Calmettes (F.), Leconte de Lisle, p
celui des «. suprêmes beautés». Paul Valéry, à qui j'emprunte ces deux formules, a sans doute porté sur lui le jugement le plus juste :
Ce qui me frappe dans Victor Hugo, c'est une puissance vitale incomparable. Puissance vitale, c'est-à-dire longévité et capacité de travail combinées ; longévité multipliée par capacité de travail. Pendant plus de soixante années, cet bomme extraordinaire est à l'ouvrage tous les jours de cinq heures à midi. Il ne cesse de provoquer les combinaisons du langage, de les vouloir, de les attendre, et de les entendre lui répondre. Il écrit cent ou deux cent mille vers, et acquiert par cet exercice ininterrompu une manière de penser singulière, que des critiques superficiels ont jugé, eux, comme ils le pouvaient. Mais, au cours de cette longue carrière, Hugo ne s'est pas lassé de s'accomplir et de se fortifier dans son art ; et sans doute, il pèche de plus en plus contre le choix, il perd de plus en plus le sentiment des proportions, il empâte ses vers de mots indéterminés, vagues et vertigineux, et il y place l'abîme, l'infini, l'absolu, si abondamment et si aisément que ces termes monstrueux en perdent jusqu'à l'apparence de profondeur qui leur est accordée par l'usage. Mais encore, quels vers prodigieux, quels vers auxquels aucuns vers ne se comparent en étendue, en organisation intérieure, en résonances, en plénitude, n'a-t-il pas écrits dans la dernière période de sa vie ? Dans la Corde d'Airain, dans Dieu, dans la Fin de Satan, dans la pièce sur la mort de Gautier, l'artiste septuagénaire qui a vu mourir tous ses émules, qui a pu voir naître de soi toute une génération de poètes, et même profiter des enseignements inappréciables que le disciple donnerait au maître si le maître durait, le vieillard très illustre atteint le plus haut point de la puissance poétique et de la noble science du versificateur^.
Mais il y a autre chose dans Hugo que de la longévité multipliée par de la capacité de travail. 11 y a le «génie», cette individualité qui, après s'être pliée aux règles, et avoir tenu compte des goûts et des désirs du public, s'épanouit librement quand le poète se libère de toutes servitudes. Vers la même date où il se déguisait en «mage fier», il écrivait, sur un ton plus modeste et plus émouvant :
Le poète apparaît au milieu des vivants. Et lapidé, s'en va de la terre fatale. Laissant derrière lui, comme une trace pâle, L'éternelle beauté du vers mystérieux^.