Opéra omnÎHj Lugd. Bat., 1706, VII. Erasmus Pio Lectori
2. Luther n'est pas un adversaire du latin, tant s'en faut ; dans la préface de la messe allemande, il dit qu'il faut bien se garder de réduire les enfants à la connaissance d'une seule langue, et il n'excepte pas même les jeunes filles de cette règle pédagogique. En homme dont la pensée retentissait bien au delà des pays germaniques, il se rendait compte de la nécessité d'une langue internationale, et de l'isolement où l'abandon de cette langue plaçait les Vaudois et les Bohémiens (voir Œuvres, éd. Irmischer, XXII, p. 229 et 236). Dans les exercices des clercs, il fait la part du latin, et même dans le dimanche des laïques (p. 237 et 2i3), il admet pour les fêtes un régime de transition où des chants latins célébreront Noël, PÂques, Pentecôte « bis man Deutsch gesang gnug dazu habe ». Il faut relire à deux fois au lieu de les prendre à la lettre, des phrases comme celle-ci : Ich in keinem Weg will die latcinische Sprache aus dem Gottesdienst lassen gar wegkommen, denn es ist mir Ailes urab die Jugend zu thun. Und wenn ichs vermôcht, unddie griechische und ebrftische Sprach waere unsso gemein als die lateinische, und haette so viel feiner Musica und Gesangs, als die lateinische hat; so soUte man einen Sônntag umbden andcren in allen vieren Sprachen, Deutsch, Lateinisch, Griechisch, Ebrâisch Messe halten, singen und lesen» [ib , 229). Ce projet fantaisiste, d'alternance possible entre les langues, admise des conditions qui ne peuvent se réaliser, n'est sans doute qu'une grosse plaisanterie — il y en a nombre d'autres dans les Œuvres de Luther — contre le monopole même qu'on prétendait revendiquer pour le latin. En tout cas, le réformateur a eu plusieurs fois l'occasion de dire qu'il était aise que l'office fût célébré en allemand, mais sans en faire une question capitale. Le jour de Noël 1524, la messe latine avait été abolie à Wittemberg, mais quatre ans après, Luther conseillait encore des concessions : « Si la messe latine n'est. pas abolie, ne l'abolis pas ; méles-y seulement des chants en allemand (16 juin. 1528). »
Malheur sur vous [115] docteurs de la loy, qui avez osté la clef de science ; vous n'y estes point entrez et avez empesché ceulx qui y entroyent Et comment prescheront-ilz levangile à toute créature, comment enseigneront-ilz à garder toute chose que Jésus- Christ a commandé : se ilz ne veulent point que le simple peuple voye et lise en sa langue levangile de Dieu ?. . . Dieu dit par Esdras, en parlant de lancienne loy. Legcnt digni et indigni : les dignes et indignes la lisent. Les chrestiens enfans de Dieu sont-ilz de pire condition a lire la loy nouvelle (la loy de vie et de grâce) que les
Juifs l'ancienne, lesquelz estoyent serfz Nous ne devrions point
doncques les lire seulement et les avoir en livres materielz ; mais les tenir promptement en mémoire et les avoir escriptes en noz cœurs. »
(c Vous ne scauriez croire, écrit-il, un mois après, le 6 juillet, à Farel, depuis le iour où le Nouveau Testament en François a paru, de quelle ardeur Dieu anime les esprits des simples, en diuers lieux, pour receuoir la Parole... Tous les dimanches, Tepistre et l'euangile sont lus au peuple en la langue vulgaire. » En effet, à Meaux, sur l'autorisation de Tévêque Briçonnet *, au sermon et à l'homélie sur le texte latin était substituée une lecture, avec une interprétation que tous pouvaient suivre, des exemplaires étant gratuitement distribués aux pauvres. A Paris même, un docteur de Sorbonne, Caroli, lut de la même manière YÉpUre aux Romains en l'église Saint-Paul*. Or, ni Briçonnet, ni Lefèvre d'Etaples n'ont été, comme on sait, des réformés véritables, mais seulement des réformistes. Au reste, le roi lui-même approuvait cette innovation ; c'était sur son commandement qu'on avait mis sous presse les Evangiles ^.
Dans le groupe des réformés proprement dits, la thèse de Luther et sa pratique devaient nécessairement être reprises en faveur de la langue vulgaire. En effet, le fougueux Farel, dont la vie n'a été qu'une prédication menée de ville en ville, à travers mille oppositions et mille dangers, ne pouvait se servir que du français pour entraîner ces masses populaires que sa parole ardente soulevait
1. Plus tard, il fut pris de peur et recula, au point de devenir un des persécuteurs.
2. Herminjard, Corresp. dés réformatears, I, pass.^ cité par Berger, La Bible an XVhsiècU, p. 39.
3. U nous est parvenu un petit livret : Les choses contenues en ce présent liure Epistres et Eaangiles pour les cinquante deux semaines de Van commenceans au premier dimanche de l'auent. — Apres chacusne Epistre et Euangile, briefue exhortation selon l'intelligence d'icelle. Un exemplaire de cet opuscule rarissime m'a été montré à la Bibliothèque de l'histoire du protestantisme français par le savant et complaisant bibliothécaire M. Weiss. U y en a eu quatre éditions. Aucune n'est datée. Mais l'œuvre est certainement de Lefèvre d'Etaples, et vient du groupe de Meaux.
jusqu'à les précipiter vers les églises « au sac des idoles et des images ». Il donna un traité sur l'Oraison dominicale (Baie, août 1524), et les articles de la foi contenus au Credo « auec familière exposition de tous deux pour les simples ». La préface (dont une partie seulement parut Tannée suivante chez S. de Colines, sous le titre de Briefve admonition de la manière de prier) développe, d'après Érasme, l'idée « que les pouvres brebis de Dieu ont esté très mal instniictes en la manière de prier, par la grand'negligence des pasteurs, que les deb voient instruire de prier en langaige qu'on entendist, et non pas ainsy seulement barboter des lèvres, sans rien entendre ». Si on eût observé cette règle « iamais si grandes ténèbres ne fussent aduenues, car on prieroit le Père en soy, es cieulx, en esperit et en vérité ».
A cette date la cause eut ses premiers martyrs. Ce n'est pas le lieu de reprendre l'histoire du plus connu, Louis de Berquin. 11 importe au moins de rappeler qu'une des accusations portées contre lui était qu'il avait traduit la phrase célèbre d'Érasme sur « les brebis de Dieu jusque là mal instruites par la négligence des pasteurs, qui les doiuent instruire de prier en langue qu'ils entendent, et non pas seulement de barboter des lèvres sans rien entendre * ».
Quelques années après, à l'exemple de Luther, Farel institua ime véritable liturgie, avec un manuel des sacrements de baptême et de mariage, une déclaration de la cène, etc., dans sa Manière et fasson que Von tient es lieux que Dieu de sa grâce a visitez y première règle du culte en langue vulgaire.
En même temps, le cousin de Calvin, Olivetan, soutenu, comme le dit un haïf distique, parles Vaudois, peuple évangélique, travaille à mettre « en publique » le trésor des saints livres et, le 4 juin 1535, il est en mesure de dédier Tœuvre entière à « sa paourette petite Eglise, a qui rien on ne présente'^ ». Faite pour « s^s frères », avec une simplicité et une conscience touchantes, la version d'Olivetan devait cependant porter au delà des frontières du petit peuple qui l'avait fait exécuter. Sinon, elle n'eût pas été accompagnée d'une préface de Calvin adressée à tous les Césars,
1. Le curé de Condé-sur-Sarthe, Élienne Lecourt, avait hasardé que la Sainte Écriture avait été longtemps cachée sous le latin, et qu'il fallait que chacun eût des livres en français; il monta à son tour sur le bûcher, à Rouen, le 11 déc. 1533. Un reproche analogue fut fait plus tard à Dolct, qui avait imprimé un « Brief discours de la republique françoyse désirant la lecture des Hures de la Saincte Escripture luy estre loysible en sa langue vulgaire », et répandu les Épttres et Évangiles de Lefèvre d'Étaples, les Psaumes et le Nouveau Testament en français.
2. Cette Bible est connue sous le nom de Bible de Serrières^ l'imprimeur P. de Wingle (Pierrot Picard), un Français réfugié, étant installé dans cette localité.
rois, princes et nations soumises à l'autorité de Jésus-Christ ; j'ajoute même qu'elle n'eût pas été en français, mais en dialecte du pays. La vérité doit être que le translateur avait visé plus loin, au "delà des cantons vaudois et de la Suisse elle-même. C'est pour cela <jue le français avait été adopté, que le traducteur s'était appliqué, en se tenant au courant des seuls travaux parus jusque-là, ceux de Sylvius et de Bovelles, à se faire une langue régulière, qu'enfin il avait fait effort pour éviter les mots savants, inintelligibles au peuple illettré. Il s'était même demandé quelle orthographe il convenait d'adopter, et de pareilles préoccupations étaient alors peu communes. Je ne sais si on se tromperait beaucoup en y retrouvant l'influence directrice de Calvin, préoccupé de préparer au mieux l'instrument indispensable de la Réforme, et de donner à la Bible réformée ces qualités merveilleuses de clarté qu'il apportait luimême dans ses écrits. En tout cas, il a voulu présenter au monde l'œuvre nouvelle et revendiquer le droit qu'elle supposait de faire parler Dieu en langue vulgaire. Sa préface n'est qu'un long plaidoyer en ce sens, où tantôt il démontre, tantôt il attaque, suivant sa manière ordinaire, citant ici saint Jérôme et Eusèbe, là accusant ses adversaires de fuir la lumière pour éviter de découvrir leurs trafics et leurs bacchanales.
Dans ces conditions, la protestation que j'élevais au commencement de ce chapitre ne va pas à nier les services que Calvin a rendus à la langue française. Il fallait seulement marquer qu'il n'a fait <jue reprendre et soutenir une cause qui, avant lui, avait eu en Suisse V et en France ses apôtres. Mais, cette réserve faite, il est juste d'ajouter qu'il a plus fait que personne pour cette cause, soit par son œuvre propre, soit en provoquant des travaux complétant les siens. Si bien qu'on peut arrêter à lui cette histoire. Longtemps les protestants auront à reprendre ce procès ; mais désormais la tradition est faite chez eux, et la doctrine est fixée. A partir de 1550, la langue française est invariablement la langue de leur Église dans les pays de langue française.
Du côté des catholiques, la résistance fut rendue plus acharnée encore par les progrès de l'hérésie. L'ère des concessions qui avait semblé parfois s'ouvrir, fut close. La Sorbonne surtout, même avant qu'elle eût avec elle le roi converti à la peur, ne se lassa pas de condamner, aidée dans son œuvre de prohibition par le Parlement. Dès le 12 août 1523, la Faculté déclare, à l'unanimité, que les inconvénients des traductions étant multiples, il faut les inter-
dire absolument ^ Elle y revient le 22 du même mois. Tantôt c'est le Nouveau Testament de Lefèvre d'Etaples, dont elle ordonne au Parlement de voter la disparition, tantôt les Heures dun nommé Mère Sotte « soy disant héraut d'armes du duc de Lorraine »> (sans doute Gringoire). Le samedi 26 août 1525, tous les maîtres réunis, elle prononce encore à ce propos que, s'en tenant aux conclusions prises depuis longtemps sur la matière, elle considérait qu'il n'était « ni expédient ni utile k la république chrétienne, et même, étant données les circonstances, qu'il était plutôt pernicieux d'autoriser l'apparition, non seulement de ces heures, mais des traductions totales ou partielles de la Bible, et que celles qui existaient déjà devraient bien plutôt être supprimées que tolérées *. »
Le 3 octobre, le Parlement faisait arrêter trois des prédicateurs de Meaux, et citer à comparaître devant les commissaires du pape : xm avocat, un curé, Lefèvre d'Etaples et Briçonnet. L'année suivante, c'était le tour d'Érasme d'être censuré. Le 17 décembre 1527, cinq propositions sur ce sujet, dont plusieurs prises k la préface de l'Evangile de saint Mathieu que j'ai citée plus haut et que les théologiens de Louvain avaient laissé passer, étaient condamnées par la Faculté, d'accord iôi avec les inquisiteurs espagnols ^.
1. On ne possédait jusqu'ici pour suivre ces débats, de 1520 à 1524, que le relevé des censures de la Faculté fait par d*Argentré {Colleciio judiciorum^ t. II, part. 1, p. 11 et suiv.). Pour la période de 1525 à 1531, le registre authentique existe (Bibl. nat., fonds lat., 3381 B). Un document nouveau et de première importance vient de s'y ajouter. C'est le registre des procès-verbaux des délibérations, autrement dit Registre des Conclusions de la Faculté, de 1505 à 1533, que le duc de la Tremoille a retrouvé dans ses archives et remis à la Bibliothèque nationale (fonds lat. nouv. acq. 1782). M. Léopold Delisle en a publié des extraits importants dans les Notices et extraits des mss, de la Bibl. nat. et antres bibliothèques^ Paris, Imp. nat., 1899.
2. Primo sententias dixerunt multi super negocio translationum sacre Biblie et aliorum Ecclesie officia concernentium, ut est symbolum Nicenum, precepta quedam et alia que quotidie et de novo fiunt, tam, ut dicunt auctores, de greco in latinum quam de latino in vulgare, utrum scilicet licite sint et Ecclesie utiles et sic tolerande, necne : qui omnes uno eodemque judicio dixerunt illas nullo modo fieri debere, et quia cedunt in multiplex incommodum, omnino reprimende nec tolerande (Beg. concl. f» 104 v»).