cette face sinistre et de désespéréi) (le duc de Guise ; t. IX, p. 279) ; « le sombre, la roideur des huguenots» (t. X, p. 306). — J'y joins des « fautes» voulues par Michelet, parce qu'elles étaient communes dans la langue du xvii^ siècle, et qu'il les considérait comme des effets de style : «Le roi.... ne la laissa se marier qu'en restant à Versailles^» ; « Louis XII, enfin libre, donne sa fille à un Français.... ; Charles Quint n'aura pas la France. Sa joie fut vraie, sincère.^»

MiCHELET ET LA GRAMMAIRE. — • Michclct use de toutcs Ics libertés que permet la « grammaire» des écrivains du xix^ siècle, révolutionnée par Hugo et ses disciples. Il emploie l'adjectif substantivé : « le bizarre et le saccadé des tempéraments» (t. XV, p. 278) ; « il y avait, parmi les serviles, des hommes plus dangereux» (t. VIII, p. 327). — Il construit l'adjectif attribut suivant la recette donnée par Joachim du Bellay dans la Défense et Illustration : « Elle.... s'en allait légère cavalcader avec le frère Antoine, un petit fou» (t. XVI, p. 179). — Il détache, en fin de phrase, un adjectif verbal (d'ailleurs créé par lui) : « Elle erre dans les froides nuits, le fiel au cœur et maudissante y) (La Femme ; t. VII, Introd., p. 82). — J'insiste sur ce fait que ce ne sont pas là des solécismes ou des barbarismes, mais des «écarts», des audaces parfaitement justifiées et acceptables de la part d'un écrivain qui a le sens de la langue.

Il en est de même de certains accords que j'appellerai « psychologiques» : « La majorité étaient des Picards» (t. VII, p. 260). Dans cette phrase, deux concepts peuvent imposer leur forme au verbe, le concept abstrait : «la majorité», le concept concret : «les Picards»; c'est le second qui l'emporte dans la pensée de Michelet^.

1. T. XIII, p. 339. — C'est .Juliette Pincré qui doit rester à N'ersailles et non le roi. Actuellement le gérondif se rapporte toujours au sujet de la principale.

2. T. VII, p. 348. — Qui fut joyeux ? Louis XII, sa fille ? Il faut comprendre : « la joie de la France fut vraie, sincère ». Un lecteur averti peut le deviner.

3. Il est possible aussi que Michelet, comme Joinville et les écrivains du moyen âge, mette le verbe au pluriel quand le sujet est un nom collectif.

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Vocabulaire. — Le vocabulaire reste très étendu et très varié.

Les néologismes^ sont le plus souvent de ces termes occasionnels qui se présentent naturellement à la pensée quand on parle ou quand on écrit ; ils appartiennent à, ce que j'appellerai la langue « en puissance», et ils sont immédiatement intelligibles au lecteur : hoursoujleur (H. F., t. XIII, p. 325) ; incomertissable (H. F., t. XII, p. 207 ; t. XVI, p. 12, Préfacé) ; mystijiahle (H. F., t. XVI, p. 258) ; rhylhmiquement (H. F., t. XII, p. 302) ; suraugmenté (H. F., t. XII, p. 201).

D'autres mots ont vieilli : les roches de Fontainebleau sont « chaudement soleillées))^{\{. F., t. VIII, p. 354-355); ou vieillissent : l'éducation n chlorojormise des âmes»^.

Il en est enfin de rares : répuhlicainement (H. F., t. XIV, p. 125) ; Michelet ne veut pas que son histoire soit «hétérogène, discolore ^y {Œuvres, éd. Flammarion, in-S", p. v ; Préface de 1839).

Michelet crée aussi des mots composés de type varié : théologicopolitique (H. F., t. XII, p. 15, Préface) ; cosaquo-tartare {U . F., t. XV, p. 360) ; barbaro-hreton (H. F., t. XVI, p. 76) ; — cardinal-collier (H. F., t. XVI, p. 275) est un composé « à ellipse» : il s'agit du cardinal qui a été impliqué dans l'Affaire du Collier.

Figures de style. — Les « figures» sont nombreuses et voyantes, à la manière romantique.

ANTITHÈSE ; ALLIANCE DE MOTS ; ^^ ATTELAGE ». — Les OppOsitionS

— influence de Hugo, ou vision personnelle à, Michelet des hommes et des choses — sont fréquentes.

Parfois elles se présentent sous la forme de l'antithèse : (l'empereur) «pouvait espérer au désespoir de l'Italie» (t. VIII, p. 219-220); «le 10 mai, à deux heures, ce règne de cinquante-neuf ans finit, et la France eut la joie d'acoir perdu le Bien- Aimé (t. XVI, p. 171). . Plus souvent Michelet préfère l'alliance de mots, plus concise, donc plus impressive : «Les filles héroïques qui épousent ainsi le veuvagey> (t. XV, p. 77) ; « le dernier roi de France, qu'on appelle la Commentions) (t. XI, p. 446) ; les « missionnaires de haine éternelle» (t. IX, p. 453) ; «saint François, vraie bacchante de Vamour de Dieu» (t. VII, p. 11, Introd.). — Redoublant l'expression, Michelet renforce encore l'effet

1. Je considère comme néologisnies, dans Michelet, les mots que n'ont retenus ni Littré (Dict., Suppl., Add.), ni H. D^T., ni l'Académie (1835, 1878, 1932). Tous les mots cités manquent à ces dictionnaires.

2. H. F., t. VIII, p. 354-355. — Soleillé est un mot du xvi^ siècle (Littré).

3. H. F., t. I, p. XIII, Préf. de 1869 (Michelet stigmatise la funeste éducation qui « chloroformise » les âmes avant l'âge). — Chloroformer a remplacé chloro for miser.

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produit : (Vendôme était) « solennellement, triomphalement sale et immonde)) (t. XIII, p. 248).

L' « attelage » n'est qu'une variété de l'alliance de mots : « Harlay,

de sa voix creuse et du fond de son deuil, lui dit (t. XI, p. 5) ; le

Cardinal de Lorraine « tenait chez lui, repaissait, abreuvait de vins français et de mensonges)) les docteurs luthériens (t. IX, p. 227).

RÉPÉTITION ; CHIASME. — Je n'insiste pas sur les «tropes» traditionnels, la répétition : « Tous sont cruellement exilés de Vexih) (t. XV, p. 287), et le chiasme : « A la seconde année, comble fut la mesure, le désespoir extrême)) (t. XII, p. 367).

Souvent Michelet combine les deux procédés : «cet appel leur

donnait la chance, ayant vécu ensemble d'un même cœur, ensemble d'y mourir» (t. XII, p. 181); «La garnison dormait, et dormait aussi Villeroi» (t. XIII, p. 166) ; « Parvenir par le meurtre. Au meurtre parvenir par l'abaissement du caractère» (t. IX, p. 239).

On ne peut qu'admirer à la fois la variété de la présentation et la force de l'expression.

APOSTROPHE. — L'apostrophe mérite d'être signalée à part. Michelet en abuse. M. Refort lui a consacré une longue étude {op. cit., p. 260-263). Je citerai seulement l'apostrophe à la Renaissance, qui est assez inattendue : «Va, marche, sois confiante, entre sans t'effrayer», etc. (t. VII, p. 386).

«L£ ROI DES ROIS 'y; "JOUR DE COLÈRE». — Les figures «bibliques» viennent naturellement sous la plume de Michelet.

Non content d'employer la construction traditionnelle « le Roi des Rois», Michelet la renforce par une répétition ou par un chiasme : « en ce mensonge des mensonges, en ce vice des vices» (t. VII, p. 170) ; «La victime des victimes, et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus» (t. IX, p. 61).

La locution «jour de colère» est plus fréquente encore: «une voix de douleur» (t. VII, p. 136) ; «l'œuvre de honte» (t. VIII, p. 287) ; «ce livre de dérision» (t. XII, p. 351). Parfois Michelet redouble l'expression : «une mer de honte et de misère» (t. VIII, p. 268).

Dans «/a machine de malédiction)) (t. IX, p. 534-535), le rapport logique des deux noms est différent : il ne s'agit plus d'une « machine maudisseuse », mais d'une « machine qui est génératrice de malédiction »i.

1. Il s'agit de l'apologie accusatrice du prince d'Orange, par Villers ; c'est sur Philippe II que tombe la malédiction. Cf. : « Un enfant de malheur » ; ce n'est pas un enfant malheureux, mais un enfant qui porte avec lui le malheur. « Machine », « enfant » sont le sujet d'une action dont « la malédiction », « le malheur » sont l'objet.

COMPARAISON, MÉrAPiioiŒ, PERSONNIFICATION. — L'image présente en général, dans ces œuvres tardives, un caractère de recherche excessive. Parfois elle est vulgaire : « on remet la Pompadour à l'empois comme une indienne fripée» (t. XVI, p. 18) ; parfois absurde : si Léonora Galigaï peut être comparée à, un hibou, n'est-il pas extraordinaire de faire naître ce hibou « dans l'air vicié des alcôves malsaines ?» (t. X, p. 275-276).

Sans multiplier les exemples, je me contente de citer la page où Michelet décrit l'impression produite en Allemagne par la publication des ouvrages de Luther (t. VIII, p. 105) :

Les vieux livres de théologie sont la fin d'un monde, pâle reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est l'aube, c'est un réveil de mai à quatre heures du matin. Une cloche argentine et perçante, sous un puissant battant d'acier, éveille le monde en sursaut. L'Allemagne,, la Reine au bois dormant, se met sur son séant, en se frottant les yeux : « Oh ! dit-elle, que j'ai dormi tard ! mais je le vois bien, c'est l'aurore ! »

Les personnifications ne sont pas moins étonnantes. Genève est « rieuse et satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie girouette et le nez au vent» (t. IX, p. 95) ; et, plus loin: « voilà pourquoi Genève a été la Vierge sage et a^ tenu si haut sa lampe» (/rf., p. 104). La Loire et l'Allier sont «deux voyageurs», <( qui vont faire deux cents lieues ensemble» (t. XII, p. 365).

JEUX DE CONSONNES ET DE VOYELLES. — Sans les rechercher, Michelet les accueille volontiers quand ils se présentent : « le grand gros nez sensuel et charnu de François Ier))(t. VIII, p. 152). C'est là sans doute un souvenir de Rabelais 2.

Je n'insiste pas sur l'inconvénient de ces abus de style qui rappellent les pires excès des bousingos. Dépassant la mesure, l'historien cesse d'être l'homme qui fait revivre le passé, et n'est plus qu'un auteur qui calcule ses effets.

La phrase. — La phrase de Michelet est déformée et parfois torturée par l'abus des procédés : inversion, ellipse, anacoluthe.

INVERSION. — L'inversion peut porter sur un groupe restreint : nom-adjectif, verbe-adverbe : «Celui-ci aborde la morte chose» (le liyre de Michelet, t. I, p. XVIII, Préface; 1869) ; «Cela ne pouvait durer guère. ^)) Souvent elle porte sur la phrase entière, qui donne l'im-

1. La première édition porte : « et tenu », avec ellipse de l'auxiliaire.

2. « Un grand, gras, gros, gris pourceau », Quart Livre, chap. xli, éd. Marichal, p. 17'.).

3. T. IX, p. 277. — Édition définitive : « Cela ne pouvait guère durer» (Refort, op. cil., p. 248). — Il ne semble pas que cette correction puisse être attribuée à Michelet.

pression d'être désarticulée : « Un mouvement commença immense de l'empire turc» (t. VIII, p. 242) ; « Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre de Coligny» (t. IX, p. 340).

ELLIPSE. — Les ellipses sont de toutes sortes. Dans la phrase qui suit, l'esprit reste suspendu, dans l'attente d'un verbe qui ne vient pas ; à la première lecture, le texte est incompréhensible ; il ne s'éclaire qu'à la réflexion : « Voilà la joie changée en deuil. La mariée, en noir, est épousée la nuit à Saint-Paul par le duc d'Albe ; la sœur du roi au duc de Savoie, dans la chapelle des Tourelles, à deux pas de l'agonisant» (t. IX, p. 160). Il faut suppléer : « la sœur du roi est mariée au duc de Savoie». La construction, qui ne comporte d'ailleurs aucune ambiguïté, est vraiment pénible.

AXACOLUTHE. — Il est impossible, par définitition, de classer logiquement des phrases illogiques. Toutefois Michelet aime à jeter en tête de sa phrase un groupe de mots détaché par une virgule ; c'est au lecteur de le rattacher tant bien que mal à ce qui suit : « Née Médicis et de race marchande, son jeune mari n'en tenait compte» (t. VIII, p. 391) ; «torrent de vanteries, langue de charlatan, figure trop parlante, un peu folle, tout cela détonnait à Versailles» (Villars ; t. XIII, p. 183).

Ailleurs, la phrase est en quelque sorte fractionnée en deux ; Michelet abandonne en cours de route la construction amorcée : « Ce sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Eleusis qu'on n'osait regarder, mais si l'on regardait, on ne découvrait que le vide?» (t. VIII, p. 264).

A la limite. Michelet désarticule complètement la phrase : « Là, puissante était la Réforme, toute morale, une révolution à gagner toute la terre» (t. VIII, p. 315). Deux ou trois idées sont simplement juxtaposées (c'était là que la Réforme était le plus puissante ; laRéforme était peu théologique et toute morale ; dans ces conditions, la Réforme devait s'étendre à toute la terre) qui auraient exigé trois phrases régulièrement construites et reliées entre elles par des outils logiques.

Dans les ensembles, Michelet ne méprise pas les effets oratoires traditionnels^ : sentences brèves (Richelieu est «le dictateur du désespoir», t. XI, p. 189) ; clausules arrondies : les géants de l'Armada occupent l'Océan «de l'ombre sinistre de leurs voiles immenses »2. Mais sa forme préférée est sans doute l'accumulation d'éléments brefs, séparés par des coupes fortes ; elle donne à la phrase ou au développement un rythme haché, scandé, martelé. Dans la description, il combine

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