CHAPITRE PREMIER LES DÉBUTS TARDIFS DE NOTRE INFLUENCE
La Russie, rattachée à la civilisation byzantine par le schisme de l'Eglise d'Orient, troublée profondément par l'invasion mongole du xm* siècle, ne s'est ouverte que tardivement à l'influence française, mais cette influence n'a été nulle part plus efficace et plus durable '^.
Avant le règne du tsar Pierre, il n'y a, à vrai dire, entre Français et Moscovites que des rencontres intermittentes et très espacées ^. « C'est souvent, semble-t-il, par la route d'Arkhangel, ouverte tout récemment, grâce aux Anglais, que de rares Français pénétraient dans le pays » ^. Notons, en 1587, une convention passée entre le tsar et des marchands parisiens. Henri IV s'intéressa aux relations de Margeret, aventurier bourguignon, qui avait été en Russie et qui parlait le russe ou tout au moins n'en était pas ignorant" ; il l'invita à publier son Estât présent de l'empire de Russie et grand
\. Voir sur l'ensemble du sujet la brillante et copieuse étude d'Em. Haumant, La culture française en Russie (1700-1900).
Je dois ajouter que l'exposé qui suit a singulièrement gagné grâce à la complaisance qu'a eue mon collègue Legras de le lire et de me faire de précieuses observations.
2. « Der Einfluss Frankreichs, der franzôsischen Sprache und Sitte auf die Russen gchôrt zu den wichtigsten Erscbeinungcn der Geschichtc Russlands im Laufe der letzten andertbalb Jabrhunderte » (Brûckner, Die Europdisirung Russlands, p. 345).
3. Réau a rappelé un fait unique, le mariage en 4049 de Henri I", roi de France, avec une descendante de Rurik, la « soucve royne Anne », que l'évêque de Mcaux était allé demander à son père, à Jaroslav (Hist. de l'Expans. de l'Art fr. mod., p. o4).
4. En 1386, parut une relation de Jehan Sauvage, marin dieppois, qui était venu reconnaître les ports de la Mer Blanche (Réau, h Art russe, p. "291). Sauvage avait l'intention de faire du commerce, et ne poussa pas à l'intérieur. Margeret, que nous aurons à citer plus loin, séjourna sept à huit ans dans le pays vers 1600, tantôt comme officier russe, tantôt comme officier polonais.
3. Les noms du négociant Michel Moucheron, du médecin Paul Citadin, les récits des aventuriers Pierre de la Ville et Margeret sont parvenus jusqu'à nous ; ces deux derniers furent mêlés sans doute avec plusieurs de leurs compatriotes aux. guerres civiles de ces pays lointains.
Duché de Moscovie *. Le même Henri IV ne dédaigne pas d'entrer en correspondance avec le « très illustre et très excellent Prince Fedor loannovitch », qui avait envoyé à Henri HI un Français de Moscou, Pierre Ragon, pour lui notifier son avènement.
En 1629, Louis XIII, qui avait reçu en 1613 une ambassade du premier des Romanov, chargea Deshayes Gourmenin d'aller négocier à Moscou un traité, et de demander pour les marchands français le libre passage par la Volga pour aller en Perse.
Les Russes d'alors n'aimaienl guère « les études, et l'apprentissage de la langue latine les attirait peu » -. Les quelques envoyés russes qui venaient en Occident étaient fort embarrassés, et toujours forcés de se servir d'interprètes sachant au moins le latin \
Le Prince Golitsin mérite d'être signalé pour avoir tenté de réagir contre les préjugés d'une part et la paresse intellectuelle de l'autre. Il se tourna vers la Pologne voisine. Il exhortait les grands à faire étudier leurs enfants ; il leur avait fait donner la permission d'envoyer les garçons dans des collèges latins en Pologne *. Il conseillait aussi de faire venir des gouverneurs polonais, et avait accordé aux étrangers l'entrée et la sortie du royaume, afin que la noblesse du pays voyageât ^
L'acquisition de l'Ukraine par la Moscovie en 1634 fut un premier
1. II est peut-être intéressant de noter qu'un des premiers Français signalé comme établi en Russie est le cuisinier du Palatin Sandomir (un Polonais) (Margcret, Eslal de V empire de Russie, p. 145).
Le même Margeret écrit : a Je toucheray en passant ce qui me fut rapporté par un Marchand François nommé Bertrand de Cassons, retournant de la place oii le corps dudit Demetrius estoit (c.-à-d. de Moscou) » (p. 144-1 i5).
2. « Il n'y a aucune Ecole, ny Université enlre-eux, dit Alargeret, Les preslres seuls enseignent la jeunesse à lire et écrire, à quoy peu de gens s'adonnent. La plus grand' part de leurs caractères sont Grecs, et sont presque tous leurs Livres écrits à la main, fors quelque Bible et nouveau Testament qu'ils ont de Pologne, lesquels sont imprimez. Car il n'y a que dix ou douze ans qu'ils ont appris à imprimer, et sont encore pour le jourd'huy les Livres écrits plus recherchez que les imprimez ».
Les empereurs de Russie, notc-t-il, « ont correspondance avec l'Empereur des Romains, les Roys d'Angleterre et de Dannemarc, et avec le Roy de Perse : aussi ontils et ont eu d'ancienneté avec les Roys de Pologne et de Suède ; ils n'ont aucun rapport avec la France » (o. c, pp. 2H, 91).
3. D'après Brûckner il existait en Russie un préjugé contre l'étude des langues étrangères. Quand Boris Godounov voulut créer des écoles supérieures et y introduire l'enseignement des langues étrangères, le clergé s'y opposa, car cela aurait pu être un danger pour la religion orthodoxe. Le patriarche Nikon fut même très mal vu, lorsqu'il fit venir de l'étranger une grande quantité de livres grecs et latins. Tchemodanov, étant parti en mission en Italie (1651)- 1(537), fut obligé de prendre un interprèle qui parlait le latin. Quand Volkov alla en mission à Venise en 4687, le Doge lui parla italien, un interprète du Doge traduisait en latin et l'interprète de russe traduisait ce lalin en russe {h'uUurhisiorische Studien. Die Russen im Auslande im A'K//'*" Jahrhundert. Riga, 187H, pp. 48-30).
4. De La Neuville, Relation curieuse, p. 173. Ce fut le cas de l'homme d'État, Ordyn Nachtchokin, qui parlait bien l'allemand et le latin ; le fils de Matviéiev étudiait même différentes langues étrangères.
3. Nous avons parlé au tome V (p. 427, note 6)de l'ambassade que reçut Louis .\IV, en 1668, et de la lettre latine que Potemkin porta à son maître, en 1678.