AVERTISSEMENT VU
le soutenir, se propagea par sa seule vertu, et, quand la force vint l'appuyer, ce fut de façon si peu systématique et si maladroite, que la politique l'a desservi en le soutenant mal, là où son action eût pu être efficace.
Il n'importe. Ce phénomène de l'expansion française, qu'il est loisible d'observer, dont on peut noter le début, suivre les progrès, apercevoir tant bien que mal les causes, dont on mesure la durée, et dont la fin s'explique par des raisons, sinon évidentes, du moins certaines, offre à la sociologie historique et à la philologie psychologique la matière d'observations d'une sûreté remarquable, dont la portée sera grande, quand on aura amassé tous les faits et tous les textes et qu'on en aura fait la critique. Je n'ai aucun doute pour ma part, qu'on pourra en déduire des faits généraux qui seront de Tordre de ceux auxquels, dans nos sciences approchées, on donne le nom de lois.
Ce qui me paraît pour le moment à peu près certain, et ce n'est pas là une grande découverte, c'est qu'il faut prendre pour en traiter, non pas le ton de l'extase sentimentale, mais celui de l'histoire critique, et qu'il importe de ne se jamais départir de certaines règles dont je voudrais parler brièvement.
D'abord, si l'on veut échapper aux illusions, il faut serrer d'aussi près que possible le fait linguistique, l'isoler en le distinguant de tout ce qui l'environne et l'approche, même de tout près. Un livre français, par exemple, se répand en traduction. Est-ce une preuve que la connaissance du français se généralise ? Nullement, je dirais volontiers : au contraire ; car, si l'on traduit ce livre, c'est que ceux à qui la version est destinée sont incapables de le lire dans le texte.
Et néanmoins, comme Ta fort bien noté Schwab dans \di Dissertation que nous étudierons plus loin, « si la littérature étrangère a tellement d'attraits pour une nation, qu'on doive penser qu'elle accueillera les nombreuses traductions des ouvrages de ses voisins, on peut conjecturer d'après cela, qu'il y aura chez elle beaucoup de personnes qui désireront avec ardeur de lire les originaux mêmes, et dès-lors qui étudieront la langue dans laquelle ils sont écrits » '.
L'usage s'établit de mettre en français les suscriptions et les souscriptions de lettres. Fort bien. Mais ceux ou celles qui suivent cette mode peuvent rester entièrement étrangers à la langue qui
leur fournit une adresse. Parce qu'ils ont appris à user d'un ou de deux mots, j-iie, à, éléments insignifiants d'une phrase française, on n'est pas en droit de conclure qu'ils savent s'exprimer en cette langue ni même qu'ils la comprennent. Combien de gens parlent du signal S. 0. S., sans se douter à quels mots appartiennent ces initiales et de quelle langue ces mots sont tirés !
A plus forte raison faut-il se garder de croire, dans un autre ordre d'idées, que les sujettes de nos modes étaient, par voie de conséquence, francisées de langage. Vraie pour quelques cas, la conclusion serait d'une absurdité complète, si on l'étendait sans précaution. La poupée de modes, qui arrivait de Paris, coiffée et attifée, dans son silence, était polyglotte. Je serai souvent obligé de rapporter des témoignages où l'auteur aura groupé des faits qui ne s'attachent pas l'un à l'autre par un lien nécessaire et dont tous ne se rapportent pas à la langue même. Ce sera à mon lecteur, averti, à faire le départ entre eux.
Je voudrais ajouter, non point pour faire étalage de modestie, mais pour avertir ceux qui viendront après moi, que j'ai conscience d'être resté au seuil du sujet en bien des cas, et que des érudits, sur place, pourront sans doute enfoncer plus avant. En consultant les archives locales, comme M"' Gayl l'a fait avec tant de bonheur à Varsovie, ils rencontreront non seulement la trace de l'établissement des Français qui ont divulgué notre langue, mais parfois des renseignements précis sur leur vie, leur profession, la façon dont ils l'exerçaient, la fortune qu'ils ont pu faire, leur mariage, bref, tous les actes de leur vie professionnelle ou civile ; or ceci éclairerait d'un jour singulier leur rôle social, et quelquefois l'action linguistique qu'ils ont pu avoir. La découverte d'une liste des clients d'une maison de commerce française n'a pas assurément pour des recherches comme les nôtres la valeur de la découverte de la liste des abonnés d'un journal français ; elle ne laisserait pas cependant de jeter un jour sur des réalités de la vie quotidienne dont s'éclairerait l'histoire du langage par une sorte de clarté de reflet, et cette clarté serait souvent assez vive. Supposons par exemple que la police espagnole ait inscrit sur ses registres non seulement le nom des ouvriers français si nombreux qui allaient travailler dans la Péninsule, mais se soit enquîs de leur lieu de naissance, quel précieux indice pour qui recherche si ces Français savaient au moins le français ou s'ils parlaient quelque patois de langue d'oc ! Et ainsi de suite. L'imagination