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3o6 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

sur les presses de Bel-Oeil et de Bruxelles, qui lui appartenaient, une série de livres français '.

Contagions. — L'imitation tourna à la fièvre et à la manie. Tous les voyageurs l'ont constaté. Toilettes, mines, régime, parler, galanterie, débauche même, on copiait tout gauchement, dit Nugent^.

Quelle résistance pouvait offrir à cette invasion torrentielle la langue du pays? Verhoeven, dont j'ai parlé déjà, qui avait projeté de répondre à la question posée par l'Académie de Berlin, à propos d'autre chose, nous donne un témoignage curieux de l'entraînement « auquel il faut bien céder comme le reste du monde ». Il sait mal le français^ et pourtant il veut l'employer. Il préfère « répandre des matières fertiles et abondantes en mauvais français h des éloges que notre stile en langue vulgaire nous a valu plus d'une fois ». « Nous confessons, poursuit-il, d'être malades comme les autres, et la rage d'écrire en français, selon le goût du temps, nous l'a fait entreprendre ». Il a suivi l'exemple du Consul Albinus qui écrivait en grec, en dépit de Caton.

Situation difficile du flamand. — Les énormes avantages antérieurement acquis par le français, auxquels tous les jours s'en ajoutaient d'autres, mettaient le flamand, quelles que pussent être ses qualités intrinsèques, dans une position difficile à défendre. Il ne pouvait ni produire brusquement des trésors d'art et de science comparables à ceux de la langue rivale, ni offrir les mêmes commodités au dehors. La mode, comme la raison, luttaient de l'autre côté. Ajoutons que l'aversion causée par la politique hollandaise faisait le reste.

La production flamande était tombée à rien, et dès lors, comme partout où le génie local sommeillait, la noblesse et la bourgeoisie instruite se passionnaient pour nos œuvres. On envoyait les jeunes gens aux Jésuites de Douai ; ils y apprenaient mieux que le latin. D'autres allaient dans des familles dont les chefs lisaient Voltaire. On vit le Magistrat de Bruxelles lui-même rédiger ses Ordonnances,

\. On en trouvera la liste fort curieuse dans L. Perey, Histoire d'une Grande Dame, t. I, pp. 4(36 et suiv. (Appendice). L'auteur a recueilli non seulement la comédie de Colette et Lucas (1781), mais des Chansons de l'abbc P. (Payez, aumônier du prince) (nsi), des Recueils de poésies du Giievalier de B. (Boufflers) etdu Chevalier de XXX (l'Islc), un Recueil de poésies légères du Prince, des INIélanges littéraires (A Philoso [plio] [)olis, 478;-i), etc.

•2. Voir Tlie Grand Tour, t. I, p. it-ii.

3. Voir L. Perey, Hist. d'une Gronde Dame, 1. 1, pp. '208 et suiv. Il écrira par exemple: ils [les langues] ont été englouties par la supériorité de la langue grecque (fo 3, v") ; exceptées les langues saintes (ib.). Pourtant ces fautes sont rares dans son texte.

Avis, Arrêtés, dans les deux langues. Bref tout le pays cédait peu à peu. « Dans toutes les villes importantes, dit Nugent, les gens parlent français et laissent leur idiome naturel aux paysans » \

Les langues dans la bataille politique. — Il n'en est pas de meilleure preuve que ce qui se passa lors de la Révolution brabançonne. Les faits sont présentés dans l'ouvrage de Des Cressonnières avec une clarté lumineuse. Une phrase les résume : « Pour restaurer l'organisation politique du siècle des Artevelde, les Belges de 1789 empruntèrent la langue de la Révolution Française» ".

Que, du côté de Joseph II, on ait employé le français, soit pour soutenir des doctrines, soit, plus tard, pour répondre à des adversaires, il y a déjà là quelque chose d'assez significatif; le gouvernement avait intérêt à s'adresser à ses sujets de tous les endroits et de toutes les catégories; or c'est en français qu'il juge à propos de livrer la bataille. Depuis 1785, \e f oit rnal général de l'Europe s'écrit à Liège et s'édite à Hervé pour défendre les réformes de Joseph IL Il est en français^. Mais, fait plus caractéristique, dans le camp opposé, on en use de même. Il eut été naturel que, pour revendiquer les libertés médiévales, on employât la langue qui était comme l'expression symbolique du particularisme régional. Au contraire jamais la léthargie du flamand ne fut plus profonde. Il semblait qu'il n'était plus « que le vain bourdonnement d'un instrument délabré » ^. « Lorsqu'on parcourt, dit Fauteur que nous suivons, dans vingt gros registres manuscrits conservés aux Archives générales du Royaume la collection des libelles, pamphlets, discours, satires, professions de foi, apologies, déclarations de principes, poésies patriotiques, etc., qui jaillirent par centaines pendant quelques années, on constate l'infériorité considérable des écrits rédigés en flamand». Le relevé bibliographique annexé par le Père Delplace (S. J.) à son ouvrage Joseph II et la Réi'olution brabançonne, et qui mentionne environ quatre cents opuscules publiés de 1782 à 1791, permet des constatations semblables. Il est à remarquer, d'ailleurs, qu'une forte proportion des écrits flamands ne sont que des traductions de libelles édités en français ^.

"1. Voir 0. c, pp S'iS et suiv.

3. En 1787, Broslius consacre le Journal historique et politique à critiquer les vues de l'Empereur. Feller le transforme en organe de combat. Il ne change pas d'idiome.

4. Stecher, o. c, p. "278, dans Des Cressonn., o. c, p. "29o. Le mot est de Snellaert. o. Des Cressonnières, o. c, p. 323 3'24 ; cf. c'était en français que les Flamands

eux-mêmes composaient des mémoires, des pamphlets qu'on ne traduisait pas toujours dans la langue populaire (Stecher, dans Des Cressonn., o. c, p. 297).

Pirenne, o. c, t. V, p. 329, dit simplement que « les pamphlets locaux furent naturellement tantôt en flamand, tantôt en français ».

Dès l'instant qu'un corps politique représente dans sa généralité la souveraineté de diverses provinces, ce corps adopte pour langue officielle le français'. Des commissions administratives sont créées, elles se servent du même idiome. Toutes les lettres de Van der Meersch sont en cette langue^. Naturellement le traité d'union des Provinces Belgiques, le 11 janvier 1790, sera — la logique l'imposait — dans la même langue ^

Si on considère des textes où s'expriment les idées de la toute petite bourgeoisie ou du peuple, par exemple des syndics des nations de Bruxelles agissant aussi au nom des chefs-métiers de la ville d'Anvers et des troisième et quatrième membres de la chefville de Louvain, même constatation : Les cahiers de griefs contre le gouvernement de Joseph II sont en français, encore qu'ils soient adressés aux Etats de Brabant, foyer de la tradition flamande*.

Les hommes qui dirigent, ainsi Van der Noot, écrivent leurs lettres en français. Celles qu'on leur adresse sont pour la plupart dans la même langue '. Devenu le chef du mouvement révolutionnaire, le même Van der Noot rédige en français son manifeste d'octobre 1789, au nom du peuple brabançon. Les Etats de Brabant concluent avec ceux de Flandre un pacte d'union. Celui de 1339 était en flamand, celui du 30 novembre 1789 est en français. De même les communications de délibérations, les convocations ^

La conclusion s'impose. Les progrès du français dans les Pays- Bas Autrichiens ont été au xviii* siècle très considérables. Ils paraissent dus aux mêmes causes que partout ailleurs, et en outre à la faiblesse de la production flamande, pour un moment stérilisée. Mais l'allégation qu'on aurait là un indice de la pression d'un gouvernement auquel son attachement à l'allemand causa de grandes diflîcultés, surprenante en soi, n'est pas fondée sur des faits. C'est un argument inventé parmi d'autres, par les polémistes du XIX* siècle, pour éveiller l'esprit de révolte et justifier des revendications, rien de plus.

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