‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 12 sur 248 · LA TRADITION LATINE DANS LÉCOLE · texte numérisé non relu

LA TRADITION LATINE DANS LÉCOLE

Il n'est pas tout à fait exact de dire, comme cela a été répété souvent, que le français était totalement exclu, au xvi* siècle, des collège» de TUniversité. Ce n'est pas non plus, comme on Ta soutenu, Mathurin Cordier qui lui a fait la petite place qu'il occupait*, c'est la nécessité même de l'enseignement. Quicherat a montré que Cordier avait été précédé dans cette voie. Nous avons des ouvrages pédagogiques très anciens où entre le français, ainsi la Manière de tourner en langue francoyse les verbes Actifz, PassifZy Gerondifz, Supins et Participes; item les verbes Impersonnelz, ayans terminationa actiue ou passiue, avec le verbe substantif nomme sum, qui parut d'abord sans nom d'auteur ni date, à divers endroits, mais qui est due h Robert Estienne. Toutefois ces livres mêmes suffisent h montrer quel était le rAle de la langue vulgaire dans les collèges : dans celui de Rob. Estienne, les formes françaises sont, il est vrai, réunies, mais pour faire sentir à l'élève la valeur et le sens des formes latines. La grammaire française est le moyen, non le but de l'enseignement nouveau. On le sent mieux encore en parcourant le livre de pédagogie élémentaire que Robert Estienne a intitulé : Lks déclinaisons des noms et verbes y que doibuent scauoir entièrement par cœur les enfans^ ausquels on veult bailler entrée a la langue Latine'^.,.. La dernière partie, savoir : La manière n'KXMiii.KH i.Ks en fans a décliner les Xoms et les Verbes est particu- Hèroinent significative. Si, en passant, il y est recommandé de bien prononcer et de bien écrire le français, autant que le latin ; si on demande i\ IVcolier de pouvoir traduire sans hésiter ime forme latine (|u'<ni lui cite, pendant qu'on donne k son voisin ime forme frai\çaise i» tourner en latin, c'est pour les mettre tous deux, une

I, NUî»»ohinu, /j»s (".^itoquta xcohirts,,. Pari*, 1878, p. 2Î3.

î. .\ I*»ri*, tic Vliuprinu de Hoh. K>!icnne, imprimeur du Roy, 1549, A. P. (sepl<*mh\v\ (1,0* i^M\ju^rti'*»>n* t^lmiiiV* îion! colle* des verbes latins : ;imo, doceo^ f^ffo^ jiNiftt) ; des anomaux : et», t^>/o, no/o. ^er«», /lo. Cela seul suffil à éclairer sur les iuteulious del'aulem\)

fois pour toutes, en possession complète de la grammaire usuelle du latin, et qu'ainsi, définitivement accoutumés et instruits, ils puissent « aller plus outre », en latin, s'entend K Quand le français a rendu les services qu'on attendait de lui, et que Tenfant n'est plus « si rude ni abécédaire », on l'abandonne; ses premières années faites, Félève, hors la classe comme dans la classe, ne doit plus avoir d'autre langue. C'était une obligation générale dans les collèges de parler latin 2, Les pédagogues les plus libéraux, comme Cordier, conseillaient bien aux maîtres d'user, pour l'imposer, plus de la persuasion que de la violence ; ils en arrivaient même à proposer de suspendre quelques instants par jour cette règle salutaire ; mais c'était afin que le reste du temps on s'y conformât avec plus de bonne volonté. Quant h l'abandonner, personne n'eût proposé cette folie. Il ne faut pas oublier que la possession du latin était le but principal, on pourrait presque dire unique des premières études : Latine loqui, piè vivere, c'était tout un programme de vie : la piété ouvrait le ciel, le latin assurait l'entrée des sciences divines et humaines ; il donnait commerce avec tout ce qu'il y a de bien, de sage et de noble sur la terre.

Montaigne nous a laissé le récit de ses premières années : « L'expédient que mon père y trouua, ce fut que, iustement au partir de la nourrice, il me donna en charge a un Alleman, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout ignorant de nostre langue et tresbien versé en la Latine. Cetuy-cy, qu'on auoit faict venir exprès et qui estoit bien chèrement gagé, m'auoit continuelement entre les bras. Il en eut aussi auec luy deux autres, moindres en sçauoir, pour m'accompagner et seruir, et soulager le premier ; ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c'estoit une règle inuiolable, que ny luy mesme, ny ma mère, ny valet, ny chambrière ne parloient en ma compagnie qu'autant de mots de Latin que chacun auoit apris pour iargonner auec moy. C'est merueille du fruict que chacun y fit :

1. Je n*ai pas à m'étendre sur celte question. Je rappelle seulement que les livres cités plus haut ne sont pas les seuls du genre. Il existe des grammaires bilingues : jElii Donàli de ocio oratiônis pàriibus libéllus. Des hnici parties d'oraison ; Parisiis, ex officina Matthaéi Davîdis, via Amygdalina, 1546. Il y en a de toutes françaises : Les Principes et premiers elementz de la langue Latine, par lesquels tous ieunes enfants seront facilement introduictz a la congnoissance d'icelle. Parisiis, apud Mauricium de Porta, 1544.

2. Du Boulay a raconté dans son Hist. Universitatis, III, 126, qu'un papetier, harangué en latin par le Recteur, qui lui faisait des reproches sur ses fournitures, fut cité devant le Parlement pour avoir riposté en disant : « Parlez français, je vous répondrai » (cf. Compayré, Hist. des doct. de l'éduc, I, 137).

mon père et ma mère y apprindrent assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent a suffisance pour s'en seruir a la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques qui estoient plus attachés a mon seruice. Somme, nous nous latinizâmes tant qu'il en regorgea iusques a nos uillages tout au tour, ou il y a encores, et ont pris pied par Tusage plusieurs appellations Latines d'artisans et d'utils. Quant a moy, j'auois plus de six ans auant que i'entendisse non plus de francois ou de Perigordin que d'Arabesque... Si, par essay, on me vouloit donner un thème a la mode des collèges, on le donne aux autres en François, mais a moy, il me falloit donner en mauvais latin pour le tourner en bon * . »

Il semble qu'on soit ici en présence d'un cas exceptionnel. Nullement. Seuls, les moyens employés par le père de Montaigne pour faire de lui un bon Latin, étaient nouveaux. Henri Estienne a été élevé à peu près dans les mêmes conditions que Montaigne 2.

Dans la maison de Robert, dont l'exemple échauffait la verve de Daurat, femmes, servantes, clients, enfants, le petit Paul et la tante Catherine, tout « l'essaim de la ruche laborieuse » s'entretenait chaque jour dans le langage de Plante et de Térence » 3. Et si peu de familles atteignaient à ce résultat, c'était du moins là un idéal, que les pédagogues proposaient. Seule, la mère était admise, et pour cause, à parler à ses enfants la langue maternelle ^. Mais un écolier soucieux de ses progrès devait se borner là, et éviter de parler longuement aux domestiques, incapables de lui répondre autrement qu'en leur vulgaire '-*.

1. Essais, I, ch. xxvi. — Dans cette citation, j'ai gardé Vu (: v) du xvi* siècle dans le corps des mots, mais pour plus de clarté, au commencement des mots, j*aî écrit uniformément n pour ti, et v pour v,

2. n Votre aïeule, écrit Henri Estienne à son flls Paul, entendait aussi facilement que si Ton eût parlé en français, tout ce qui se disait en latin ; et voti*e tante Catherine, loin d'avoir besoin d'interprète pour comprendre cette langue, savait s'y énoncer de manière à être parfaitement claire pour tout le monde. Les domestiques euxmêmes s'accoutumaient à ce langage et finissaient par en user. Mais ce qui contribuait surtout à en rendre la pratique générale, c'est que mes frères et moi, depuis que nous avions commencé à balbutier, nous n'aurions jamais osé employé un autre idiome en présence de mon père et de ses correcteurs. » H. Est. Lett. préf. de l'éd. d'A. Gille, 1585, in-8, p. 12 et 13.

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