LA TRADITION LATINE DANS L'ÉGLISE
On a fait plusieurs fois à Calvin l'honneur de le considérer comme ayant eu le premier l'idée d'écrire en français un traité de théologie, et d'avoir compris que seule la langue vulgaire pouvait porter la doctrine de l'Eglise réformée à travers la masse des fidèles non humanistes. En effet, la traduction de ÏInstitutio relicfionis chrislianœ fut publiée cinq ans à peine après le texte, en 1541 ; il semble bien, quoique l'auteur ne s'en explique pas, qu'après avoir voulu donner aux hommes de tous les pays un corps de doctrine, avec les arguments qui servaient à le défendre — ce qui ne pouvait se faire qu'en latin, — il ait tout de suite pensé à mettre le même livre à la portée de tous, en Suisse et en France, en le traduisant de façon à populariser la propagande et à étendre la révolution. Grâce à la situation prise par Calvin, grâce aussi à sa valeur propre, V Institution^ écrite dans une langue si voisine de notre langue scientifique qu'elle semble avancer de cent ans sur la plupart des ouvrages contemporains, eut un immense retentissement, et il est hors de doute que la nécessité de répondre
1. Abel Lefranc, Histoire du Collège de France, 142. Les programmes de rétablissement ne sont faits en français que depuis 1791 (Id., ibid.^ 364).
LKS OBSTACLES 15
à Calvin et aux autres protestants dans un idiome qui fût, comme le leur, compris de tous, contribua puissamment à faire accepter le français, même des théologiens catholiques ^ Des pamphlets raillent et injurient, et Tesprit populaire s'en contente souvent. Mais la situation grave où était TEglise imposait de discuter aussi, et en langue intelligible. Du Perron et François de Sales le firent, après d'autres moins importants. Et l'exemple suffit, venu de si haut, non pas pour que la théologie parlât désormais français en France — elle ne s'y est jamais résignée complètement — mais pour qu'il y eût au moins une littérature théologique.
L'importance de ces discussions était en raison directe du rang que la théologie occupait parmi les sciences. Or, elle en était la reine plutôt que la première, les autres, les « humaines », demeurant indistinctement basses et abjectes auprès d'elle. La conquête était donc de nature à faire gagner au français plus qu'aucune autre en élévation.
Mais, présentée ainsi, l'histoire des rapports entre le français et l'Église n'est ni assez complète ni assez longue. Le débat ne commence pas avec Calvin : il lui est antérieur. 11 ne porte pas sur le seul point de savoir si le français devait être ou non la langue de la théologie, mais s'il serait, d'une manière générale, la langue de la religion, des prières, des offices et de l'Ecriture elle-même.
On sait quelle place tiennent dans la littérature du moyen âge les écrits religieux en français. C'est par des Vies de saints quelle s'ouvre ; c'est une décision de concile qui reconnaît publiquement pour la première fois l'existence du roman. Néanmoins, la langue officielle des clercs et de l'Église de France était le latin, qui en avait pris le nom qu'il porte souvent, de clerquois. Si dans les sermons, les homélies, les catéchismes, en général dans toute l'œuvre de propagande, et morale et religieuse, il cédait souvent sa place au parler vulgaire, il demeurait, en revanche, seul admis dans les prières, les offices, la collation des sacrements, la liturgie tout entière.
En outre, le latin était seul en possession du privilège de traduire les Écritures. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas eu de Bible française au moyen âge-. Mais, malgré les traductions partielles du XII* siècle, malgré la version complète des Écritures de l'époque de saint Louis, malgré les adaptations de Guyard Desmoulins, de
1. P. Doré a écrit en français son Anli-Calvin. — Cl. de Saintes s*excuse encore de se servir de La langue vulgaire dans sa Déclaration d'aucuns athéisme* de Calvin et de Beze (1563).
2. Voir S. Berger, La Bible française au moyen âge ; Paris, Inip. nat., 1884.
Raoul de Presles, et, au xv* siècle, de Jean de Rély, on peut dire <jue durant toute cette époque de foi ardente, le fondement de la doctrine chrétienne ne fut connu qu'indirectement, et dans un texte faussé.
Ce résultat surprenant s'explique par Tattitude du pouvoir ecclésiastique qui, de crainte d'hérésie, s'appliqua de bonne heure à •empêcher la vulgarisation des textes sacrés. Déjà, en H 70, lorsque le chef des « pauvres de Lyon », Pierre Valdo, voulut faire traduire l'Écriture pour les ignorants, les persécutions d'Innocent III avaient arrêté cet effort ; sans doute le pape, dans une lettre à l'évêque et au chapitre de Metz, admettait que le désir de comprendre la Sainte Écriture n'avait rien que de louable ; il était facile de comprendre ce qu'il voulait dire en ajoutant qu'il avait été sagement « décrété dans la loi divine que toute bête qui toucherait à la montagne sainte devait être lapidée », et que « ceux qui ne voudraient pas obéir librement apprendraient à se soumettre malgré eux ». — Le concile de Toulouse, en 1229, fut plus net encore : il interdit aux laïques de posséder aucun livre du Nouveau comme de l'Ancien Testament et ne fit exception que pour le Psautier, le Bréviaire des offices et les Heures de la Vierge, mais à condition qu'ils fussent en latin ; tout livre de ce genre demeurait prohibé s'il était en langue vulgaire. A Tarragone (1234), cette décision fut complétée par l'ordre donné, sous peine de suspicion d'hérésie, de remettre tous les livres romans dans un délai de huit jours à l'évêque chargé de les brûler.
Ces décisions firent autorité * et de semblables prohibitions furent opposées non seulement aux suspects et aux hérétiques, comme Wiclef et Jean Huss, mais aux églises soumises et fidèles. En France, le pieux et savant Gerson, qui a écrit exprès pour les pauvres gens, se prononçait encore pour que le monde laïque se contentât d'extraits moraux et historiques, tant le préjugé était
1. « On voit par des exemples comme celui de Laurent de Premierfait, pourquoi un clerc comme lui préférait employer son temps à traduire Boccace : « Je congnois par moy, et aussi j'ay oy dire a hommes saj^cs et auctorisez que entre lectrez françoyz ne advint oncques si grant abusion ne si réprouvée manière comme d'avoir translaté -en langaige vulçar la saincte Bible, escripte artificiellement par saints docteurs latins. Les translateurs, quelz qu'ilz soient, ont commis sacrilège en desrobant, ravissant et ostant la beaulté et l'atour du tresprecis langaige et la magesté des sentences, et par entremesler impertinens et malsonans paroles ; par quoy ilz comme folz cuiderent ouvrir, mais ilz cloyrent les celestielz secretz et les divins misteres a ceulx qui n'ont sciences infuses ne acquises. Et ainsi raisonnablement il loist et est permis translater «eulement en vulgar celles histoires ou escriptures qui ont ung seul sens et entendement simpleselon la pure lettre» (H. Hauvette, De Laureniio de Primo fato^ ParisiU^ 1903, p. 65-66). ^
puissant et enraciné. H. Estienne n a donc rien exagéré pour le fond quand il a dit « qu'il se falloit autant cacher pour lire en une Bible traduite en langue vulgaire, comme on se cache pour faire de la fausse monnoye ou quelque autre meschanceté encore plus grande * ».
Toutefois, dès les premières années du xvi® siècle, une bonne partie de ceux qui voulaient une réforme de l'Eglise et qui prétendaient la tirer de Tétat d'abaissement où l'avaient précipitée les mœurs indignes du clergé et le développement effrayant de la superstition, jugèrent que le salut était dans le retour à l'Ecriture qui devait redevenir la base de la croyance et du culte. Ils demandèrent d'abord que, déchargée des interprétations, elle fût étudiée dans les textes authentiques, grec et hébreu. Ensuite, il leur parut de toute nécessité, pour qu'elle pût servir aux peuples de règle et d'étude, qu'elle leur fût donnée partout, traduite dans leur langue. Aussi vit-on les réformateurs, des plus hardis, comme Luther, aux plus timides, comme Briçonnet, admettre ce principe ou l'appliquer. Ce fut, je crois, Erasme qui le proclama le plus haut et qui du premier coup alla le plus loin. Dès 1515, avant Luther, dans son Enarratio Primi psalmi^ se dégageant de ses préjugés d'humaniste, il soutenait que la doctrine de Jésus pouvait être comprise du peuple comme des théologiens, et que ceux-ci ne le privaient de cette lecture que pour se réserver le rôle d'oracles, ou empêcher qu'on ne comparât leur vie aux principes que leur maître avait posés. Dans ime préface célèbre, mise en tête de la paraphrase de saint Mathieu, il revint à ce sujet : « Pourquoi paraît-il inconvenant, s'écrie-t-il, que quelqu'un prononce l'Evang^e dans cette langue, où il est né et qu'il comprend : le Français en français, le Breton en breton, le Germain en germanique, l'Indien en indien? Ce qui me paraît bien plus inconvenant, ou mieux, ridicule, c'est que des gens sans instruction et des femmes, ainsi que des perroquets, marmottent leurs Psaumes et leur Oraison dominicale en latin, alors qu'ils ne comprennent pas ce qu'ils prononcent. Pour moi, d'accord avec saint Jérôme, je me féliciterais plutôt de la gloire de la croix, je considérerais le résultat comme particulièrement magnifique et triomphal, si toutes les langues, toutes les races la célébraient, si le laboureur, au manche de la charrue, chantait en sa langue quelques couplets des psaumes mystiques, si le tisserand, devant son métier, modulait quelque passage de l'Evangile, soula-
1. Apol. pour Hérodote, éd. Ristelhuber, II, 151 et 153, ch. 30,
HUmire de U langue françai$et II. 2
géant ainsi son travail, que le patron, appuyé à son gouvernail, en fredonnât un morceau ; qu'enfin, pendant que la mère de famille est assise à sa quenouille^ une camarade ou une parente lui eu lût à haute voix des fragments ^ ».
On sait comment en Allemagne, Luther prit en main la question. Non seulement, il profita de sa réclusion forcée dans son Pathmos pour donner de la Bible cette version allemande (sept. 1522) qui joua un si grand rôle dans lunification de la langue ; non seulement il catéchisa et professa en allemand ses nouvelles doctrines, expliquant en langue vulgaire, dogmes, mystères et sacrements ; mais, après quelques hésitations, il instituait le culte en allemand '*.
En France, un mouvement semblable, quoique moins important, se produisit. En 1523, le 8 juin, parut, chez le libraire Simon de Colines, le Nouveau Testament traduit par Lefèvre d'Etaples, afin que « ung chascun qui a congnoissance de la langue gallicane et non point du latin », en un mot « les simples membres du corps de Jésus-Christ, ayant ce en leur langue, puissent estre aussi certains de la vérité euangelique comme ceulx qui Tout en latin ». Dans une éloquente préface, Lefèvre justifiait son dessein : « Se aucuns vouloyent dire ou empescher que le peuple de Jésus-Christ ne leust en sa langue levangile qui est la vraye doctrine de Dieu : ilz sachent que Jésus-Christ parle contre telz disant par S. Luc (xi)...