CHAPITRE V LE XVIII'' SIÈCLE
Nouveaux progrès du français. — Au xviii" siècle, l'influence française s'accrut en Suisse, comme clans presque toute l'Europe. Je n'ai pas à insister sur l'imitation, de plus en plus répandue, de notre vie, de nos modes, de nos mœurs. Dans une page délicate, Reynold a montré comment le foyer suisse lui-même tendait à prendre un autre aspect, voire un autre caractère.
Après avoir dépeint les vieilles maisons de la Suisse allemande, « plus cossues qu'élégantes, plus bourgeoises que nobles, plus rustiques que simples, où la Gemiithlichkeit régnait plus que la politesse », il ajoute: « La culture française s'installe à ce foyer, avec la même discrétion qu'elle a mise, à Genève, à s'installer au foyer gris et froid d'un magistral calviniste. Elle ne songe point à démolir la maison, à enlever les verrières blasonnées, à démonter le poêle : elle se bornera simplement à déplacer certains meubles trop lourds, à poser sur un parquet bien ciré de délicats fauteuils Louis XV, à mettre des flambeaux sur la table, à poser dans une vitrine des porcelaines de Sèvres, et, plus tard, de Zurich et de Nyon. Dans la Bibliothèque, auprès des Bibles, des codes et des grosses, elle alignera les œuvres de Boileau, de Racine, de Molière, de Montaigne, de La Bruyère, et de ce Fénelon tant aimé des Suisses. La chasse-t-on par hasard, elle se retire discrètement, mais elle laisse derrière elle ses bibelots, son art, ses livres et ses mœurs. Sans doute elle se déforme parfois, et ses imprudents admirateurs ne laissent point d'irriter leurs compatriotes par un snobisme exagéré ; mais patricienne dans les villes ou bergère dans les Alpes, sa présence remplit la Suisse entière de tout ce charme que, seule, la présence d'une femme sait meltre dans une vieille demeure » '.
1. Ilisl. lltl. de la Suisse, t. II, p. oO-ol. Disc, préliminaire.
LE XVIIl* SIÈCLE 1S7
A Genève l'esprit s'était élargi. On ne s'était pas séparé du Calvinisme, mais, sous l'influence de Turretin et d'autres, la discipline y était devenue moins étroite ; les opinions les plus hardies avaient fini par y avoir des représentants \ Assurément les rigoristes n'avaient pas abdiqué, nous le verrons lorsque nous parlerons du théâtre, et on sait comment Voltaire s'est égayé dans un poème burlesque : La guerre cùnle à Gen'e{>e~, d'une querelle homérique surgie à propos d'une liaison irrégulière. Cette satire est une espèce de revue de la ville où personne n'est épargné. Le malicieux satirique, de son château tout voisin, s'amusait à souffler sur le feu. S'il est nécessaire de se défier de sa verve caustique, il faut se souvenir comment J.-J. Rousseau lui-même, en dépit d'une page lyrique sur la fraternité genevoise^, a dû se mêler aux luttes ardentes qui déchiraient la Ville, et partager des passions dont il fut la victime après les avoir provoquées^.
Des chansonniers entrèrent dans la querelle, à coup de goguenardises, des hommes plus graves, comme Bérenger, avec son roman allégorique à'Annette et Théodore, l'avocat Francis d'Ivernois qui lança ses Réi'olutions de Genève. Ajoutons Mallet du Pan, si célèbre au temps de la Révolution. Peut-être même les recherches d'un De Lolme sur la Constitution anglaise procèdent-elles des débats passionnés auxquels on se livra sur la Constitution de Genève. Je ne sais pas s'il y a eu, en dehors de Paris, autant de polémiques passionnées.
On connaît cette tourmente, et ce n'est pas le lieu de la raconter. Mais n'est-ce pas un fait capital dans l'histoire des Lettres françaises qu'un des hommes qui contribuèrent le plus au développement des idées qui ont abouti à la Révolution fût un « citoyen de Genève » ?
Marcel May, étudiant la jeunesse de Will. Beckford n'a pas manqué de nous rapporter combien le jeune Anglais avait été frappé de l'intensité de la vie intellectuelle à Genève ^ Il ne la trouvait pas amusante, mais il estimait qu'elle « enrichissait beaucoup l'esprit ». « Echanger ... mille compliments ..., faire ses délices des mathématiques, de la logique ... du règne de la raison . . . , voilà l'étrange rôle que je me vois parfois contraint de jouer », ajoute-t-il. C'est
1. Voir Sayous, Le XVIII" s. à Vétrainjer. t. I, pp. 63 et suiv.
2. Oa Les Amours de Robert Covelle, poème tiéroïque, avec des notes instructives, n(i8. Voir sur ce libelle Sayous, o. c, t. I, pp. Mi et suiv.