‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 287 sur 595 · ORIGINES · texte numérisé non relu

ORIGINES

Les premiers documents. — Les documents rédigés en français apparaissent vers la même époque dans la plus grande partie du domaine franco-provençal. C'est le milieu du xiii'' siècle qui voit cette invasion pacifique, dont les conséquences politiques, sociales, littéraires, devaient être si importantes. Un tel synchronisme, trop peu remarqué jusqu'ici, ne saurait, disons-le en passant, être le fait du hasard \

Dans le Jura bernois, le plus ancien acte en langue française date de 1244. Il en apparaît ensuite à Moudon (12o0), àNeuchâtel (1251), à Genève (1260)'. Le mouvement a lieu du Nord au Sud, dans cette partie septentrionale de ce qui fut la primitive Sabaudia^ .

En ce qui concerne la Savoie, les deux premiers documents connus jusqu'ici datent de 12o0. L'un est une sentence de Pierre de Savoie entre le Chapitre de Lausanne et les seigneurs de Belmont^. Le second intéresse à la fois le Dauphiné et la Savoie". C'est un accord conclu entre Albert de la Tour et Pierre de Savoie ".

On peut appliquer à la Savoie les observations faites par Gauchat et Ritter pour la Suisse romande, par le chanoine Frutaz pour la vallée d'Aoste, et par l'abbé Devaux pour le Dauphiné septentrional. Avant d'être la grande langue de civilisation, le français fui une langue de scribes, l'instrument de la diplomatie et de l'administration, la langue qui tendait à remplacer le latin médiéval et qui finit par le supplanter à peu près complètement au cours du XVI® siècle^.

'1. Voir Aug. Brun, Rech. hislor. sur l'introduction du français dans les provinces du Midi.

2. Cf. Gauchat, Dict. géoj. de la Suisse, t. Y, pp. 239 et suiv.

3. On sait que ce nom s'appliquait tout d'abord (iv^ siècle) à la dépression comprise entre Alpes et Jura, du lac de Neuchàtel à Grenoble, région qui commande les routes des Alpes septentrionales (G. Jullian, ilotes gallo-romaines : Les origines de la Savoie : Revue des Études anciennes, XXll (1920), pp. 273-282).

4. Sentence arbitrale prononcée à Genève entre Pierre de Savoie et Rodolphe, comte de Genève, par Thomas, sire de Menthon, et Geoffroy de Grammont (cf. Mémoires de la Soc. d'Hist. et d'Archéol. de Genève, t. MI, p. 343).

5. Texte publié par D. Carutti dans Biblioleca storica Italiana, t. V, p. 288. Sur la bibliographie de tous ces documents, consulter J. Désormaux, Bibliogr. méthodique des parlera de Sauoie. Annecy, 1923, pp. 53 et suiv.

6. Transcrit par Valbonnais (J. P. Moret de Bourchenu, marquis de — ), Histoire de Dauphiné..., t. I, p. 190. Cf. Carutti, Regesta Comilum Sabaudiœ, in Bibl. storica ital., t. V, p. 289; Wurstembcrger, Hist. Pet., t. II, Probat., Doc, 238; et A. Devaux, Essai sur la langue vulgaire du Dauphiné septentrional au Moyen Age p. 44.

7. « Le français, dit très justement l'abbé Devaux, à propos du traité de 4250 (premier document français relevé en Dauphiné), a été chez nous une langue de chancellerie et d'affaires, avant d'être la langue d'usage ». De même Gauchat : « La nouvelle langue est d'abord une langue de notaires et de chanceliers. On l'écrit pendant plusieurs siècles sans la parler ».

E. Ritter dit : « C'est dans un acte de l'an 1260 que nous trouvons pour la première fois une langue vulgaire remplaçant le latin dans une charte genevoise ; et cette langue vulgaire n'est pas le patois du pays, c'est le français de France ; c'est une langue qui n'était autochtone que de l'autre côté du Jura » '. Cette observation peut d'autant mieux s'appliquer à la Savoie, que, suivant certains écrivains genevois, le prototype des patois de Savoie ne serait autre que l'idiome genevois ".

Au xiii*^ siècle apparaissent deux documents savoyards importants. L'un (1233) est une donation faite à l'Abbaye de Saint-Jean d'Aulps en Chablais, par Pierre Nerdoul, curé de Chapois (Jura). C'est probablement le plus ancien texte français conservé dans les Archives de Savoie. Le second, beaucoup plus connu (1262), est le testament d'Agnès de Faucigny, faitàMélan^.

Il serait oiseux de reproduire ici la liste donnée ailleurs des documents les plus importants pour l'histoire du langage en Savoie, du XIII* au XVII* siècle. Ce qui vient d'être dit suffit pour caractériser à son origine l'expansion du français de l'Ile-de-France dans cette région*. Elle est l'œuvre des chancelleries et des scribes.

Lutte avec le latin. — L'idiome importé eut longtemps à lutter pour évincer le latin de l'usage administratif. Il y aurait lieu toutefois de distinguer entre les pratiques généralement suivies en Savoie et celles de la Bresse. « Dans leurs rapports avec leurs sujets bressans, nous dit Philipon, les comtes de Savoie se servirent jusqu'à la fin du latin comme langue officielle. C'est dans cette langue notamment que sont rédigées ces nombreuses lettres-patentes qui venaient confirmer périodiquement des franchises, dont on se faisait payer le renouvellement à beaux deniers comptants. Malgré tout, à partir du xv" siècle, la chancellerie savoisienne abandonna la vieille langue catholique, pour la remplacer par le dialecte de l'Ilede-France, qui dès lors tendait à tout envahir » ^ N'est-on pas en

Page 1