‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 13 sur 248 · Intaminata quam latini puritas Sermonis et castus décor · texte numérisé non relu

Intaminata quam latini puritas Sermonis et castus décor

Nempe uxor, ancillac, clientes, liberi,

Non segnis examen domus, Quo Plautus ore, quo Terentius, soient

Quotidiane coUoqui.

cité par Feugère, dans la Precellence de H. Estienne, Paris, 1850, p. xii.

4. Cordier, De corr. sermon, emendatione, 1533, Prcf. : « (pueros) pudeat vel euro ipsis matnbus uti lingua vernacula. »

5. Dans les Colloques de Cordier la conversation revient souvent sur ce sujet. V» IV, 10, cf. II, 44 : « Magister Gallicum nihil cITert, nisi aliquid declarandi causa. —

Que nombre de familles n'aient ni pu ni même voulu, quand elles le pouvaient, se plier h cette discipline des régents, c'est chose qui se devine de soi-même. De Taveu même de Cordier, malgré le fouet, malgré la censure publique, à laquelle on s'exposait, comme si on eût manqué la messe, les enfants savaient trouver des cachettes [latihula) où ils pouvaient parler d'une partie de barres ou d'un de ces mille sujets dans lesquels la majesté du latin risquait de se compromettre.

Mais en dépit de ces écarts, la règle qui imposait le latin resta debout. Les réformes de l'époque de Henri IV ne changèrent rien sur ce point aux anciens statuts K Comment eût-on renoncé à la tradition, quand les champions les plus ardents du relèvement de l'instruction générale en étaient ^ protester contre l'abandon des langues anciennes? Ainsi P. Boulenger est un esprit des plus, modernes ; il eût compté, de nos jours, parmi les propagateurs de l'instruction obligatoire ; le discours où il s'est plaint de Tabandon des études et de Toubli où on laissait tomber l'édit du roi concernant l'instruction gratuite des enfants pauvres, est resté célèbre : et néanmoins Boulenger n'a pas imaginé un instant que cette ins truction pût se faire sans latin ; il proteste même contre l'idée qu'on puisse tenter quelque chose en ce sens, et essayer de constituer une littérature scientifique française ou une encyclopédie de traductions. Suivant lui, tout cela resterait incompréhensible aux hommes sans latin 2.

Aucune initiative ne vint non plus du côté des adversaires des^

Nunquam igitur fcaUice loquimini ? — Solum cum matre, idque certa quadam hora, quum illa nos ad se vocari jubcl. — Quid agitis cum familia ? — Cum familia raro est nobis sermo et quidcm tantum in transitu : et tamen famuli ipsi nos latine ailoquuntur. — Quid ancillee ? — Si quando usus postulat ut eas alloquamur, utimur sermone vemaculo, ut soiemus cum ipsa matre. — O vos felices, qui tam diiigenter docemini ! •»

1. « Nemo scholasticorum in Coliegio lingua vernacula loquatur, sed Latinus. scrmo eis sit usitatus et familiaris. » {Statut. Acad. et Univers. Parisiensis, art. XVI, 3 sep. 1599.)

2. P. Boulenger, De utilUate quœ ad populum Gallicum rediret^ si sanctè Régis edictam servaretar. De adhibendis in singulis Gallise oppidis preceptoribus^ à quibus graiuitô egentioresadolescentuli ingénu is arlibas erudirentur. Paris, Fed. Morel, 1566. P. 9, v, Fauteur s'élève contre ceux qui croient le français suffisant : « Satis id habentes, si vel animi co^itata sermone vernaculo utcumque scribere norint, vel quœ materna lingua ab aliis scripta fuerint, légère queant, non secus ac si supervacanea non solùm esset, sed teneris etiam mentibus exitialis et damnosa Latinarum et. Gnccarum literarum cognitio. »> Cf. 11, v", et 12 r« : « Quod ergo adfertur de iis quie in nostram linguam conversa fuere, non est tanti ponderis aut momenti, ut propterea linguarum studium statim abiicere debeamus, cum nec artes quas circa sermonis artificium versari diximus, nec altiores disciplinse, in Gallicam linguam traductae adhuc fuerint : quas, etiam si vernacula lingua conscriptœ essent, nunquam tamen intellcctu consequerentur, qui ab ineunte aetate aut Latinis aut Grœcis literis imbutL non fuerunt. »

Universités ; les collèges des jésuites étaient à peu près aussi fermés à la langue vulgaire que les autres*.

Et il ne faudrait pas croire que les professeurs de la Faculté des arts aient été les plus entêtés de leur latin. La Faculté de décret, la Faculté de théologie, dont nous aurons suffisamment à reparler, n y était pas moins attachées. Quant à la Faculté de médecine, elle considérait, elle aussi, que la médecine devait, à tout prix, rester fermée aux profanes. La Faculté de Paris en donna ime preuve comique dans le procès qu'elle fit à un empirique, Roch Baillif de la Rivière, qui se réclamait de Paracelse ^. Appelée à examiner les doctrines de cet imposteur, la commission des six délégués, nommée par elle, refusa de discuter des théories exprimées en français, estimant a priori qu'un homme qui ne savait pas le latin, et n'avait pu lire par conséquent ni Hippocrate, ni Galien, ni Avicenne, était incapable de guérir^. Alors, dans une scène digne de Molière, « le grand Sénat, dont toutes les écoles de France, d'Italie, d'Espagne, et d'Allemagne, au dire des plaignants, attendaient l'arrêt », dut avant tout se transformer en commission de régents, et demander à l'inculpé, d'abord un

1. « Latine loquendi usus severe in primis cuslodialur^ iis scholis exceptis, in quibuB discipuii laline nesciunt, ita ut omnibus quœ ad scholam pertinent, nunquam liceat uti patrio sermone : eamque ob rem latine perpetuo magister loqualur. » {Ratio siudiorum^ éd. Tournon, 1603, p. 121.)

« Domi linguœ latinœ usum inter scholaslicos diligentcr conservandum curct Hector ; ab hac autem latine loquendi lege non eximantur, nisi vacalionum dies et rccreationis horœ. ■ {Ibid.^ 27.)

2. Le Doyen Housselet avait obtenu l'autorisation de poui^suivre cette « peste » qu'il comparait à Luther, et voulait renvoyer chez les Turcs, le 7 oct. 1578 (voir Reg;. mss. de la Fac, VIII, 107 v", Bib. de la Fac. de médecine de Paris).

3. Voir : Vray discours de% interrogatoires faicts en la présence de MM. de la, Cour de Parlement^ par les Dn», Hegents en la Faculté de Médecine....^ à Roc le Raillif^ surnommé La Riuiere^ sur certains poincts de sa doctrine^ Paris, l'Huillier, rue Saint-Jacques. A l'Oliuier. Aucc privilège.

Interi'og:é le 19 juin « en la maison de Mg' le Président de Morsanle 19 juin, l'autre a sa requeste en plein Parlement douant tous MM. de la Cour. Au premier examen, la plus grand part de l'aprcs-disnee fut consommée en ce dilTerent, qu'iceluy proteste qu'il ne peut parler Latin Les Médecins au contraire disent, qu'ils ne doiuent ny ne peuuent examiner de la Médecine en lanjçue vulgaire. Luy remonstre, que les maladies ne se guérissent ny en Latin ny en Grec ; que c'est assez que la chose soit entendue et les remèdes cogneuz. Davantage, que luy est Médecin François, et qu'Auicenne a escril en sa langue, II ippocrates et Galien en la leur. Au contraire les Médecins remonstrent, qu'il est impossible qu'il soit Médecin, qu'il n'ait passé par les premières lettres et escholes. Outix? que cest homme se dit docteur à Gaen (qui est une falsitc digne de punition, comme il a esté acertainé par les Docteurs de Gaen à la requeste de Madame de Rohan), et pource qu'un Docteur examinant un qui se dit Docteur ne le pcult examiner en François : principalement estant question d'introduire ou de reietler la doctrine de Paracelse par le iugement d'un si grand Sénat, duquel toutes les Escholes de France, Italie, EÎspaigne, Allemaigne, attendent l'Arrest, Dauantage, qu'il n'est possible, que n'entendant la langue Latine, il ait leu Hippocrates, Galien, Auicenne et autres bons autheurs Grecs, Arabes et Latins, desquels la milliesme partie n'est tournée en François. »

LES OBSTACLES il

thème oral, puis, sur son refus, un exercice écrit de latinité *. La première protestation qui, à ma connaissance, se soit élevée contre cette domination exclusive du latin dans les écoles, est celle que Jean Bodin, le célèbre jurisconsulte, a placée dans son discours aux consuls de Toulouse sur Tinstruction de la jeunesse, en 15S9. Non seulement il estime que c'est une qualité pour un maître de bien savoir sa propre langue, mais, tout en reconnaissant les avantages du latin, qui sert de langue commune aux lettrés de toutes les nations, il ose dire qu'il y aurait une économie énorme ^ de travail et de temps à étudier les sciences en langue maternelle, comme ont fait les Anciens, comme les Italiens commencent k le faire ; et il avance hardiment que le français peut y suffire, étant assez riche non seulement pour vêtir, mais pour orner les disciplines ; on doit donc s'exercer à écrire et à parler en français, comme en grec et en latin 2.

1. « En ce débat Messieurs de la Cour luy remonstrent, qu*il parle Lalin tel qu'il voudra et pourra, qu'il sera excusé. Luy coulpable de son ignorance, de rechef dit, qu'il y a long temps qu'il n'a veu ses Hures : qu'il y a quatorze mois qu'il est à Paris empeschë à ses afTaires. Quelqu'un des Docteurs, pour plus euidemment monstrer l'ignorance dudict La Riuiere, luy demande qu'il dise en Latin : 11 y a quatorze mois que ie suis en ceste ville. Il faict du sourd. Mais estant pressé, il dit qu'il escriroit bien en latin, mais qu'il ne peut parler. Alors les Docteurs, sans preiudice du reste de l'Examen, demandent qu'il responde par escrit en Latin sur le champ a la première question qui luy sera faicte. 11 ne peult reculer. Et pour ce la première question est telle, (^vli fieri possit ut Parace/sus ab Hipp, et Galeno nihil difsentiat, cum Paracetsus eos sœpe ludibrio habeaty seseque hujns tam reconditœ doctrinœ aathorem esset scribat? Alors iceluy La Riuiere prend la plume, attentif comme ces petits enffins qui font leur thème, remet en sa mémoire quelque Latin de Paracelse, qu'il sçait par cœur, et escrit : Paracelsus non differt à veteris MedicU. Nam Hippocrateâ in libro de veteri medicina non dicit sangnis bilis esse principia^ etc. Voila le Latin de La Riuiere, que ie pense qu'on trouueroit encore escrit de sa main »... Recueil des deux examens faicts par cinq de Mess, de la faculté de Medicine contre Roc Baillyfy surnommé la Riuiere^ p. 17 et s., Bibl. Maz"* 29 121.

On peut consulter sur ce grave procès, dont les débats durèrent quatre jours, les registres mss. de la Faculté, VIII, 128 et suiv. René Chopin parla deux jours pour Hippocrate et Galien, et Roch Baillif de la Rivière fut condamné à être banni du ressort du Parlement. L'avocat du roi était Barnabe Brisson ; il fit sur l'antique médecine et son père Hippocrate une harangue si goûtée, que la Faculté enthousiasmée lui vota une reconnaissance étemelle, et s'engagea solennellement « quoi qu'il lui arrivât, à lui, à sa femme, à ses enfants, et aux enfants de ses enfants, des maux qui atteignent l'homme, quel que fût celui des docteurs qu'il appelât, quel que fût le nombre de ceux qu'il manderait, lui ou les siens, à le soigner à perpétuité avec diligence, afTection, et gratuitement ».

2. Voir Bodin, De inslituenda in rep. iuventiite oratio^ Tolosa», 1559, ex. olT. P. Putei, 43 V... « Fateor equidcm magnum aliquid ac prœclarum futurum, si apud nos, ut iam apud Halos fieri cœptum est, artes scientie lingua vernacula doceantur ; ut quemadmodum utrique, etGricci quœ ab Jîgyptiis, et Latini, qun^à Grœcis didicerant, sua lingua maluerunt quam percgrina profiteri, ut se tanto, ac tam graui discendarum linguarum, quœ maiorem ac meliorem actatis nostrœ partem requirunt, onere subleuarent : nos consimiliter quœ ab illis acccpimus, lingua Gallica, quœ satis, auguror, diuitiarum, non modo ad vesticndas, scd etiam ad exornandas scientias, habitura est, conemur exprimere. » Cf. 4 1 v«.

i2 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Dans cette seconde moitié du siècle, plusieurs des professeurs du Collège royal appliquèrent cette idée hardie. Ce fut d'abord Ramus *, puis sur son conseil, dit-on, le mathématicien Forcadel 2^ au grand scandale de quelques-uns, mais visiblement avec la tolérance du roi, puisque, malgré cette rupture avec Tusage, celui-ci n'hésita pas îi inscrire Forcadel au nombre de ses lecteurs.

Un des professeurs royaux, Louis Le Roy, qui a été, à un moment donné, le conseiller et le représentant de la couronne, s'aventura plus loin encore. Dans un discours solennel, sorte de leçon d'ouverture, qu'il fit imprimer et que nous avons conservé, il osa justifier son dessein d' « user du naturel et vulgaire du païs, pour y traitter les matières d'Estat qui s'offrent en la lecture de Demosthene », et institua une comparaison des langues <( appelées doctes et grammatiques », et des langues vulgaires. Il célèbre d'abord l'utilité des premières, auxquelles il fait, comme on peut s'y attendre d'après l'époque et les circonstances, une belle et large part^; cette dette

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