Éd. Tourneux, t. VI, p
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nous constatons que beaucoup de livres écrits en français circulent en Italie, sans du reste qu'ils viennent toujours de France. Ainsi, h la suite du dernier numéro du célèbre journal lombard, le « Caffé » (1764-1765), on lit une liste d'ouvrages récents qui se trouvent en vente chez le libraire Galeazzi h Milan. Nous y voyons, entre autres livres français, les suivants : Œuvres de M. le chancelier d'Aguesseau ; Dialogues entre Lord Shaftesbury et M. Locke sur quelques points essentiels à l'éducation de la jeunesse ; Eloge de René Descartes ; Discours qui a remporté le prix de l'Académie française, 1765 ; La Partie de Chasse de Henri IV, comédie en 3 actes et en prose par M. Collé ; Mémoires et observations recueillis par la Société économique de Berne, 8* partie. Celte liste, dont nous ne reproduisons que des extraits, est d'autant plus curieuse qu'elle nous donne une idée du rôle joué par la Suisse dans la diffusion du livre français. Tous les ouvrages mentionnés sont, en effet, édités à Yverdon ou à Berne.
Il arrive aussi qu'on imprime, en Italie même, des ouvrages en langue française : ainsi le Téléniaque, à Naples, en 1754, à Venise en 1764 et 1788, à Gênes en 1788; les Directions de Fénelon pour la conscience d'un roi, à Parme en 1775, à Venise en 1779 '.
Voltaire, en 1765, commence à être la bête noire de tout un clan, qu'exaspèrent ses idées philosophiques et la campagne qu'il mène en faveur de la liberté de conscience ^. On n'est pas peu surpris de trouver à la tête de la croisade contre le Dictionnaire philosophique, le Discours aux Welches, VEssai sur les mœurs, le trop célèbre aventurier Casanova de Seingalt, qui quitte un moment sa vie de débauche pour prendre la défense de la foi et de la morale.
Il est bien évident que le grand adversaire des jésuites n'eût pas été déchiré avec tant de fureur, si ses livres n'avaient pas été dévorés par de nombreux habitants de la Péninsule. Ils l'étaient notamment par des membres de l'aristocratie.
Très nombreux sont les passages d'écrivains italiens du xviii^ siècle qui renvoient avec précision à des ouvrages de D'Alembert, Diderot, Helvetius, etc. Pour J.-J. Rousseau, quelques questions se posent. Nous avons déjà parlé de La Nouvelle Héloïse ou de son Discours sur les Sciences. Mais aucune édition de VEmile ne semble avoir vu le jour en Italie avant la Révolution. Toutefois cet ouvrage
4. Cette dernière fois la traduction italienne est à côté du texte français. Voir Maagain, Documenli bibUoçjrafici per la storia del Fénelon in Italia, Paris, Champion, '1909.
2. On ne saurait imaginer à quel débordement d'injures sa mort donna lieu. Voir E. Bouvy, Voltaire et l'Italie, chap. viii.
élait loin d'être inconnu, puisqu'il donnait lieu à de vigoureuses controverses \
Italiens qui oint écrit en français. — 11 n'est peut-être pas de pays dont les nationaux aient davantage écrit en français que l'Italie. Ce n'est pas à dire pour cela qu'ils aient trahi ou abandonné leur langue naturelle, pas plus que Ménage ou Voltaire n'avaient quitté la leur lorsqu'ils écrivaient en italien^. Encore ne veux-je parler de ceux qui, à vrai dire, sont devenus tout français, comme Lagrange (né à Turin en 1736), ou à moitié français comme Louis Riccoboni ^ et sa femme, Cerutti, Yisconti, les Cassini, etc.
Mais les autres, ceux qui ont continué d'habiter et d'écrire outremonts, sont vraiment nombreux. On connaît les économistes et les politiques, P. Verri, et plus tard Gorani *, le célèbre abbé Galiani, que j'ai souvent cité au tome VI, dont la prose a mérité les éloges de Diderot et depuis de Sainte-Beuve^, l'illustre Beccaria, auteur du Traité des Délits et des Peines, Algarotti ^ On pourrait facilement allonger la liste.
Parmi les hommes de lettres, les principaux sont : l'abbé Antonio Conti, philosophe et poète tragique, auteur, entre autres ouvrages français, de deux longues et importantes lettres, l'une à Madame le Présidente Ferrant (1719), l'autre à Scipione Maffei ; Giuseppe Baretti, fameux polémiste, auteur d'un Projet pour avoir un opéra italien à Londres (Londres, 1753), de La voix de la discorde ou la bataille du violon. Histoire d'un attentat séditieux et atroce contre la vie et les biens de cinquante chanteurs et violonistes (Londres, 1753), et d^un Discours sur Shakespeare et Monsieur de Voltaire (1777) ; Carlo Goldoni (1707-1793), qui, appelée Paris en
d. Voir Schiff, Editions et Iradiiclions italiennes des œuvres de J.-J. Rousseau, dans la Revue des Bibliotiièfjues, 1907-1908.
2. Sur Voltaire et la littérature italienne, voir l'article de E. Bouvy : Voltaire et la l. ilal.. R. L. R., févr. 1896, p. 49.
3. Luigi Riccoboni (Lelio), auteur et comédien, ne à Modène en 4674, mort en 1753, à Paris, où il publia des Observations sur la comédie et le génie de Molière (1739) et L'Italien marié à Paris, traduction d'un ouvrage italien.
4. Le comte milanais Giuseppe Gorani (1744-1819) fit paraître en 1770 un Traité du Despotisme. Il reçut en 179:2, sur la proposition de Bailly, le titre de citoyen français, et vint alors à Paris, où il publia, dans le Moniteur, une série de lettres aux souverains sur la Révolution française (réunies en un volume, 1793). De la même époque datent ses intéressants Mémoires secrets sur les Cours d'Italie (3 vol.).
.5. L'abbé Galiani (17"28-1787) séjourna quelques années à Paris comme ambassadeur du roi de Naples. Il a publié en français des Commentaires sur Horace (dans la Gazelle littéraire), un Dialoriue sur les femmes, et des Dialogues sur le Commerce des blés (1770). Rentré dans sa patrie, il entretint avec Mi^^d'Épinay, M""" Neckcr, M""^ GeolTrin, Diderot, Griram, etc., une correspondance française (2<^ édition, Paris, 1881, 2 vol.).
6. 1712-1764. Il rédige en français des Mémoires sur la lumière et une partie de sa correspondance.
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1761, y travailla pour le théâtre italien et devint maître de langue italienne de « Mesdames », filles du roi. Il a publié en français, outre des Mémoires (1787), deux comédies, Le Bourru bienfaisant (1771), et L'Avare fastueux (1773).
Ce n'était pas toujours jeu de virtuose. Alfieri, en se commettant ainsi, cédait à une sorte de force supérieure. Il avoue qu'en 1776 il fut obligé, pour s'arracher à l'obsession du français, de s'interdire toute lecture française et de partir en Toscane'. Jusque-là il lui arrivait de se traduire en italien, après avoir mis ses projets de pièces en prose française-.
Les raisons des auteurs. — Dans la généralité des cas, les écrivains italiens qui adoptaient le français, on l'a vu au nom de certains d'entre eux, ne reconnaissaient aucunement la supériorité de notre langue ; elle leur assurait un plus vaste public, voilà tout. C'est pour cela qu'Alberto Fortis, de Vicence, refondit en français ses Mémoires pour servir à V histoire naturelle^... Et on pourrait citer d'autres exemples avoués où des préoccupations du même genre ont inspiré les auteurs. Les Lettere originali... di Clémente XIV (y d^rim^, 1777), d'abord données en traduction française, sont précédées dans l'édition italienne d'un Avvertimento al lettore'* où on lit: « Voici donc ces lettres précieuses... La langue française étant devenue universelle, il fallait que la traduction, en précédant l'original, fournît à chacun la connaissance de celte œuvre excellente et protégeât la présente édition ».
La langue française jouait en Italie comme ailleurs son rôle d'intermédiaire. Elle portait la pensée italienne à travers l'Europe : elle faisait aussi connaître à l'Italie les œuvres anglaises. C'est dans une traduction française que le grand érudit Muratori, en 1726, et, vers la même date, le philosophe Doria lurent VEssai sur l'entendement de Locke. En 1736 paraît à Vérone une version italienne, plusieurs fois réimprimée, d'une autre œuvre de Locke, le Traité d'éducation. Elle est faite sur la traduction française de Costa (Amsterdam, 1736).
En 1762, l'éditeur Francesco Storti de Venise publie une traduction dont le titre même révèle qu'elle a été faite non pas d'après le texte original anglais, mais d'après la version française