‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 573 sur 595 · COMMENCEMENT DU TRAVAIL D'ÉPURATION · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT DU TRAVAIL D'ÉPURATION

livres. Quelquefois ce sont de longues expressions et presque des bouts de phrases : à propos, tant pour cent, à raison de, lettres de change, corps de garde, train d'artillerie, régiment des gens d'armes

« Ce fut à mon vovage de Hollande à Berlin que cela me frappa. Il y avoit sur le même chariot deux ou trois personnes que je ne savois que trop qui ne parloient pas François... Cependant, lorsqu'elles s'entretenoient entr'elles, je remarquois à tous moments des mots purement François... des expressions et des phrases Françoises presqu'entières !...

(c Tout cela dans le fond est fort bizarre, et ne tient à rien de bon. Il ne se peut que les deux langues n'en souffrent. Quel jargon, indigne de gens sensés et raisonnables, n'est-ce-donc pas là ? En vérité c'est un fort mauvais service que le goût pour la Langue Françoise a rendu à la Nation Allemande, et le malheur est qu'il est très difficile d'espérer d'y porter remède tant le mal est enraciné

« Le goût du faux Bel esprit francois est très vicieux sans contredit et menace les Lettres d'une fâcheuse révolution. Cependant ce goût, c'est celui d'une infinité de Brochures que Paris nous envoyé, et que dévorent en Allemagne, et ailleurs, les Amateurs de la Langue Françoise. Le Goût des Productions métives de l'Allemagne... est mille fois pire encore par la barbarie du Stvle, la bassesse et la platitude inconcevable de l'expression, l'indécence même dont il n'y a Ecolier ou Cuistre de collège en France qui ne rougît. Et cependant c'est celui d'une multitude d'ouvrages graves qui en imposent par leurs titres, et que les gens qui se croyent une certaine maturité de jugement, ne manquent pas de lire avec une véritable satisfaction.

« Quel monstrueux Composé ne doit-il pas résulter de ce mélange ? et quelles suites déplorables pour la Littérature ? Je dis la Littérature Allemande, et celle de quelque Langue que ce soit, aussi bien que la Françoise. Avec un pareil abâtardissement dans les esprits, peut-il s'élever beaucoup d'Ecrivains estimables ? S'il s'en élève, trouvent-ils un nombre de lecteurs suffisans pour donner cours à leurs ouvrages? Plus ces ouvrages auront de solidité, de décence, de noblesse ; c'est à dire plus ils s'éloigneront du goût des ouvrages en vogue ; et moins seront-ils accueillis d'un Public gâté, perverti, mais malheureusement très nombreux. Il faudra ramper dans la boue ; il faudra être fri<,>ole et barbare tout à la fois, pour être au niveau du gros des Lecteurs qui se sont formés depuis trente ans et qui se forment et se multiplient tous les jours ».

Il m'a paru piquant de rapporter ici ces pages qui respirent un

sentiment de sincère respect pour le génie allemand et d'espoir dans son avenir. Ce sentiment était fort répandu en France.

Mais il faut dire tout de suite que les Allemands se sauvèrent eux-mêmes.

Adelung est resté célèbre pour le zèle avec lequel, dès la fin de la période qui nous occupe, il s'appliqua à l'élimination des gallicismes. Sans V insister ici, car ce travail concerne plutôt l'histoire de la langue allemande que l'histoire de la langue française, j'indiquerai brièvement l'apparition d'un Dictionnaire, publié de 1774 à 1786, et du périodique intitulé Magazin fur deutscJie iS^/'ac/«e (1783-1 784). Adelung est encore tout imbu des préjugés de Gottsched et considère toujours le dialecte obersiichsisch comme la base de la langue littéraire, mais il s'attaque résolument aux éléments étrangers dont il estime le nombre démesuré et excessif. Peu importe s'il met Gellert au-dessus de Goethe, là n'est pas la partie de son travail qui nous intéresse, l'important c'est que, sans tomber dans un purisme trop étroit, il remet l'allemand dans la voie de son développement naturel.

Derrière lui viendra Campe, moins érudit qu'Adelung, moins exclusivement attaché au hochdeutsch. Son Traité sur l'Enrichissement et la Purification de la langue allemande ne devait paraître qu'en 1794. A Campe se joignit encore Kolbe.

Désormais, la réaction a commencé ; elle fut vigoureuse. Jean- Paul écrit la Préface à la troisième édition d'IIesperiis pour se soumettre, ne demandant plus aux puristes que de ménager des transitions et de ne pas se montrer trop exigeants. « Je me suis souvent traduit du grec, du latin, du français et de l'italien, écrit-il spirituellement. Je l'ai fait partout où l'épurateur de la langue l'exigeait, et quand cela était compatible avec le respect des choses. Nous sommes bien obligés, nous autres écrivains, de nous résigner à Valienbill lexicographique de Campe, Kolbe et consorts, à l'expulsion des mots intrus, et notre cher Goethe lui-même, quoiqu'il émine et émerge, à la fin sera obligé de jeter ces deux mots hors de ses lèvres...

« Mais qu'en revanche Kolbe et les autres soient gens équitables, et qu'on n'exige pas de nous de traduire des termes techniques connus de toute l'Europe civilisée » !

En fait Goethe refusa de suivre jusqu'au bout les expurgeurs. Il a dit plusieurs fois ses raisons. 11 détestait le purisme négatif et étroit, qui interdisait comme étranger un mot, alors que l'étranger avait mis en lui plus de sens ou plus de justesse. D'autres devaient apporter, dans la campagne qui commençait, moins de sérénité.

Pages.

Préface v

Bibliographie des ouvrages cités ix

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