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CHAPITRE VII

DANS LES COLLÈGES ET LES FACULTÉS A. L'enseignement en français

Les collèges faisaient-ils mieux que Técole? Quelle était la situation du français dans les classes de grammaire, d'humanités, et ailleurs, dans tout ce que nous appellerions aujourd'hui enseignement secondaire et supérieur, c'est ce que je voudrais maintenant examiner.

Un prophète : Cl. Fleury. — 11 se trouva un homme pour avertir les pédagogues. C'est ce Claude Fleury que l'indépendance à l'égard de la tradition conduisit parfois à une divination géniale, V Fauteur si souvent cité du Traité du Choix et de la méthode des études *.

Non seulement, il voudrait qu'on apprît à lire en français, mais que toute la première instruction grammaticale se fît en cette langue : « Il est aisé de voir, dit-il, que les mêmes dificultés que l'on a pour aprendre à lire, on les a pour le latin... On y a même joint, par l'usage des écoles, une autre dificulté, qui est celle des régies et de tout Fart de la grammaire. Car quoi que nous soyons acoutumez à n'aprendre le latin qu avec la grammaire; ni la grammaire qu'en latin, ou sur le fondement de la grammaire latine : il est clair toutefois que ce sont deux études séparées, puisqu'il n'y a point de langue qui ne s'aprenne par Tusage et qu'il n'y en a point aussi qui n'ait sa grammaire. Je fais voir que cette métode a commencé du tems que le latin étoit vulgaire et que la grammaire gréque, qui est la première que nous conoissons, a été faite aussi par des Grecs... Il faudroit étudier la grammaire en nôtre langue, avant que de l'étudier dans une autre. Comme cette étude ne consisteroit, qu'à faire faire à un enfant des réflexions sur la langue qu'il sauroit déjà, il y auroit souvent du plaisir, et les difîcultés qu'il y renconlreroit seroient moindres, que si elles étoient jointes à celle d'a-

J. Paris, Aubouin, Emery el Clousier, 1687, 8*.

prendre une langue... Mais je ne voudrois pas le charger de beaucoup de préceptes, puisque le grand raOnement dans la grammaire • consume un grand tems, et n'est point d'usage. Telle exception vous aura peiné tout un jour à retenir, dont vous n aurés pas à faire trois fois en la vie. Je me contenterois des principales définitions, et des régies les plus générales; et je me bornerois à bien parler et bien lire, observer en écrivant une ortographe tres-correcte, entendre tout ce que Ton dit et tout ce que Ton lit, autant que la conoissance de la langue y peut servir. Il sufiroit pour cela, de conoître les divisions des lettres, les parties du discours et leurs subdivisions, et le reste que je ne puis mettre en détail ; à moins que de faire une grammaire. Or afln que ces préceptes ne fussent pas secs et décharnez, comme ils sont dans les livres : je voudrois les rendre sensibles et agréables par l'usage. Quand un enfant aura leu quelque-tems en sa langue des choses qu'il entendroit, et où il prendroit plaisir, s'il étoit possible : on commenceroit à lui faire observer, que toute cette écriture ne consiste qu'en vingt-deux lettres, et que tous ces grands discours ne sont composés que de neuf genres de mots ; qu'il y a deux sortes d'articles : qu'il y a des genres dans les noms, des tems et des persones dans les verbes ; des nombres dans les uns et dans les autres, et ainsi du reste. Lors qu'il sauroit un peu écrire, on lui feroit rédiger les histoires, que l'on lui auroit contées, et on lui corrigeroit les mots bas ou impropres, les mauvaises constructions et les fautes d'ortographe. On pouroit lui dire les régies des étimologies, et lui en aprendre plusieurs aux ocasions. Elles servent fort pour entendre la force des mots et l'ortographe ; et elles sont divertissantes. Ainsi avec peu de préceptes et beaucoup d'exercice, il aprendroit en deux ou trois années, autant de grammaire qu'il en faut à un honête homme pour l'usage de la vie ; et plus que n'en savent pour l'ordinaire ceux qui ont passé huit ou dix ans au colége.

« La plupart en pouroient demeurer là, et n'aprendre point d'autre langue. Les gens d'épée, les praticiens, les financiers, les marchands, et tout ce qui est au-dessous : enfin la plupart des femmes peuvent se passer de latin, l'expérience le fait voir. Mais s'ils savoient autant de grammaire que j'ai dit, il leur seroit bien plus aisé de se servir de bons livres françois, et des traductions des anciens; et peut-être se désabuseroit-on à la fin de la nécessité du latin, pour n'être pas ignorant. Il est vrai que le latin est nécessaire aux Ecclésiastiques, et aux gens de robe, et qu'il est fort utile aux gens d'épée, quand ce ne seroit que pour les voyages; et,

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•ntre les femmes, aux religieuses, pour entendre roflîee qu'elles pecitent. Mais je croy qu'il seroit beaucoup plus facile à aprendre, si Ton ne le méloit point tant, avec les régies de la grammaire. Non que je croye qu'il faille Taprendre par le seul usage : quoiqu'il y en ait quelques exemples, même de nôtre tems, la métode n'en est pas encore assés établie, pour la proposer à tout le monde. Joint que quelque habitude de parler qu'eussent des enfants, j*auroisbien de la peine à croire qu'elle demeurât ferme sans le secours des régies, dans une langue qu'ils n'exercent pas continuellement. On a rvéritablement l'exemple des Juifs, qui aprénent l'hébreu à leurs enfans sans aucune régie et les y rendent fort savans ; mais c'est avec un grand tems... Il faudra... faire état, qu'ils aprendront bien mieux b»3 régies par l'usage qu'on en fera remarquer, que par l'éfort de leur mémoire, quoi qu'il ne faille pas laisser de leur faire aprendre par cœur. Ce qui les leiu* imprimera le mieux, sera la composition, mais on ne peut ni la commencer si-tôt, ni la continiier si longfeems que la lecture, qui doit être leur principal exercice, et durer pendant tout le cours des études » (174-180).

Bien entendu, certaines de ces réformes sont aujourd'hui dépassées, d'autres ont été faites il y a si longtemps qu'on s'imagine qu'elles n'ont jamais eu besoin d'être proposées. Je n'ai pu néanmoins résister au plaisir de donner ici ce passage où tant d'idées neuves sont exposées. Que d'observations précieuses, quoiqu'éparses, sur r^enseignement des langues et delà grammaire, l'ordre et la mesure qu'il y faut garder, la méthode pratique et inductive qui convient, sur la possibilité de constituer un enseignement suflisant sans le secours du latin, en s'aidant de traductions et de bons livres français ? Et qui à cette date aurait osé écrire comme Fleury : « Peutèire se désabusera-t-on à la fin, de la nécessité du latin pour n'être pas ignorant? »

>^ Le français hors de la classe. — Malgré ces exhortations, le progrès n'entra pas au collège par la porte des professeurs. Il pénétra par la fenêtre, avec l'air libre du dehors. Il fut, avant d'être la

'langue des classes, la langue des récréations. Dès le début du XVII® siècle, il devint impossible d'appliquer les règlements qui régissaient les heures de jeu. Antoine de Laval se désolait déjà de l'influence des « galoches », qui apportaient le langage de la ville *. De beaux statuts tout neufs n'étaient pas observés.

t. J'aiveu démon tans à Navarre, à Lisieux, à Boncour, a Ste Barbe et ailleurs» le Crançois en étoit banny, et n'y servoil que de truchement au latin... mais depuis Fabus s'y est fourré... cette belle police scholastique s'est laschéc a cause des galoches,...

Ceux qui avaient charge des maisons prétendirent longtemps surveiller conversations et correspondances. Le 6 Novembre 1647^ une circulaire du P. Bourgoing de l'Oratoire prescrit « qu'on garde Tusage si souvent recommandé et si peu observé que les régens ou estudiants n'écrivent jamais entr'eux ou à d'autres de la congrégation, qu en latin ' ». Les lettres françaises qu'on découvrira devront être détruites, « cette langue étant si peu familière même parmy ceux qui en font profession qu'on y remarque des ignorances grossières. » Vains efforts! L'isolement des maisons d'éducation était une chimère irréalisable en présence de concurrents qui ouvraient les leurs. Or le français s'imposait peu à peu dans les séances publiques, représentations ou argumentations. Partout où on convoquait les familles, il ne semblait plus possible de lui refuser une place. En 1698, dans une séance publique du Collège de Lyon, les Jésuites expliquaient des règles de poésie française. On fera ces règles en français, dit le règlement, pour ne pas faire violence à la langue latine^ et pour mêler à son autorité une certaine gentillesse de la langue du pays, « festivitatem vernaculam aspergemus » 2.

Dans leur théâtre les mêmes Jésuites avaient donné d'assez bonne heure une certaine place au français ; si la grande pièce demeurait en latin, la petite, allégorie ou comédie, était en langue vulgaire, de sorte qu'on a pu dire avec un peu d'emphase que dans ces pièces « le latin et le français s'étaient réconciliés dans une harmonieuse unité ^. »

A l'Oratoire, on essaya de résister à ces tendances ; le Recueil des actes disait : « Les tragédies seront plus latines que françaises. » On entremêlait cependant parfois les deux langues *, et l'usage du français s'étendait ; peu à peu des pièces entières se jouaient en français. En 1683, un visiteur, ayant assisté à Condom à la représentation d'une tragédie en français, ne put s'empêcher de dire : « Sur toutes choses il faut observer les statutz qui deffendent qu'elles (les pièces) soient françoises, quand même elles auroient d'ailleurs toute la beauté de celle qui vient d'être représentée ^ ». En 1699, l'Assemblée

jeunes jans sur leur foy, dérogiez el sans conduite... On y parle latin à quelques heures (non pas toujours).

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