‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 5 sur 595 · PARIS LIBRAIRIE ARMAND COLIN · texte numérisé non relu

PARIS LIBRAIRIE ARMAND COLIN

103, Boulevard Sâint-Michel, 103

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

SRLr

URL AVERTISSEMENT

J'aurais voulu pouvoir donner pour titre à ce volume : De Denain à Waterloo. Ainsi se serait déroulée d'un bout à l'autre cette histoire, où on eût embrassé, sinon d'un coup d'oeil, du moins dans une suite ininterrompue, toutes les péripéties à travers lesquelles notre langue a passé et qui l'ont fait toucher aux « extrémités des choses humaines », comme eût dit Bossuet.

L'obligation où je suis de morceler son histoire intérieure m'a obligé, sous peine d'inconséquence, à diviser en plusieurs périodes l'exposé de son extension au dehors. Aussi bien, même ainsi fragmentée, sa destinée apparaît encore extrêmement diverse et mouvementée. Dans la période même qui va de 1715 à 1789, alors que sa situation en Europe est le plus brillante, des événements politiques et militaires compromettent son avenir sur tous les points de la Terre, où elle avait commencé à s'implanter. Le grand avenir de langue coloniale et commerciale qui s'annonçait pour elle est dès lors à peu près détruit pour longtemps. Par une contradiction qui déconcerte d'autant plus que les contemporains ne s'en sont guère aperçus, elle gagne l'Europe et elle perd le monde.

L'influence d'une langue, son autorité, son prestige, bien qu'ils se notent à certains faits tangibles, ne sont point faciles à suivre comme l'influence d'une doctrine, laquelle se révèle aux développements théoriques et pratiques qu'on en tire, dont le rapport avec leur fondement apparaît, même si on essaie de le dissimuler.

Une œuvre littéraire, comme une œuvre artistique, provoque des imitations ; on la copie, on s'en inspire. Elle amène des créations qui, si différentes qu'elles soient, portent les marques de leur parenté avec l'original. C'est ainsi qu'on peut suivre avec quelque sûreté Descartes, Molière, Pasteur ou Rodin à travers le monde.

Il est beaucoup plus difficile de saisir les progrès que fait une

langue hors de son domaine. Sans doute il y a des signes : développement de l'enseignement de cette langue, vente de livres et de journaux, pénétration dans les langues étrangères de mots et de tours qui en proviennent, etc. Aucun de ces signes n'est sûr. Ce n'est qu'en les réunissant, qu'en les contrôlant l'un par l'autre, qu'on a quelque chance d'atteindre à la vérité. En outre, bien des renseignements manquent, qu'il faudrait posséder. Cependant l'étude ébauchée dans ce volume mériterait d'être approfondie. Elle est d'un intérêt général, non seulement pour l'historien et le sociologue, mais pour le linguiste et la linguistique.

Certes, ce n'était pas la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'une langue se répandait hors de chez elle sur une grande partie du monde. Pour ne pas parler de l'Orient, sur lequel nous sommes encore insuffisamment renseignés, chacun sait comment le grec dune part, le latin de l'autre, plus tard l'arabe, s'imposèrent à des pays immenses. Mais l'histoire de ces grandes conquêtes est mal connue, nul texte à peu près ne nous en parle. Nous devinons les forces d'action des grandes langues humaines, nous les déduisons de certains faits, plus que nous ne les connaissons \

Le succès du français au xvnf siècle et plus tard celui de l'anglais peuvent être étudiés, sinon avec la précision qu'il faudrait, du moins de beaucoup plus près. Les conquêtes que ces deux langues ont faites n'ont point non plus, à vrai dire, le même caractère que celles du latin et du grec. Celles-là, qui ne se ressemblaient pas dans leurs causes, se ressemblaient dans leurs effets; elles avaient des airs d'invasions, à la suite desquelles il arriva que les langues indigènes disparurent. Or, ni le français ni l'anglais ne sont allés jusqu'à ce point. Le règne de notre langue, pour ne parler que d'elle, a été plus modeste. Elle ne prit la place des autres que dans certains milieux assez restreints et pour certains usages. Encore ces usages étaient-ils souvent de ceux qui, avant son introduction, n'existaient pas.

Bien différentes aussi sont la domination du latin et celle du français par un autre côté. La première, qui dura des siècles, fut appuyée par une redoutable puissance militaire, politique, administrative, remplacée ensuite par une puissance théocratique plus irrésistible encore, puisqu'elle dominait les esprits, sans que jamais, au cours des temps où elle dura, cet appui lui ait manqué. Le français dont l'extension fut longtemps indifférente aux pouvoirs qui auraient pu

1. Pour en donner un seul exemple, nous ignorons si les Romains ont eu en terre punique une politique linguistique. La survivance de la langue punique semblerait môme indiquer le contraire.

Page 1