‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 72 sur 324 · THÉODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

THÉODORE DE BANVILLE

L'homme et le poète. — Banville^, qui a vécu de sa plume, a publié plus de prose que de vers ; mais le poète seul mérite d'être retenu par l'historien de la langue.

Banville est souvent classé parmi les Parnassiens. En fait, il est un romantique. Dans la Préface des Odes funambulesques ^ il précise : « Bien que né le 14 mars 1823, et ayant publié les premiers vers de mon premier recueil, Les Cariatides^ en 1842, j'ai tout à fait appartenu par mes sympathies et par mes idolâtries à la race de 1830.» Le « Père», alors exilé dans l'île, l'a avoué publiquement pour un des siens : « Que de sagesse dans ce rire, que de raison dans cette démence, et sous ces grimaces, quel masque douloureux et sévère de l'art et de la pensée indignée 1^»

D'ailleurs, comment classer parmi les Impassibles celui qui a écrit :

N est-ce pas le plus déchirant des spectacles, quand le poète interrompt le chant commencé pour pousser un grand cri et pour essuyer à sa poitrine le sang d'une blessure toute neuve, et quand, sous sa main crispée, les cordes de la lyre se brisent toutes à la fois avec un grand bruit...

...Oh ! qu'importe alors que la forme et le style soient élégants et polis et que les périodes s'étalent avec une harmonie savante et mesurée ! Il y a un homme qui, de ses deux mains, ouvre sa poitrine et montre son cœur tout sanglant à d'autres hommes qui frémissent et qui sanglotent. Qui est-ce qui s'inquiète

1. Sur Banville, consulter Max Fuchs, Théodore de Bam'ille, s. 1. n. d., in-8°, xii-528 p. (Thèse de Paris) ; en particulier, p. 249-280, le chapitre intitulé : Langue el Versification des E.rilrs.

Les Cariatides, que Banville aurait écrites entre seize et dix-huit ans, ont été revues et corrigées. Une première édition définitive a été corrigée à nouveau. La seconde édition définitive est celle de Charpentier, in-12 (Avant-propos du 14 mars 1877).

Une première édition des Stalactites date du 23 février 1846 ; l'édition définitive est de

Les références renvoient à l'édition des Poésies publiées chez Charpentier, Paris, 1891, in-12.

2. Victor Hugo à Théodore de Banville, sur les Odes funambulesques (15 mars 1857).

alors de savoir si le dactyle est agaçant, si la césure vient à propos et si le spondée tombe avec la gravité nécessaire ? Il s'agit bien de cela ! On tremble et on pleure^.

Suivant la tradition des romantiques de 1830, il a chanté « les Souffrances de l'Artiste ». Le Pélican a ouvert « sa chair vivante » :

Écoute ! il tombe, heureux de voir tous ceux qu'il aime Bien vivants par sa mort et bien rassasiés ; Mais que penserait-il à cette heure suprême En fermant vers le ciel ses yeux extasiés ;

Quelle angoisse tordrait cette pure victime Si, lorsqu'elle agonise et qu'elle expire enfin, Tout gonflés et repus de son cœur magnanime, Ses petits lui disaient : « Nous avons encor faim î"^»

Le comique rimé. — • Banville a voulu créer une langue nouvelle le comique rimé. Il regrette amèrement, dans la Préface des Odes funambulesques, que le comique rimé ait disparu de notre poésie après Les Plaideurs do Racine. 11 sait « quelles difficultés surhumaines notre versification oppose à l'artiste qui veut faire vibrer la corde bouffonne »^. Les éléments de cette langue nouvelle sont assez disparates : « les poètes du seizième siècle d'abord, puis Les Plaideurs, le quatrième acte de Ruy Blas et l'admirable premier acte de V École des Journalistes)). De ces ingrédients, Banville fabrique « une nouvelle langue comique versifiée, appropriée à nos mœurs et à notre poésie actuelle»*; les moyens plaisants sont « la virtualité des mots, les harmonies, et surtout la magie toute puissante de la rime»^. Jusque-là, tous ceux qui avaient parodié les Odes de Victor Hugo s'étaient attachés seulement à l'idée, négligeant la forme.

Citons un spécimen particulièrement réussi de ce comique versifié :

On écrivait naguère, en ces temps romantiques Où les chants de Ducis étaient des émétiques, Où, sans pourpoint cinabre, on se voyait banni ; Où Prudhomme, ventru comme une calebasse. Était jeté vivant dans une contre-basse Pour avoir contesté les vers de Hernani.

On écrivait, tandis que maintenant on gèle®.

1. Banville, Préface aux Essais poétiques de Marie-Laure Gouard, 1844.

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