La Jeunesse de W. Beckford, p. G2-G
là probablement la note juste. Mais, de notre point de vue, il importe peu qu'on ait échangé des propos galants ou des argumentations, l'afFaire est que les échanges aient eu lieu en français. Peut-être même était-il avantageux pour notre langue qu'on n'essayât pas à cette distance d'imiter la « frivolité » parisienne. Le fait qu'un Burlamaqui, enseignant les principes du droit, attirait autour de sa chaire des auditeurs de tous pays, était important. Sa renommée était si étendue que Clément, dont Herder faisait si grand cas, pouvait dire de lui : C'est un vrai spectacle pour l'esprit qu'une suite d'idées justes, fécondes, nettement développées et heureusement liées. On traduisait ses ouvrages et en latin et en anglais, et cela valait cent fois comme effet quelques bons mots ou une épigramme, même spirituelle '.
Une pléiade d'hommes distingués honorait la science et la société genevoises : le bibliothécaire Abauzit, théologien d'esprit si ouvert et si aimable, M"* Huber, sorte d'avant-courrière de nos hardis philosophes et apôtre de la religion naturelle, l'historien Mallet, qui occupa au dehors des charges éminentes, et eut l'honneur de découvrir VEdda, le naturaliste et philosophe Bonnet, précurseur à la fois de Rousseau et de Lamarck, auquel les sciences naturelles doivent des découvertes importantes, Tremblay, ami et élève de Réaumur, Bénédict de Saussure, qui découvrit les Alpes et sut les peindre, Huber, le savant amateur, 1' « homme complet » de Goethe, qui voulait fonder sur le vol des oiseaux une invention d'appareils de vol, Tronchin, dont lord Macclesfield disait : « Chez nous, il eût été chancelier d'Angleterre », et qui était poète à ses heures, bref tout un monde qu'allait bientôt dominer la haute figure de l'enfant du peuple par qui tous ceux qui pensaient et qui sentaient en Europe devaient être secoués dans tout leur être : J.-J. Rousseau", enfin Necker ^.
Lausanne était devenue un centre français élégant, Voltaire a dit : « une ville où il y a de l'esprit et du plaisir ». Guinaudeau l'a comparée à Genève où on ne savait que disserter, tandis qu'à Lausanne « la vie de société, condition, puis, à son tour, reflet de la littérature, était fort développée » \ Des Français distingués relevaient ce milieu de leur présence. Voltaire y vint en 1755. Il y anima la vie de salon, y fit représenter Zaïre, forma des acteurs, fut en
1. Les cinq Années Lilléraires, dans Savons, o. c, t. I, p. 8.
"1. Il convient de rappeler que Vernes, sous le titre de Choix liltéraire, institua une sorte de Recueil de pièces, qui dura cinq ans (lT.jo-I760).
3. On sait que, quand il n'était pas ministre, il écrivait des livres philosophiques.
4. A. c, p. 'i'IS ; cf. Savons, o. c, t. II, pp. 81 et suiv., en particulier p. 87.
somme « un excellent professeur de français » '. Il faut ajouter pourtant qu'il ne put y demeurer-. Celait un maître trop exigeant, et jamais satisfaite
Gibbon a parlé longuement de la « Société du printemps, où s'assemblaient de jeunes et jolies jeunes filles «, qui donnaient aux plaisirs de l'esprit une part de leurs loisirs. M"* Curchod, qui tenait dans le vallon des Eaux son académie champêtre d'Eyverdun, et qui, revenue au pays, y fonda en 1772, sous le nom de Société morale, une réunion de conversation et de discussion. Un moment, le groupe eut son journal.
C'est là qu'on rechercha si la Suisse française avait une poésie nationale e On s'efforçait en tous cas à la lui donner, et avec elle une prose. Ce fut bientôt un dévergondage de publications. Il n'est que de penser à l'incontinence de M™^ de Montolieu ^ qui eut une douce célébrité.
Dans ce même pays de Vaud, la petite ville d'Yverdon était devenue un centre de publications françaises, qui se répandaient dans tous les pays voisins. \J Encyclopédie y fut refondue de 1770 à 1776 par De Felice, mais des ouvrages originaux y parurent aussi.
Neuchâtel. — Sayous n'a-t-il pas été un peu sévère pour cette ville, quand il dit qu'elle vit surtout des souvenirs de Bourguet et d'Osterwald ?'^ Je reconnais que c'est un accident que le Mercure Suisse ou le Journal hels>étique y aient été imprimés. Il n'en est pas moins vrai qu'une société élégante, qui essayait de vivre à la fran-
1. Voir Virg. Rossel, H'isl. lilt., t. II, pp. 71 et suiv., et Olivier, Volt, à Lausanne.
2. a La présence de Voltaire, la lecture de ses œuvres et de toutes celles qu'elles firent lire à leur suite, améliorèrent sensiblement la langue et le style des écrivains indigènes : Voltaire fut pour Lausanne un excellent professeur de français.
« Voltaire... a laissé à Lausanne... le goût du théâtre et de la conversation, une meilleure grammaire « (Reynold, Bridel, p. 84-83).
3. Une des actrices mondaines a raconté à Casanova combien il était insupportable : « Quand il nous faisait répéter nos rôles, il nous grondait sans cesse. Nous ne disions jamais une chose comme il le voulait : ici c'était un mot mal prononcé ; là une intonation qui ne rendait pas l'esprit de la passion; tantôt une inflexion de voix trop douce, tantôt une chute trop forte ; et c'était encore bien pis cpiand nous jouions. Quel vacarme pour une syllabe ajoutée ou négligée qui avait gâté un de ses vers ! « (A/ém. , t. IV, p. 191).