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Histoire du Romantisme, p

Définition de l'École. • — Il n'existe pas, au sens précis du mot, d'Écolo romantique : Sainte-Beuve a insisté sur ce point à, plusieurs reprises. Un Cénacle où se réunissent (pour s'admirer réciproquement, disaient les mauvaises langues) un certain nombre de poètes, ne constitue pas une École. Pour qu'il y ait École littéraire, il faut qu'il y ait une doctrine commune ; pour qu'il y ait école pour le linguiste, il faut, entre des écrivains, une parenté dans l'expression, et la recherche systématique des mêmes procédés de style.

Ce fut le cas des Parnassiens^. La révolution romantique une fois achevée, une sorte de classicisme nouveau s'établit, fondé sur un certain nombre de principes bien définis. Tout d'abord, les Parnassiens ne renient rien de la tradition des grands classiques, ceux du xvii*^ siècle, auxquels ils ajoutent quelques écrivains du xvi*^. Mais ils ne conservent aucune des recettes dérisoires des néo-classiques : la périphrase aux longs replis gît à jamais écrasée. La langue poétique a retrouvé sa liberté : une grammaire plus libérale autorise tout ce qui n'est pas strictement défendu ; les procédés nouveaux, qui donnent un si vif éclat aux vers des Hugo, des Lamartine, des Vigny, des Gautier, des Musset, sont définitivement acquis. Enfin le dictionnaire de la langue poétique, en théorie, se confond avec le vocabulaire général de la langue française (on y ajouta même un certain nombre d'emprunts à divers dictionnaires étrangers). Cette attitude était, en somme, celle de Musset, qui, après avoir bruyamment rompu avec M. Hugo, se croyait en droit d'admirer Molière et Régnier, mais ne renonçait à rien de ce qu'il avait

1. Le nom de Parnasse provient du volume que publièrent en mars-juin 1866 les poètes de la nouvelle école : Le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux, Paris, Lemerre. A-t-il été proposé par Marty-Laveaux ou par Catulle Mendès ? (tout en se vantant d'avoir trouvé le mot, Mendès ajoute que Leconte de Lisle le jugeait absurde). Il démarque sans doute le titre de Théophile de Viau, Le Parnasse satirique, qui venait d'être réimprimé à Gand en 1861, à Paris en 1861 et 1862, à Bruxelles en 1864 : l'expression «recueil de vers » traduit exactement ce vieux terme tombé en désuétude.

Les ennemis des Parnassiens les surnommaient ironiquement les Stylistes, les Formistes, les Impassibles.

appris dans le Cénacle de Joseph Delorme. Ce qui était vrai de la langue et du style l'était aussi de la versification : ici, l'ouvrier qui avait forgé l'outil définitif, c'était Victor Hugo.

Il était difficile, vers 1860, de s'insurger contre ce romantisme modéré. 'L' École dite du. Bon Sens n'était guère que l'école de la médiocrité. IJ École réaliste, qui a fini par donner son nom à l'époque, se contentait de nier l'art d'écrire, en pratique comme en théorie. C'est là ce qui explique le succès de la doctrine parnassienne.

Elle fut enseignée par un maître impérieux, dont on craignait les jugements, et même les silences. Leconte de Lisle tenait salon, et son salon, qui n'avait rien d'une boutique, ressemblait quelque peu à un atelier. Nous savons par les lettres de Heredia qu'on lui soumettait des idées, puis des plans — • qu'il examinait avec minutie : tant de vers devaient être rédigés sur tel ton, tant de vers sur tel autre, etc. Le poème écrit, il le revoyait vers par vers et mot par mot. Avec lui — et, quand il se fut endormi du sommeil de la terre, avec Heredia — les jeunes poètes avaient une direction précise et constante, d'ailleurs sympathique et intelligente.

Il est donc possible d'étudier la langue, le style, le vocabulaire de l'École parnassienne. Toutefois le linguiste est obligé, là où l'historien de la littérature se contente de considérations générales, de descendre dans le détail des faits. Il me faut donc déterminer très exactement quels sont les poètes que je groupe sous le nom de Parnassiens.

Les «Parnassiens». — Victor Hugo, abandonné jadis par tous les membres les plus marquants du troisième Cénacle, réunissait encore autour de son nom, vers 1860, un certain nombre de poètes, les uns esclaves de sa manière, Vacquerie, Meurice, les autres, plus ou moins fantaisistes ; Pommier, Banville et son disciple Glatigny, Maxime du Camp, se rattachent dans une certaine mesure aux exaltés du troisième Cénacle. — - D'autre part, parmi les poètes qui collaborèrent au Parnasse contemporain, même aux premières éditions, où le choix fut assez sévère, il se trouve des personnalités puissamment originales : Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, sont des chefs d'école et doivent être étudiés à part. — Je ne conserve donc, autour de Leconte de Lisle et de Heredia, que M™^ Ackermann, Bouilhet, Bourget, Coppée, Dierx, Anatole France, de Guerne, Jean Lahor, de Laprade, Lemaître, Lemoine, Ménard, Mendès, Mérat, Silvestre, Sully-Prudhomme et Valade^.

1. Les /«"ossiies de Bouilhet, sa Melaenis, me décident aie compter parmi les Parnassiens ; sa langue et son style rappellent d'ailleurs Leconte de Lisle plutôt que Victor Hugo. Des raisons analogues me font accueillir l'hérétique Sully-Prudhomme, en dépit de ses protestations (Testament poétique, éd. Lemerre, in-8°, 1904, t. V, p. 94-95). N'a-t-il pas écrit : «sans une forme achevée, il n'y a pas d'œuvre durable » {Id., p. 27) ?

Y eut-il à, proprement parler une histoire du Parnasse ? Ibrovac intitule un des chapitres de sa thèse sur Heredia : La bataille parnassienne (p. 98-117) ; le mot dépasse la chose. La bataille romantique posa — et résolut — le problème de la langue littéraire. Le Parnassiculet contemporain^ est peu de chose, ainsi que les Médaillonets^. Jadis, Musset accusait les romantiques d'avoir substitué aux discussions d'idées des querelles de mots, puis de virgules. Vers 1860, le niveau intellectuel des journaux est certainement inférieur à, ce qu'il était vers 1830 : on en est arrivé cette fois à de médiocres querelles de personnes^.

Les théories. — Leconte de Lisle. — L'École parnassienne a eu un chef : Leconte de Lisle. Non seulement les Parnassiens de stricte observance le reconnaissent comme tel*, mais un hérétique, Sully- Prudhomme, écrivait dans une lettre familière : « Ce que nous devons tous à Leconte de Lisle pour la conscience d'expression, la fierté des

1. Le Parnassiculet contemporain, Recueil de vers nouveaux, précédés de L'Hôtel du Dragon Bleu, et orné d'une très étrange eau-forte. Paris, Lib. centrale (J. Lemer, éditeur), 1867, in-12, 36 p. — Je note quelques phrases : «le Carnaval romantique est clos depuis trente ans » (p. 7) ; « ces voltigeurs du Romantisme, plus ambitieux que coupables » (p. 7) ; « il vaut mieux être original en français que ridicule en sanscrit » (p. 8). — Alphonse Daudet, Paul Arène et Gustave Mathieu auraient collaboré au Parnassiculet (Calmettes, Leconte de Lisle, p. 257).

2. Les Médaillonets de Barbey d'Aurevilly parurent à la fin de l'année 1866. Le vieux spadassin du romantisme, grand dévoreur de bourgeois, devait comprendre et apprécier les poésies parnassiennes : son attitude ne peut s'expliquer que par des inimitiés personnelles.

3. Quelques revues éphémères publièrent les vers et exposèrent les théories des Parnassiens : la Revue fantaisiste, de Catulle Mendès (1861), la Revue du Progrès moral, littéraire, scientifique et artistique, de Xavier de Ricard (mars 1863-mars 1864), L'Art, de Xavier de Ricard (2 nov. 1865-6 janv. 1866). — Puis parurent successivement les 3 volumes du Parnasse contemporain : 1866 (40 collaborateurs) ; 1871 (le volume était prêt en 1869 ; 46 collaborateurs) ; 1876 (des poètes de toutes les Écoles y ont collaboré). — h' Anthologie des poètes du XIX^ siècle de Lemerre (4 volumes in-8° ; t. I, 1887) fait une large place aux Parnassiens.

Les salons de M™» de Ricard et de Nina de Callias, le salon de M"^^ Sabatier (décrit dans Sylvie, de Feydeau, vers 1865), les « thés sans thé de l'Homme qui bêche » (l'éditeur Lemerre), surtout les samedis de Leconte de Lisle, continués par Heredia (quand Heredia s'installa à l'Arsenal, ses réceptions furent reportées au dimanche), réunissaient les poètes du Parnasse.

Il faut aussi citer divers cafés et surtout la Brasserie des Martyrs (voyez à ce sujet Gustave Kahn, Villiers de Vis le-Adam, Mercure de France, 15 juillet-l«'' août 1922 ; Calmettes, Leconte de Lisle et ses amis, p. 125-133). Mais Leconte de Lisle, pour ne citer que lui, ne fréquentait pas ce genre d'établissements.

4. Heredia, parlant des samedis de Leconte de Lisle, disait : « On y allait comme les Musulmans vont à la Mecque » (Huret, Enquête, p. 311). — Sur les sujets de conversation et de discussions des « samedis », voyez Calmettes, Leconte de Lisle, p. 242. — Un détail donne la couleur générale du salon : Heredia, qui avait la manie de se présenter comme un homme du monde, avait été surnommé 6 av6pfo7:o; toj zoctijlou ou, par abréviation, 6 avOpcoTioç. Le milieu était très intellectuel.

Plus solennellement, dans la Préface des Trophées, dédiés à Leconte de Lisle, Heredia écrivait : « Vous enseigniez aux jeunes poètes, avec les règles et les subtils secrets de notre art, l'amour de la poésie pure et du pur langage français. »

vers et la. noblesse de la pensée est incalculable.^» Fernand Gregh,

jugeant avec plus de recul, a pu conclure : « Le point de départ et le point d'arrivée du Parnasse, c'est : Leconte de Lisle.^»

Leconte de Lisle avait une personnalité bien marquée. Il était dur pour ses adversaires : « C'est une aventure dangereuse que de troubler, dans les mares stagnantes, la quiétude des grenouilles jeunes et vieilles », écrivait-iP. Il était terrible pour ses ennemis : « Quant aux insultes imbéciles qui se sont soulevées autour de moi comme une infecte poussière, elles n'ont fait que saturer de dégoût la profondeur tranquille de mon mépris.*» Dans une lettre familière, il s'exprimait avec moins de retenue et plus d'énergie encore. « Je vois d'ici la mine de verrat effarouchée d'un Sarcey quelconque lisant ce sonnet miraculeux [Sur un Marbre brisé], et devenant enragé du coup. On le mettrait au cabanon, sans papier, encre ni plume, et vous auriez ainsi accompli simultanément une œuvre d'art originale et une action digne de louange. Dédiez ces bonnes rimes au dit Francuistre, et perturbez l'épaisse cervelle de ce vieux pion libéré.^» Il n'était pas tendre pour ses amis, et les poètes qui venaient chercher des conseils et lire leurs vers craignaient de voir se dessiner « sur l'arc dangereux de ses lèvres le plus empenné de ses sourires», comme disait Heredia^.

Les théories de Leconte de Lisle sont exposées dans ses préfaces et dans quelques articles'. Très tranchante, violente même, l'expression de Leconte de Lisle dépasse souvent sa pensée, et il est nécessaire d'apporter quelque tempérament à la netteté crue d'un certain nombre de ses formules.

Le Parnasse continue le Romantisme. — Il est tout d'abord indispensable d'insister sur un point essentiel : le Parnasse continue le Romantisme. Dans son discours sur Victor Hugo, Leconte de Lisle

1. Lettre à Coppée, 2 déc. 1866 [Revue hehdom., 31 août 1912, p. 651). — Cf. Testament poi tique, Introd., p. 23-24.

2. Revue de Paris, 1896 (février), t. I, p. 662. — Voici comment Banville, un romantique, esquissait dans sa Ballade joyeuse le tableau de la poésie française :

Gautier parmi ces joailliers Est prince, et Leconte de Lisle Forge l'or dans ses ateliers ; Mais le Père est là-bas, dans l'île.

Cité par Ibrovac, op. cit., p. 113.

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