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CHAPITRE PREMIER ORIGINES

Les PARLEES LOCAUX. — Pendant de longs siècles, dans les territoires qui forment la Savoie actuelle, l'idiome continuant le « castrensis » ou « rusticus sermo », adopté par les Allobroges et les diverses populations celtiques ou ligures romanisées, fut à peu près le seul usité. Les Burgondions et autres envahisseurs semblent avoir rapidement oublié leur dialecte germanique, dont les érudits relèvent les traces seulement dans quelques vallées. Le latin était l'unique langue écrite.

Ce que nous appelons maintenant « patois savoyard » servit pendant des siècles aux relations de toutes les classes de la société. Au moyen âge, ces parlers devaient assez peu différer de leurs congénères usités dans la Bresse et le Bugev, le Lyonnais et le Dauphiné septentrional, la Suisse romande et la vallée d'Aoste. Ils font partie du groupe des parlers pour lesquels Ascoli a adopté la dénomination devenue courante de franco-provençal. Bien plus que des différences morphologiques ou syntaxiques, des particularités d'accent ou de prononciation les distinguaient entre eux. Le lexique était à peu près identique, si l'on fait abstraction des termes d'origine ligure ou préceltique qui pouvaient survivre en petit nombre dans le vocabulaire des montagnards. Aussi, au xviii" siècle encore, un Dauphinois ou un Lyonnais pouvait-il sans trop de peine compren-

1. Je dois à mon ancien élève J. Désormaux, ancien professeur au Lvcée d'Annecy, un des maîtres de l'érudition savoisienne, la matière de tout ce livre. Il a poussé la complaisance amicale au point de revoir ma rédaction après que j'avais changé — ou gâté — la sienne. Je tiens d'autant plus à marquer ici ma gratitude envers lui, que la mort vient malheureusement de le ravir à la science.

dre un Savoyard de la Maurienne ou du Genevois. En 1535, Nicolas Martin constate le fait implicitement. Il se plaît à remarquer, dans son Épître liminaire à son imprimeur lyonnais, que les Seigneurs français entendent son langage, puisqu'ils trouvent certain charme à ses compositions patoises :

Parquoy voiant tant de Seigneurs francoys Prendre plaisir au langage patois' —

Nous n'avons aucune intention de chercher ici comment ces parlers se différencièrent peu à peu. Notons seulement que jamais ils ne s'élevèrent au rang de dialectes littéraires. Pas une œuvre ne les illustra, et cette infériorité explique qu'ils aient opposé une résistance moindre au français envahisseur.

Premières pénétrations. — Par suite de quelles influences et vers quelle époque approximativement le français a-t-il pénétré et s'est-il imposé dans le pays ? Il y a moins de vingt ans, pareille question eût paru saugrenue à nombre de Savoyards ; tels érudits locaux eussent même crié au scandale : Comme si le français qu'ils parlaient, celui de Vaugelas, n'était pas en Savoie une langue autochtone ! En douter, c'était presque faire injure à leur patriotisme ; l'ignorant qui suscitait pareille controverse se laissait égarer, à son insu, par un parti pris, forme nouvelle du « préjugé anti-savoyard ». Le très estimable historien F. Mugnier se faisait nettement encore l'interprète de l'opinion générale^ : « La langue française, disait-il, est née et s'est formée en Savoie, en même temps et de la même façon qu'à Lyon, Dijon, Besançon, ou dans l'Ile de France ».

II ne viendrait plus aujourd'hui à l'idée de personne de soutenir une telle opinion ; toutefois l'histoire de la pénétration du francien en Savoie, et plus généralement dans la région des Alpes, reste encore à écrire ^.

4. Noeh et chansons noiwellemenl composez tant en vulgaire francoys que Savoysien dict Patois, par M. Nicolas Martin, musicien en la cité Saint Jean de Morienne en Savoye. Lyon, Macé Bonhomme, 1555.

2. F. Mugnier, Les gloses latino-françaises de Jacques Greptus, p. 'i'à, note 4.

La plaquette porte : Cliambéry, Mcnard, 189'2. Elle forme une brochure in-8°, avec: « Poésie en patois savoyard de 1564 «, sous une môme couverture, portant comme date "1898, Paris, H. Champion. — Les deux opuscules sont extraits des Mémoires de la Soc. Sav. d'Histoire et d'Arehéol. de Cliambéry.

Voir aussi : Jelian de Boyssonné et le Parlement français de Chambéry, où la même opinion est reproduite en des termes presque identiques.

3. Il était à espérer que Désormaux nous donnerait cette étude, dont sa substantielle Bibliographie forme en quelque sorte l'introduction.

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