‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 254 sur 595 · MOTS OUTILS ET ÉLÉMENTS GRAMMATICAUX · texte numérisé non relu

MOTS OUTILS ET ÉLÉMENTS GRAMMATICAUX

y. poj' excellence, Mil, W. Robert's, Mem. Hannali More, I, 7o (ISS.j) (avait déjà paru en lo98 et en 1695);

*a malgré, 173i, North, Exam., I, 1, 829 (1740), 28 (avait paru déjà en 1608);

a à propos (de), 1761, Smollett, Gil Blas, IX, I (1802), III, 44 ;

*ti encore, 1712, Steele, Spect., n" 314, Feb. 29, p. 4o3/2 ;

3 à la grecque, 1747, Gray, Lett., n" LXIII, I, 140 (1819) ;

*a à la maintenon, 1710, Swift, Jrnl to Stella, 8 oct.

Il est à peine besoin de faire remarquer que ce tableau, si développé qu'il soit, ne renferme pas tous les mots qui pourraient y entrer. Mais un certain nombre des mots qui y manquent n'ont pas été oubliés, ils ont été écartés. L'orip^ine de plusieurs d'entre eux reste en effet douteuse. Picturesqae a bien l'air d'être fait sur le français pittoresque^ Il n'apparaît que tard; je l'ai donc inscrit. Au contraire dans non-content, quoique les mots composants dénoncent une origine française, c'est dans les Chambres anglaises qu'on vote non content-. Je n'ai pas hésité à rayer non content de ma liste.

Pour favoritisme, je suis hésitant. Il se rencontre sous la plume d'un Anglais, alors que le français ne l'a créé que plus tard. N'y a-t-il pas lieu d'examiner de près ces problèmes ? Un Anglais serait-il l'auteur du nom dont a été baptisé le système de recrutement des privilégiés : à la faveur.

D'autre part il ne faut pas considérer les mots retenus comme des éléments incorporés à l'anglais. Une foule ne sont que des sortes de citations, qui s'appliquent à des choses vues ou observées en France.

Il est bien évident par exemple que troubadour est un mot de notre histoire littéraire. Fallait-il l'exclure ? Je ne le crois pas. Il n'a pas été incorporé dans l'anglais, mais il était capable de l'être, si le genre troubadour avait eu en Grande-Bretagne la même faveur que sur le continent. On peut comparer ce qui s'est passé pour romantique, venu en France d'Angleterre ^ On ne sait en vérité où s'arrêter. L'important est que mon lecteur soit prévenu qu'il ne s'agit pas ici exclusivement des mots empruntés par l'usage anglais.

\. Voir II. L., t. VI, p. 760. Il est peu vraisemblable que l'anglais l'ait pris directement de l'italien.

2. 1778. Chron. in Ann. Rc(j., 181. Faut-il pensera une origine anglo-normande?

3. Qu'on songe aussi à l'histoire d' aulo-da-fé en français, alors qu'on ne brillait plus les hértlliques.

REMARQUES SUR LE TABLEAU QUI PRÉGH:dE 325

Modifications de la. forme et du sens. — Les mots venus de France n'ont pas tous été l'objet du même travail d'adaptation,

I. — Il y en a qui ont été vêtus à l'anglaise, ce sont les plus nombreux.

On a substitué une écriture anglaise à l'écriture française, ainsi chicaner (prononcé chicanent-); s'il est arrivé que cette écriture était plus proche de l'écriture phonétique, ainsi dans acoustic (français acoustique), c'était un résultat qu'on n'avait pas cherché ; l'analogie seule avait faitson œuvre.

Un des changements les plus fréquents consiste à retrancher e dans le suffixe français ement\ ex.: abandonment, debarkment ou signalinent (cette suppression n'a pas toujours lieu), ou à la fin des mots : fumist, escort. S finale disparaît : salmagundi, saltni.

II. — D'autres mots ont été anglicisés plus profondément, c'està-dire que tout ou partie du mot a été rapprochée par analogie des formes anglaises.

Dans ce second groupe on peut citer :

desembarrass, exchangeable, picturesque, façouritisin, vapours, pendentii'e, port-crayon, ambassadress, demi-season.

Peut-on en conclure que ce sont là les mots les plus naturalisés ? Peut-être, mais le critère n'est pas suffisant.

III. — Certains mots ont été d'abord employés en un sens, ensuite en un autre, tel inconi>ertible, qui n'a passé avec son acception française qu'en 1833. On pourrait considérer qu'il y a là deux emprunts distincts et successifs, car ce n'est pas dans sa vie anglaise que le mot a changé de sens'. Nous n'avons fait cependant qu'un article, pour ne pas allonger et compliquer.

Réapparitions. — Reste à signaler quelques particularités relatives à certains gallicismes. Ce sont des mots qui avaient existé en anglais à une époque antérieure, puis avaient disparu pendant un certain temps. Lorsqu'ils réapparaissent au xviii* siècle, ils s'acclimatent de nouveau pour un temps.

Parmi ces gallicismes à répétition, je citerai :

^ alerte (^à].), 1712, Spectator, n" i03, June 12, p. o8i (il avait déjà existé au xvi" siècle et au début du xvii" siècle);

OL finesse, délicatesse dans la manipulation, grâce raffinée, 1704, F. Fuller, Med. Gymn., Préf. (il avait paru une première fois avec ce sens au xvii* siècle) ;

1. A l'opposé on peut citer quadrille, qui sert à la fois comme terme de danse, de jeu et d'équitation.

triste, [102, Vanbrugh, False Friend, I, 1 (il avait déjà existé entre 1420 et 1600) ;

{>olage, 1722, Ed. Fountainhall, Décisions (il avait existé de 1366 jusque dans la première moitié du xvi^ siècle).

Inversement des mots qui paraissaient adoptés s'éclipsent pendant tout le xviii*' siècle et sont repris plus tard. Ainsi gigue, qui parait en 1683, et dont on ne retrouve plus d'exemples qu'à partir de 1823. Ai>nnt-courier existe pendant tout le xvii" siècle et ne reparait qu'en 1810'.

Retours au berceau. — De même que tennis, sorti de France pour passer en Angleterre, nous est revenu au xix* siècle, de même des mots anglais venus en France ont repassé le détroit. C'est l'histoire de bas-bleu ou de coterie (association élégante), qui retournent à leur point d'origine avec une forme française.

Il n'est pas sans intérêt d'observer que certains mots viennent à peine de naitre en France, qu'ils sont recueillis par des écrivains anglais. Tel est le cas de cii>ilisation~.

Je ferai une dernière remarque ; c'est qu'on se demande souvent pour quelle raison on est allé chercher ce qu'on avait déjà. Traject ne dispensait-il pas de prendre trajet P Mais le snobisme est coutumier de ces aberrations. Nous avions ainsi, au grand scandale de quelques-uns, employé des mots italiens au lieu de mots français que nous avions et qui étaient équivalents. Les adversaires de la mode avaient beau jeu. Mais ils méconnaissaient la psychologie même de l'imitation étrangère ; toutes les nations ont passé par là.

Au SUJET DE LA PROPORTION DES MOTS DES DIVERS ORDRES. On

remarquera d'abord dans le tableau qui précède le nombre considérable de qualifications. L'emprunt ayant toujours quelque chose de subjectif, pareille disposition à traduire des impressions par les mots même des Français fait voir assez combien la pénétration était profonde : magnifique, sans pareil, précieux sont plus révélateurs qu'un nom de bibelot ou un terme de chimie.

11 y a lieu de considérer aussi particulièrement les éléments

•1. Cf. Bascule, 1878, Phil. Trans., XII, 1007, qui réapparaît en 1883.

Mousseline, que Phillips donne en 1696, qui ne se retrouve qu'au milieu du xix^ s. ; iH;ir>, mousseline de laine ; 18o0, mousseline de soie.

Topinambou[r] avait vécu jusqu'en 1666 d'après Tancienne forme française; il ne réapparaît qu'en 1858.

Obscrvalions analogues pour Iriolet, litre.

•2. Voir II. L., t. VI, p. 106.

grammaticaux tels que chez, sans, à propos de, à la. Ils impliquent, sinon une action profonde de notre idiome, du moins, chez ceux qui s'abandonnent ainsi, une familiarité avec notre langue qui finit par modifier la forme même de leur esprit.

Il nous a paru tout h fait oiseux d'établir une statistique comparative des mots des diverses sections. Nos lecteurs la feront euxmêmes, telle qu'elle peut être faite. Disons seulement qu'il n'est aucune de ces sections qui soit vide.

Néanmoins certaines sont particulièrement pleines, ainsi celle qui concerne l'homme, ses aspects et son caractère. Et ceci est fort significatif, car les éléments linguistiques de cet ordre ne sont pas empruntés aux livres. C'est dans la vie et la fréquentation du monde que Walpole et Chesterfield les ont acquis. Des noms tels que gasconnade, grand air, persiflage, tournure, tracasserie, des adjectifs tels que câlin, distrait, outré, tranchant, versatile, fade, portent en eux la marque de leur origine, qui est le salon et non le cabinet d'études.

La cuisine française était aussi dans toute sa gloire'. Entremets et fricandeau, matelotes et tourtes mettaient l'eau à la bouche de tous les gourmands. Nos maitres-queux avaient la suprématie des liaisons comme nos distillateurs celle des liqueurs.

La transformation des grands châteaux froids du xvii® siècle en demeures faites pour les dames avait donné son cadre à la vie élégante, où la femme, dans son salon et son boudoir, avait pris possession de la royauté. Le fauteuil qu'elle offrait, si engageant avec ses pieds contournés, son siège pour la première fois adapté à la nature, invitait à la conversation ; les vases, appelés souvent des Sèvres, emplissaient de parfums des appartements où les cliandeliers ne portaient plus que des bougies. Tout sentait une élégance dont le vocabulaire était intraduisible.

Il n'est pas besoin d'insister sur les modes. Là le mot faisait corps avec la chose, et on sait qu'en dépit des puritains les falbalas, les négligés, les pompons et les pompadours passaient le détroit comme les autres frontières. Personne outre-Manche n'eût inventé le peten-l'air, ni \e?> têtes qui faisaient sensation.

La politesse ÏY?ir\cvà%e , avec ses raffinements, pour attaquée qu'elle soit, ne laisse pas d'exercer son ascendant. C'est chez nous que le mot monde, qui désigne le vaste univers, en est venu à nommer une réunion de personnes distinguées, avec ses travers et ses vices, des

1. Dans Chesterfield, on trouve la phrase suivante : Certaines locjes sont destinées à être des échoppes pour les jouets, limonades, glaces et autres raffraichissetnents (1749, Lett. 2o Apr., Mise. Works, 1774, II, p. 357).

minauderies des petits-maîtres et des coquettes au bon ton, où V étiquette s'était faite bienséance.

Il y a des emprunts plus révélateurs encore, ce sont les mots relatifs aux belles-lettres ; historiette, mémorialiste montrent en quel genre les Anglais nous jugeaient créateurs.

Un mouvement artistique comme celui de France ne pouvait manquer de frapper les étrangers, et la passion avec laquelle le public en suivait les manifestations ayant fait entrer les termes techniques dans la langue du monde, ils se trouvaient portés un peu partout avec elle. Je ne vois pas qu'on nous ait emprunté des termes d'art relatifs à ces grandes machines qui avaient fait l'orgueil de la France, et dont on se détachait outre-Manche. L'Angleterre emprunta en revanche une quantité d'autres mots, qu'il s'agît d'architecture, de peinture ou de musique. Le français en cette matière était en concurrence avec l'italien. On lui a néanmoins pris beaucoup.

Quant à la danse, elle était à la fois un art de salon et un spectacle très recherché. Les quadrilles ou les gai'ottes étaient de notre création, l'allemande non ; c'est pourtant sous ce nom qu'elle passa en Angleterre comme les pirouettes de Vestris.

Dans les arts mécaniques, l'Angleterre domine ; c'est elle qui produit et à qui l'on prend — en cachette — des mécaniques.

Au contraire, la fréquence des emprunts en matière scientifique montre quel est le rôle joué alors par la France dans les travaux de recherches. Sai>ant lui-même est naturalisé anglais. Batterie (électrique), éprou{>ette, équilibre, manomètre, mouffette, montgolfière, etc. se réfèrent à la physique et à la chimie ; d'autres appartiennent aux mathématiques ou à la philosophie, quelquefois aux deux, comme tourbillon.

On ne peut s'attendre à voir beaucoup de termes de politique pénétrer en Angleterre: notre politique, encore dans les livres, se dégageait à peine, et empruntait idées et termes, au lieu d'en prêter. Il n'en était pas ainsi des termes économiques. Commerce et finances étaient en pleine évolution.

Nous avons entendu les protestations de l'orgueil anglais, scandalisé que les victoires des armées et des flottes britanniques fussent relatées dans un jargon à demi-français. Ces récriminations ne pouvaient empêcher la pénétration. Comme il arrive au cours des guerres, toutes sortes de termes d'art militaire et de fortification continuèrent à s'introduire dans la langue technique anglaise, et même dans l'usage courant.

Dans l'ensemble, quand on considère les gallicismes, on constate

qu'ils reflètent assez exactement l'influence exercée en Angleterre par nos idées, nos mœurs, notre vie. Il serait exagéré pourtant de dire qu'ils correspondent en tout point au mouvement qu'on peut observer chez nous.

On ne laisse pas d'éprouver certains étonnements. Pourquoi les questions religieuses qui ont tant passionné la France de cette époque ont-elles fourni si peu de termes : esprit fort, bigot, tartuffe F Ce n'est pas, en tous cas, parce qu'il n'y avait point en Angleterre de débats entre croyants, libertins et athées. Peut-être est-ce que la religion anglaise, constituée à l'état de religion nationale, ne pouvait être influencée par les agitations du dehors ? Mais l'explication n'est guère suffisante.

De toutes façons, il n'est pas besoin d'indiquer combien, étant donné les échanges entre France et Angleterre, il serait curieux de mettre en reoard de ces gallicismes en Ang-leterre les anolicismes en France. Les résultats seraient parfois piquants et l'histoire comparée des civilisations y trouverait matière à quelques aperçus. Je me bornerai à donner pour exemple le chapitre des moyens de transport : de France viennent des noms de voitures, d'Angleterre des noms de bateaux. Le langage confirme les renseignements historiques.

Appels des jour>'aux. — Il n'est guère besoin de s'étendre sur la campagne qui eut pour objet de fermer la langue anglaise aux influences venues du Continent. On comprend que, dans les toutes premières années du siècle, la manie de farcissure qui avait sévi au xvii" siècle ait encore rencontré des adversaires violents. En effet, au temps des dernières guerres de Louis XIV, les journaux naissants s'étonnaient et s'indignaient que tant de gallicismes aient pu s'introduire h la faveur même de la guerre '.

Le n" 230 du Tatler (28 7''''' 1710) se plaint de ces corruptions : « Ces deux maux, l'ignorance et le manque de goût, en ont produit un troisième, je veux dire la continuelle corruption de notre langue, qui, si on n'y porte à temps remède, souffrira des raffinements de ces vingt dernières années beaucoup plus qu'elle n'a profité et progressé pendant tout le siècle antérieur ». L'auteur s'en prend surtout aux polysyllabes, d'origine française pour la plupart, et souhaite un Index expurgatorius, qui les exclue. « La guerre en a introduit une abondance : spéculations, opérations, pj-eliminaries, ambassadors, pallisadoes, communication^ circunwallation, hattalions,

etc S'il nous attaquent trop fréquemment dans nos cafés, nous

les mettrons sûrement en fuite et nous leur couperons leurs derrières ».

En 1711, le n" io du Spectator (21 avril) revient à ce sujet et en appelle à l'autorité : « Je souhaiterais du fond du cœur qu'il y eût un acte du Parlement interdisant l'importation de ces frivolités françaises. Ce sont les femmes surtout qui ont reçu une forte impression de cette nation ridicule, quoique, par la longueur de la guerre, — car il n'y a pas de mal d'où ne sorte quelque bien, — tout cela soit bien usé et oublié : valets de chambre, visites reçues dans

1. Certains n'étaient môme pas anglicisés: bonne for lune, petil-maitre, plier bagcKje (David Garrick les ridiculise dans Miss in lier leens, imitée de La Parisienne de Dancourt) ; cf. Ghcsterfield, 94' lettre.

son lit, toutes ces habitudes françaises qui tendent à faire sortir les femmes de leur réserve ».

Le 8 septembre, la même feuille (n" 165) reprend son antienne : « J'ai souvent souhaité, dit l'auteur, que de même qu'en notre Constitution il y a des préposés à la surveillance des lois, de nos libertés, du commerce, de même certaines gens pussent être placés à la surintendance du langage, pour empêcher les mots de frappe étrangère de passer chez nous, et en particulier pour prohiber dans notre royaume l'emploi courant de locutions françaises, alors que des phrases anglaises équivalentes existent, ayant même valeur. La guerre actuelle a adultéré notre langage avec tant de mots étrangers qu'il serait impossible à un de nos grands-pères de savoir ce qu'ont fait ses descendants, s'il lui fallait lire leurs exploits dans un journal moderne »... Et, reprenant le thème développé chez nous autrefois, le publiciste anglais proteste contre cette manie de cacher sous des termes impénétrables au public des exploits qui font tant d'honneur à l'Angleterre: « ... Nos soldats, qui battent les Français, sont également très habiles à propager la langue de leurs vaincus. Ce sont gens de forte tête à l'action et ils accomplissent de tels prodiges qu'ils ne savent plus les exprimer. Ils manquent de termes en leur langage pour nous dire ce qu'ils ont fait, et c'est pourquoi ils se servent ad hoc d'un jargon appris parmi ceux dont ils viennent d'être victorieux. On demanderait volontiers de leur adjoindre des secrétaires qui nous traduisent en bon anglais leurs récits et nous renseignent sur leur sort dans notre langue maternelle.

« Les Français, oui ! auraient raison de publier les nouvelles de la guerre en jargon anglais, ce qui, rendant inintelligibles leurs campagnes, en pallierait le désastre et pourrait faire croire au peuple que les choses ne vont pas si mal qu'en réalité. Mais les Anglais ne sauraient être trop clairs dans des rapports sur des actions qui ont porté leur pays à un plus haut degré de gloire que jamais ... Quand nous avons gagné une bataille qui peut être décrite en notre langue, pourquoi nos journaux sont-ils pleins d'inintelligibles exploits, pourquoi faut-il que les Français nous prêtent une partie de leur langue pour que nous puissions apprendre que nous les avons battus... Les histoires de nos anciennes guerres nous sont transmises en notre idiome « vernaculaire », ainsi que s'exprime un grand critique moderne. Je ne trouve en nulle Chronique qu'Edouard lll ait jamais été « reconnoître » l'ennemi, bien qu'il l'ait souvent découvert et l'ait aussi souvent battu. Le Prince Noir passa mainte rivière sans s'aider de « pontoons » : il

comblait un fossé de « fagots », avec autant de succès qu'un général de notre temps se sert de « fascines ». Nos chefs ont perdu la moitié de leur gloire et le peuple la moitié de son plaisir avec ces mots durs et ces expressions obscures dont abondent nos journaux. J'ai vu plus d'un prudent bourgeois, après en avoir lu chaque article, s'enquérir ensuite des nouvelles » K

Railleries et objurgations étaient-elles sincères ? Il semble en tous cas que, comme celles d'Henri Estiene contre l'italianisme, elles ne s'inspiraient pas seulement du souci de conserver à la langue sa pureté. Elles allaient être suivies d'autres, que l'intérêt de l'idiome allait susciter.

Pope. — Un chapitre de la belle étude d'Audra sur Pope nous a fait connaître les reproches auxquels le poète fut en butte, pour n'avoir pas, malgré ses principes, rompu avec la mode de son temps ; ses termes d'art, de plan à attitude, d'arcade à riant, ne trouvent pas plus d'indulgence que les termes dont on pouvait sans peine se passer. Il y a là un parti pris de sévérité très significatif, car, s'il est une catégorie dans le vocabulaire où l'emprunt est particulièrement excusable, presque légitime, c'est celle des mots techniques. La critique d'art venait d'être créée en France; il eût été bien difficile de ne pas s'en inspirer^.

i. Suit la copie d'une lettre écrite à son père par un jeune gentilhomme de l'armée de Blenheim, dont le style est un modèle du genre et qu'il convient de laisser en anglais : « Upon thejunction of the Frcnch and Bavarian arniies, they took port behind a great morass, which they thought impracticable. Our gênerai tlic next day sent a party of horse lo reconnoilre them from a litlle hauteur, al about a quarter of an hour's dislance from the army, who returned again to the camp unobserved through several défiles, in one of which Ihey met with a party of French that had becn marauding, and made them ail prisoners al discrétion. The day after a drum arrlved al our camp with a message that he would communicate to none but Ihc gênerai ; he was followed by a trumpet, who they say behavcd himself very saucily, with a message from the Duke of Bavaria. Tiie next morning, our army being divided in two corps, made a mouvement towards the enemy. You wlU hear in the publick prints, how we trcaled them with tlie other circumslances of that glorious dav. I had the yood fortune to be in the régiment that piished the ijens d'Armes. Several French battalions, wiiom some say were a corps de réserve, made a shew of résistance ; but it only proved a yasconade for, upon our preparing to fill up a litlle fossé, in ordcr to attack lliem, they beat the Chamade and sent us charte blanche. ïheir commandant, with a great many other gênerai officers, and troops without number, are made prisoners of war, and will, I believe, give you a visil in England, tlie cartel nol being yiU settled. Not questioning but thèse particulars will bc very welcome to you, I congratulale you upon them... «.

Le père n'y comprit rien, la porta au curé qui se fâcha et déclara que cette lettre n'était « neither fish, flesh, nor good red herring». Le bon geYitleman montrant au curé une lettre arrivée trois postes auparavant : « Voyez, lui dit-il, que quand il a besoin d'argent, il sait s'exprimer d'intelligible façon ».

2. En réalité Pope gallicisait souvent presque à son insu ; ainsi quand il se sert de sage (Sal. Il, v. 3), de bigot (Sat. I, v. H-2), d'espalier (Sal. II, v. 147), de railler (Sut. V, v. 338).

Un projet d'académie a la française. — Mais le vent était tourné au purisme. En 1712, Swift, reprenant un projet que Bentley, dans sa Dissertation sur les Epitres de Phalaris, avait déjà mis en avant en 1699, proposait au Comte d'Oxford son projet d'une Compagnie chargée de la correction, du perfectionnement et de la fixation de la langue anglaise. Il ne voyait pas, disait-il, pourquoi un langage devait changer perpétuellement'. Voltaire a parlé en détail de cette proposition : « Le fameux Docteur Suift forma le dessein dans les dernières années du régne de la Reine Anne, d'établir une Académie pour la langue, à l'exemple de l'Académie Française : ce projet étoit apuié par le Comte d'Oxford, grand Trésorier, et encore plus par le Vicomte Bollinbrooke, Secrétaire d'Etat, qui avoit le don de parler sur le champ dans le Parlement avec autant de pureté, que Suift écrivoit dans son cabinet, et qui auroit été le protecteur et l'ornement de cette Académie. Les membres qui la dévoient composer étoient des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise ; c'étoient le Docteur Suift, Mr Prior, que nous avons vu ici Ministre public, et qui en Angleterre a la même réputation que la Fontaine a parmi nous ; c'étoient Mr. Pope le Boileau d'Angleterre, Mr. Congréve qu'on peut en apeller le Molière ; plusieurs autres, dont les noms m'échapent ici, auroient tous fait fleurir cette compagnie dans sa naissance, mais la Reine mourut subitement : les Wigs se mirent dans la tête de faire pendre les protecteurs de l'Académie, ce qui, comme vous croïez bien, fut mortel aux belles lettres » ".

L'oeuvre de Johnson. — Au milieu du siècle l'opinion est faite, et semblable campagne n'avait plus guère de raison d'être. Cependant Le Connaisseur àii 14 9*"^^ 173i reprend les vieilles plaintes contre ceux qui francisent. Johnson, l'auteur du Dictionnaire, reproche avec vivacité à Dryden d'avoir fait un vaniteux étalage de mots étrangers pour montrer qu'il fréquentait la haute société, dont le français était l'k langage. Il fit mieux, et on comprend le brocart qui

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