Thur., o. c
3. Il ne s'agit pas ici de ai devant ge : fourmaige, ou devant gne : montaigne. Dans aige, on entend âge, dans aigne, ign représentant /l, on entend aussi un a : Champaigne baigne. On peut considérer comme provinciales les rimes contraires ; Allemagne : enseignes {Chans. de 1537, Ler. de L., Il, 414) ; enseigne : montaigne (Lespl., Prompt., 58) ; et Palliot se moque des gens qui parlant de la sorte, semblent avoir le mors trop serré, et segourmer par trop, à en laire la petite bouche (Thur., o. c, 1, 330).
Histoire de la langue franchise, 11. 17
par ai n^esi pas facile à voir. A ce sujet, Lanoue noie que dans les mots Vay^ ie scay, nay (né), renay (rené), bay^ geay^ papegay^ lay, balay, delay^may^ quay^ ray^ vray, essay, comme dans les futurs et prétérits des verbes de la l'* conjugaison, le ai se prononce èi, sans toutefois que le y s'y fasse entendre aussi fort qu'en ei. Ailleurs, ai se prononce e, comme dans net et dans faire. Parmi ces mots qui ont ay diphtongue, le futur et le prétérit défini seuls ne peuvent pas rimer avec e fermé tout simple, les autres acceptent cette prononciation qui toutefois leur est moins naturelle. Ces réserves cesseront bientôt. Dès Maupas, il semble bien que la prononciation, par ey ait disparu, les contestations ne sont plus que pour décider si le e auquel on aboutit est ouvert ou fermé.
AI devant nasale. — Il n'y a guère que les syllabes nasales qui aient conservé la prononciation fy. Poisson (1609) écrit avec le signe de la diphtongue miteineSy leine^ souuereine, domeine^ mais c'est une prononciation dialectale. H. Estienne blâmait fonteine pour fontaine ; Lanoue déclarait que ai s'écrivait mieux e : monde ne ^ fere, perfet. Même avant lui Peletier, tout en notant les deux prononciations èmerj èimer, n'écrivait jamais que èm ou ém. La réduction est donc faite dès le milieu du xvi«. La seule question est de savoir si ai aboutit à é, ou bien à é. Il est vraisemblable que e était ouvert; toutefois, suivant les lois qui régissent le sort de c, il est devenu fermé en certaines situations : j'é/ne, nous émons (Peletier). Mais le son était trop récent au xvi* pour que, dans ce siècle, l'on pût fixer avec précision les cas où ai > e et ceux où ai > ^.
EL — Le traitement qu'a subi la diphtongue ai, après qu'elle fui devenue eî, s'est également appliqué à la diphtongue primitive ei qui, devenue de très bonne heure e devant consonne orale, a hésité entre e et ^ ; devant les nasales, la diphtongue a persisté plus longtemps, sans toutefois dépasser Malherbe : il est le dernier à interdire des rimes comme ; arène : peine ; rassérène : peine ; pourmeine : humaine ^ . Devant les consonnes mouillées /t, j, le i n'a sans doute jamais fait diphtongue avec e, il marque simplement la palatalisation de la consonne qui suit.
On comprend, d'après tout ce qui précède, le mot du grammairien du Gardin en 1620 : « Nous autres Walons prononçons aï, et, et oien telle sorte qu'on oit en ces trois diphthongues l'a et l'i, Ye et l'i, l'o et l'i, par quoy entre nous ceste licence est fort dure » de faire
1. De là les rimes : pourmaine : doumainne (Mar., I, 21); pourmaine : amâine : humaine (Id., II, 89); mené: alaine : vilaine (Id., Il, 89); Ametne : plaine : aUine (Id., II. 69).
rimer fournaise : seize : française : diocèse,.. Les Parisiens les confondent ».
Cette réduction commune de aï, ei, oi k ç, e constitue un des faits les plus importants de la phonétique au xvi* siècle.
Ai, ei devant voyelle. — Devant voyelle, il semble que ai se soit décomposée en : 1®) im a très ouvert et très proche de e ; 2®) un y, qui s'articulait avec la consonne suivante. Lanoue déclare qu^en des mots comme paya, a ne doit pas se prononcer comme e ouvert : « Plusieurs toutesfois le prononcent ainsi, spécialement ceux qui hantent la cour». Mais Maupas nous ofiEre le dernier témoignage que nous ayons de cette prononciation par a. Les autres granmiairiens déclarent qu'en semblable position y a valeur de deux î, Tun formant le son ai (f ), l'autre faisant partie de la diphtongue suivante : c'est notre prononciation moderne (pfya). Quelques mots seulement conservent la prononciation ancienne : aieul, glsdeul, paien. Quand la voyelle suivante était e féminin, la prononciation par a semble avoir survécu plus longtemps ; en particulier, quand aye était final, on prononçait un peu plus fortement Ve final, mais on gardait le son a : playe se prononce /)/a-ye. Cependant Duez, en 1639, déclarera que, dans la finale aye, e ne se fait pas sentir, et qu'on allonge le e ouvert de ai : playe se prononce donc dès lors pif. En revanche, aye médial s'est prononcé f dès le milieu du siècle, bien que le triomphe de f n'ait été définitif qu'au début du XVII*. C'est que e féminin tombait très facilement dans la prononciation : par suite la diphtongue ai, se trouvant devant consonne, évoluait plus rapidement. Vrayement et gàyement, suivant H. Estienne, se prononcent comme s'ils n'avaient point d'e : vrèment (Voir à e féminin, page 245).
Ei, devant voyelle, a eu le même sort que ai : on trouve la graphie aye au lieu de eye : claye,
Oi devant voyelle aune histoire analogue à celle de ai dans la même position. La prononciation de royal, par exemple, devient décidément roît/a/ [rwç-yal) ei la vieille prononciation ro-yal est abandonnée. H. Estienne préconise déjà la prononciation moderne.
Devant e, qui devient muet, au lieu de ioye {JQ-ye), on dit aussi « en traînant » jwf, Peletier (dans Thur., o. c, I, 364) admettait déjà cela pour les noms, Baïf pour les verbes. Au xvii* siècle, Tusage sera généralisé (sauf pour quelques mots o-yant, alo-yau),
lE. — le provenant de f latin se maintient, sauf dans les mots d'où Tanalogie avait commencé depuis longtemps à le chasser, par exemple dans les radicaux verbaux [levé au lieu de lieve).
Mais ie provenant de a influencé par une palatale tendait depuis longtemps à disparaître après ch et gr, qui absorbaient le y. Cette tendance, fortifiée dans les verbes par Tinfluence analogique des formes où le y n^existait pas, avait été toute-puissante. Et, dans les substantifs même, ie ne se maintenait plus que pour les yeux, ainsi que je l'ai dit au t. I, p. 406. Pour Lanoue, bouchier peut rimer avec chier^ mais à condition de forcer la prononciation : nous sommes donc, désormais, dans la convention rythmique.
AU,— S'il faut en croire Fabri, qui enseigne la rime aubel : aouil bel, au était encore diphtongue au commencement du siècle. De même Barcley et Palsgrave rapprochent Vau français de Vaw anglais dans mawe, dawe, Meigret tiendra encore vigoureusement pour cette opinion, et Bèze s'en approchait en 1554, en disant, que le son est mêlé de â et de o (soit aw, ou bien ad). Mais Peletier et Ramus y voient un son simple o. En 1584, Bèze, moins catégorique, est à peu près de l'avis de Lanoue, que la « diference qu'on fait entre au et o est si petite qu'a peine s'aperçoit-elle ». A partir de 1624 *, Thurot n'a plus rencontré un seul auteur qui mentionne l'ancienne prononciation (o. c, I, 425-9).
EAU, — D'après le témoignage de Meigret et d'Erasme, eau, tout en ne comptant que pour une syllabe, sonnait encore en triphtongue. Cela parait assuré par les autres témoignages contemporains (Thur., o. c, I, 434 et suiv.), mais ils ne s'accordent pas sur la nature de l'e. Baïf transcrit vçsseia, beta [Psaut,, 40, 61). Cependant, au cours du siècle, une réduction se fait. Dès 1568, Meurier enseigne que eau se prononce « sans pose » : bau, vau. Et Palliot reprochera en 1608 cette prononciation aux courtisans : ce qui prouve qu'elle s'était répandue, quoique Maupas et Deimier voulussent maintenir une distinction avec au. Au xvii* siècle, la fusion s'achèvera.
1. D*après Tanonyme de 1624, on distingue encore la diphtongue devant met n ianne, royaume. Mais il est, comme on sait, archaïsant.