‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 292 sur 324 · Ibrovac, op. cit., p · texte numérisé non relu

Ibrovac, op. cit., p

5. Schérer, El. sur la litt. cont., t. VH, p. 105 (à propos de Paul de Saint- Victor).

La phrase «romantique». — Quand les poètes du Parnasse se constituèrent une esthétique et une stylistique propres, il existait deux types de phrases «romantiques» bien caractérisés.

La phrase «femelle» de Lamartine, comme disait injurieusement Flaubert, ne manque pas de charme. Elle coule lentement, sans heurt, avec une inépuisable abondance {lactea uhertas) ; ses contours sont flous, les éléments (xcoXa) ne sont ni franchement détachés les uns des autres, ni étroitement liés ; Lamartine, se relisant, pouvait intervertir virgules et points-virgules, et même déplacer des points ; le nombre des éléments semble indifférent, le plan général de la phrase restant, comme la pensée elle-même, indécis. Cette phrase, propre à exprimer et à suggérer la pensée ou le sentiment noyés dans le rêve, est proprement amorphe.

Hugo et, après lui, Musset, avaient préféré la période traditionnelle, fortement organisée, et, en particulier, la période oratoire. Peut-être avaient-ils quelque peu abusé de l'éloquence : un professeur, Arnould, reprenant la célèbre pensée où Pascal se réjouit, lisant un ouvrage, de trouver un homme et non un auteur, concluait que l'art suprême, en poésie, était peut-être de n'en point montrer.

Si nous remontons plus loin, sans toutefois dépasser les limites du siècle et celles du mouvement romantique, — • en prenant ce mot dans son sens le plus général, — nous trouvons la phrase de Chateaubriand. L'Enchanteur, dans sa prose toute pénétrée de poésie, avait été avant tout un ouvrier en phrases. Méprisant les recettes banales de la rhétorique classique, il avait cherché — et trouvé — un rythme personnel, et surtout une harmonie qui pouvait sembler inimitable. Sa prose chantait, et la musique en pouvait sembler à M^^^ de Beaumont plus capiteuse que la musique des vers.

Les parnassiens et l'éloquence. — Les Parnassiens, s'interdisant la plupart des sujets romantiques, renonçaient par là-même à

certains types de phrases. Ils répudiaient la sentimentalité, la religiosité de Lamartine et de Chateaubriand ; ils méprisaient les gémissements éloquents d'un Musset ou les prédications politiques et sociales d'un Hugo. Historiens minutieux, géographes scrupuleux, ils racontent et ils décrivent en phrases relativement courtes et relativement simples. Chose curieuse, c'est en prose que Leconte de Lisle, dans une étude de caractère littéraire, s'amusera à construire une période savamment articulée :

Esprit médiocre, rusé sans finesse, malicieux sans verve et sans gaieté, sous le couvert d'une sorte de bonhomie sentimentale, et mené en laisse par ce bon sens bourgeois qui l'a toujours guidé, dans le cours d'une longue vie, avec l'infaillibilité de l'instinct ; conformant sans efforts, et en tout point, les parties successives de son œuvre à l'opinion moyenne ; dénué d'études historiques, métaphysiques, religieuses ; très hostile, de nature et de parti pris, à la grande poésie anglaise, allemande, orientale, ainsi qu'à notre propre naissance littéraire, Béranger, on peut l'affirmer, n'a jamais pensé, rêvé, jamais entrevu l'Art dans sa pure splendeur, jamais écrit que sous l'obsession permanente des étroites exigences de sa popularité^.

En vers, dans des centaines et des centaines de poèmes parnassiens, nous ne trouvons que des traces isolées d'éloquence^. C'est une femme, M™6 Ackermann. admiratrice de Musset et disciple de Schopenhauer, qui s'écrie :

Ciel pur dont la douceur et l'éclat sont les charmes. Monts blanchis, golfe calme aux contours gracieux, Votre splendeur m'attriste, et souvent à mes yeux Votre divin sourire a fait monter des larmes^. ,

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