‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 293 sur 595 · RÉVOLUTION AU XVI' SIÈCLE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION AU XVI' SIÈCLE

Dans les délibérations, tout au moins dans les procès-verbaux des délibérations des Conseils de ville, le latin céda aussi peu à peu'.

Dans les assemblées de bourgeois, au début du xvi" siècle, après que le héraut avait publié un acte latin, cet acte était traduit en français. Le fait résulte d'un document ayant trait à une assemblée des bourgeois d'Annecy, en lo39. Peut-être cependant n'en était-il pas toujours ainsi ; on pourrait supposer que c'était là un résultat, de l'occupation française et une preuve du désir qu'on avait de se conformer aux ordres de l'autorité, mais cela est bien douteux.

Le mouvement littéraire. — Après avoir fait sa part à la politique et à l'administration, il faut, suivant nous, tenir grand compte aussi du mouvement littéraire du xvi^ siècle, qui se manifesta en Savoie comme partout. Il était tantôt latin, tantôt français.

Certes il y a lieu de s'étonner que la Savoie n'ait rien produit avant le xvi* siècle qui pût à la fois enrichir notre littérature et contribuer à l'expansion de notre langue nationale ^ Le fait est réel pourtant. Le premier poète et chroniqueur annecien est François de Myozinge, dit le Miossingien, mort en 1540. Encore est-il bien obscur, et l'humaniste Boyssonné exagérait vraiment la confraternité en lui promettant qu'il serait immortel, car les œuvres de ce précurseur sont introuvables, et qui le connaît, même de nom ?^

Il n'en est pas de même de Cl. de Seyssel, grand personnage, qui a joué un rôle important ailleurs que dans l'histoire des lettres*. Ce contemporain de Louis XII croit prudent, élégant peut-être, de solliciter pour son langage la même bienveillante indulgence que réclamait du lecteur l'écrivain lyonnais Aymon de Varenne, en 1188, ou le continuateur du Roman delà Rose, le célèbre Jean de Meun, quand il s'excusait de son langage « rude, malotru et sauvage », en rappelant qu'il n'était pas né à Paris. Claude de Seyssel,

\. Voir les Registres des délibérations des anciens Conseils de ville. Pour Annecy, G. Letonnelier a dressé la Table des registres, allant de 1475 à 1538 (Arch. Départ, de la Ilaule-Savoie). A part une vingtaine d'oxceplions, qui ne s'appliquent pas d'ailleurs aux procès-verbaux des délibérations, et oij on s'est servi du français, la langue employée est le latin. Le premier texte en français est de 1483. Cf. Bruchet, Inventaire des Archives de la Haute-Savoie, E. 421.

2. Dufour et Rabut, Notes pour l'histoire des Savoyards de divers étals : Imprimeurs et libraires en Savoie, dans Méin. Soc. Hisl. et Arcliéol. de Chambéry. XYI (1877). Cf. Grillet, Dictionnaire liistorique, littéraire et statistique des départements du Mont-Blanc et du Léman, Cbambérj, 1807, 3 vol., t. I, p. 43 et passim.

3. Voir J. Désormaux, Un pocte et choniqueur annecien au A' F/" siècle ; Revue Savoisienne, 1919, p. 79 ; i^ partie, p. 129.

4. Voir Dufayard, De Claudii Seisselil vita et operibus, Paris, 1892, in-S", thèse, et surtout A. Caviglia, dans Miscellanea di Storia italiana, IW série, t. XXIII (XLIV« de la collection). Torino, gr. in-8°, 1928. Ouvrage capital.

en dédiant au roi de France Louis XII le manuscrit de sa traduction de Xénophon, montrait tout autant de modestie :

Prenez en gré, roy très chrétien, Ce petit don que je vous fois.

Je feray mieux une autre fois S'il n'est tel qu'il vous appartient, Pour tant que je suis savoisien, S'il tient un peu de mon patois, Prenez en gré * .

Plus loin, le « translateur » donne lui-même, en prose, une sorte de commentaire de ce rondeau : « Le langaige ne sera pas, espoir, si agencé, et friant comme la matière requeroit... Considérez que je ne suis pas natif de France, et n'y ai hanté, le tout comprins, que trois ans au plus... parquoy n'est pas à merveiller si je n'ai le langaige francoys bien familier » ".

L'exemple de ce prélat savoyard, dont l'éducation avait été entièrement italienne, qui éprouvait au début quelque crainte en s'essayant à manier « l'idiome national », mais n'en écrivit pas moins un véritable plaidoyer en faveur de notre langue \ dut s'imposer à bon nombre de ses compatriotes. Dans l'une de ses dernières épîtres, dédiée « à un sien Amy » (le chanoine de Bellegarde, qui devait être le premier professeur de rhétorique au Collège d'Annecy)^, épître tout à l'honneur de la Savoie et des humanistes savoyards, Clément Marot constate les efTets de leur active influence. Peu après, le « bien disant » Marc Claude de Buttet, dans son Apologie pour la Sai'oie'' se plaît à énumérer un grand nombre de ses compatriotes, qui jettent un lustre sur leur pays en contribuant à la renommée des lettres françaises. J. Peletier du Mans rend également hommage aux écrivains savoyards dans son poème de la Savoye (II* livre) :

Tu es en paix, Savoye, et as des hommes : A quoi tient-il qu'eureuse ne te nommes?... Eureuse elle est, pour les divers espriz Qui dedans elle ont origine pris.

1. Comte de Seyssel-Grépicu, Histoire de la maison de Seyssel, t. I, p. I3i ; avec renvoi à la Bibi. Nationale, Ms. 70'2 ; voir aussi le bel ouvrage cité de A. Gaviglia.

2. Voir Em. Picot, Les Français italianisnnls au XVI' siècle, t. I, 5; i .

3. Voir F. Brunot, Un projet d' « enrichir, ma(jnijier et publier » la langue française en 1509. A propos de la préface mise par Cl. de Scysscl en tcte de sa traduction de Justin. Revue d Histoire littéraire. I (4894), p. '27.

4. Voir J. Désormaux, L'épitre de Clément Marot à un sien Amy; dans Revue Savoisienne, 1920, pp. Ho et suiv.

5. Voir l'édition et le commentaire de F. Mugnier, dans son M. C- de Buttet, poète savoisien. On trouvera dans cet ouvrage, ainsi que dans le Boyssonné du même érudit, des notices sur la plupart des lettrés et liumanistes savoyards du xvi^ siècle.

Page 1