RÉVOLUTION AU XVP SIÈCLE
Quand l'occupalion française cessa (en 1360), la Savoie avait reçu une profonde empreinte. Elle en resta française de mœurs et d'aspirations. Ce dernier mot pourrait paraître exagéré. Il n'est pas de moi, c'est celui, dont va se servir, en 1589, l'ambassadeur de Venise à Turin, Francesco Vendramin : « Les aspirations de cette population, dit-il, ainsi que les mœurs, la langue, et le costume, sont entièrement français » '. Vers cette date, un homme qui, même en voyage, savait regarder et écouter, Montaigne, revenant d'Italie, en 1581, et arrivé au pied du mont Cenis, du côté deNovalèse, écrit, avant de gravir la pente ardue : « Ici on parle francès ; einsi je quitte ce langage étrangier, duquel je me sers bien facilement » ^.
Différence entre la. Savoie et les provinces françaises. — Nous venons de voir le français se substituer au latin dans l'administration et tendre à le remplacer dans les lettres. C'est la commune histoire de la lutte qui s'est livrée dans toute la France. Néanmoins il ne faut pas oublier que la Savoie n'était pas en France. Souvent occupée par les armées du Roi, — elle le fut cinq fois avant la Révolution, — elle réussissait néanmoins à maintenir son indépendance, grâce à la politique de ses ducs. Démembrée à plusieurs reprises, elle regagnait du terrain d'autres côtés, mais il est à remarquer que les terres qu'elle perdait étaient de langue française et que ce qu'elle acquérait ne l'était point.
On s'est demandé, non sans raison, comment et pourquoi, dans ces conditions particulières, il ne s'est pas constitué une langue odicielle indépendante, qui aurait pu résister d'une part au français, de l autre à l'italien.
Le dialectologue qui s'est posé cette question ne me paraît pas avoir donné une réponse inattaquable : « Malgré son indépendance politique et administrative, la Savoie, dit-il, n'a jamais été au point de vue intellectuel et moral, qu'une annexe de la France. La plupart (?) de ses princes passaient une grande partie (?) de leur vie à Paris; ils établirent à leur Cour les usages, les coutumes, le langage de la Cour de France, la noblesse savoyarde ne voulut parler et écrire que le langage de la Cour ; les jeunes gens allaient étudier dans les Universités françaises et y prenaient l'habitude de parler français ; la magistrature, le clergé, la bourgeoisie des villes, tant dans la conversation que dans la correspondance privée et
1. Relazioni decjli ambascialori Veneti al Senale durante il secolo XVI. Série II, t. V, p. 167. Firenze. 1838.
2. Allusion à l'idiome d'allure italienne dont il avait usé quelquefois pour rédiger ses notes de voyage, tant qu'il s'était trouvé en pays de langue italienne. Voir Giornale del viaijyio in Italia, éd. d'Ancona, Gitta di Gastello, 1893, p. 333.
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dans les productions littéraires, ne se servaient que du français, réputé plus distingué »'.
Il y a quelque exagération dans ces assertions, et, si l'auteur donne des faits qui marquent la prédilection de toute la haute société savoyarde pour notre langue, il ne l'explique pas. Il fut un temps où Genève, pour montrer son indépendance, en donnait pour signe sa langue savoyarde^. Mais elle l'abandonna, comme nous le rappelons ailleurs. Un moment on eût pu croire que les poètes du xvi" siècle avaient pris conscience de la valeur de leur parler et de la nécessité de l'élever h la hauteur d'une langue ^ Marc Claude de Buttet, disciple et ami de Ronsard, écrivit pour ses compatriotes comme une sorte de « deffence et illustration » de leur langue et de leurs mœurs, sous le titre : Apologie de Marc Claude de Buttet pour la Savoye contre les injures et calomnies de Bartholomé Anneau'*. Ce n'est pas le lieu d'insister sur cette curieuse polémique et sur l'accusation de « barbare langue et barbares mœurs » qui avait suscité la véhémente protestation du poète savoisien. Les diverses phases de cette controverse sont exposées dans le livre de F. Mugnier, auquel nous renvoyons le lecteur.
Le factum de Buttet est le plus important de toutes les publications ayant trait à la langue savoisienne. A entendre l'éloge que l'auteur adresse à Claude de Bellegarde, seigneur de Montagny, l'un des premiers poètes en patois savoyard : « Montagny, un de nos gentilshommes a bien montré en ses plaisans et graves vers combien de grâce elle [la langue Savoisienne] ha et auroit davantage si quelqu'un vouloit prendre la peine à l'illustrer » % on eût pu croire que Buttet allait s'essayer à jouer ce rôle.
Mais les injures et les a calumnies » de B. Aneau, exposées dans la Préface du stile et Reiglenient sur le faict de la justice (édition Mugnier, op. cité, p. 121), prenaient prétexte principalement du « latin grossier » qui était celui des gens de robe. Et l'ami de Ronsard n'avait sans doute nulle envie, tout en rabattant le caquet du censeur de Du Bellay, de se séparer de la Brigade, au contraire. Il attaquait un mauvais jargon latin, il n'allait pas chanter en mauvais jargon patois.