‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 119 sur 248 · CHAPITRE IV NASALISATION DES VOYELLES · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV NASALISATION DES VOYELLES

La nasalisation des voyelles fait de nouveaux progrès. On peut considérer que devant nasale i et u ont désormais pris le son que nous leur donnons en semblable position, et changé leur timbre de manière à devenir respectivement ë et œ {vin, un).

Dire qu'il y a désormais identité entre ain, ein et in serait certainement dépasser un peu la vérité. Pour les deux premiers, on peut admettre qu'ils se confondent presque, mais il y reste quelque chose de e qui n'existe naturellement pas dans in K Henri Estienne trouve seulement pain plus ouvert que pin [Hypomn,, 41); et Lanoue accepte qu'on les rime ensemble, mais « faudra il prendre garde de conformer la pronontiation de ceux cy (en in) à la leur {ein), n'y exprimant point le son de la diphtongue » (p. 181). U restait d'après cela une nuance de prononciation dans des mots tels que peinte et pinte, soit approximativement pëyte [peinte) et pële [pinte). Mais cette différence peu sensible ne peut empêcher de considérer i comme arrivé à peu près au terme de sa nasalisation? 2.

Un cas particulier se présente ici que je ne puis passer sous silence : c'est celui des formes du verbe prendre : ie prins, Vay prins. On a dit ces formes influencées par le latin : c'est peu vraisemblable. Mais on ne peut établir avec certitude si l'analogie de tins les a seule amenées, ou s'il faut aussi tenir compte du radical nasalisé du présent^.

Quoi qu'il en soit, prins est fort ancien, et tout commun au

1. Contrairement à ces distinctions, il faut citer les graphies telles que te veins (Mar., 1, 139), U veint (Id., III, 123) qui sont communes.

2. Désormais on verra des mots en ain prendre le féminin des mots en in : s&crU (atfi, MacrUtine.

3. Cest à peu prés au même résultat que mène l'analyse des rimes ; prini^ prinse sont extrêmement communs dans la première moitié du siècle : prinses : vinses {Marot, I, 70) ; prinses : princes fid., I, 201) ; prinse : prince (Id., I, 218) ; toutefois le même Marot rime le plus souvent en t: prins: pris (prix) (I, 33; III, 108, 253 et 256); pris : gris (I, 29); pris : esprits (III, 189); prise: mise (III, 191); prise: requise (III, 196): esprise : église (II, 225); reprise : assise (III, 212); surprise: grise : bise (II, 96) ; Ceglise Saint-Pris : surpris (I, 190-191). Comparez Marg. de Nav. : prinse : prise (imp. de priser) : desprise (Der/i.po., 417).

XV® siècle. Auxvi*, les grammairiens se partagent. Sebilet, Meigret, Pillot, Baïf, etc., acceptent la forme nasalisée. Mais une fois arrivés jusqu'à de Bèze, la prononciation par i nasalisé est qualifiée de mauvaise (39). Lanoue ne la considère plus que comme une licence poétique.

Ainsin, au temps de H. Estienne, restait encore usité des Parisiens « {DiaL, II, 294, cf. Thur., o. c, II, 498). Baïf le transcrit avec n {einsin, Psaut.^ 463); et Pasquier note que Montaigne et Ronsard l'emploient devant voyelle {Rech., 1. VIII, ch. 3, t. I, p. 764 C). Il est très fréquent dans les textes, mais devient à la fin du siècle un provincialisme.

Pour un, je ne comprends pas comment Thurot en arrive à conclure des témoignages du xvi® siècle qu'on faisait entendre plutôt un u nasal {ù).

Des textes qu'il cite, particulièrement de ceux de Fabri, de R. Estienne, de Rambaud, de Lanoue, il ressort très nettement que u nasal et eu nasal se confondent (soit œ) ^.

L'existence du son actuel peut être prouvée par les rimes, puisque un rime avec eun. Les autographes peuvent aussi intervenir. C'est un témoignage que la graphie de Diane de Poitiers : heumble, heumblement (CIV, p. 186) ; anvouyé heun laqués (LXXXIV, p. 145) ; au contraire hunne (ib.). R. Estienne orthographie indifféremment a iun et à ieun.

Quand Ve muet de vne ou du féminin de l'adjectif s'élide sur un substantif commençant par voyelle, la nasalisation parait avoir été aussi complète que dans les syllabes masculines. D'où ce résultat qu'au XVI® siècle, aussi bien qu'au xiv* et au xv®, on fait des confusions de genre. Du Bellay écrit vn admirable Iliade {Def., II, 5, éd. Ch., 236). Et Ronsard dit vn ombre espars {EL de mon tombeau). Palsgrave donne une règle qui en dit long : à côté de cette habitation est bonne (299), il accepte vnff habitation (152). Image et d'autres substantifs commençant par voyelle donnent lieu à des erreurs analogues, juste contraires à celles qui de nos jours résultent de la dénasalisation, et font dire au peuple une enterrement.

1. Très ancien. Voyez Enf. Viv., ms. 1448, v. 1219; ensin, cf. Rose, I, 30,43a : àinsinCy etc.

2. Voir o. c, l, 5S2 et suiv. Les textes sont un peu embrouillés en raison de la préoccupation qui hante des gens comme Meigret de distinguer surtout, sous leur orthographe latinisée, humble (Semble) et umbre (ôbre).

Page 1