‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 188 sur 248 · PRONOMS PERSONNELS · texte numérisé non relu

PRONOMS PERSONNELS

PRONOM SUJET «. — Le pronom personnel sujet est très souvent absent dans les écrits du xvi* siècle ; il semble bien qu'il y ait là fréquemment un fait d'ordre conscient, provenant de l'imitation du style marotique 2.

Scève se complaisait à cette suppression (voir ma thèse De Ph, Bugn., p. 132). Et c'est sans doute pour cette raison que Ronsard l'a blâmé discrètement {Art. poet., VI, 457). Les grammairiens, Ramus (Gram., 91), H. Estienne [Hyp,^ 204-205), condamnent aussi l'omission, et dans la dernière partie du siècle on a fait de tels progrès sur ce point que les théoriciens du début du xvji® siècle noteront l'ellipse comme une licence condamnable. Par là se juge ce que dut être la marche réelle de l'usage.

Cependant, jusqu'au bout, la prose elle-même témoigne d'une véritable liberté. Écartons les exemples du commencement du siècle. En voici d'autres : son mary la traite mal, à cause d'vne garse qu'il entretient exprès ; de quoy se voulant esclaircir, et le voulant surprendre sur le fait, a pris vne porte pour Vautre, et, ayant trouué ma maison ouuerte, y est entrée en délibération de bien crier après son mary (Tourn., Cont,, act. iv, se. v, A. th. fr., t. VII, p. 207) ; Si lay eu quelques parties de celle que m'attribuez [Mém. R. Marg., p. 2) ; Si voulez venir auecques moy iusques chez le frippier à qui les ay baillées (Lar., Jal., act. 1, se. m, ^4. th. fr., VI, p. 19); les yeux ne nous seruent que pour pleurer^ et diriez que nous ne sommes rien que des statues suantes (Du Vair, 357, 22).

En poésie le sujet manque même dans des phrases optatives : le te supplie [ainsi tousiours Puisses iouir de tes amours) De dire a ma douce inhumaine (Rons., Po, ch., éd. B. de Fouq., 165).

1. Radisch, Die Pronomina bei Rabelais^ Leipzig, 1878, 8*. Fr. Jung, Syntax deê Pronomens bei Amyol^ Diss. de léna, 1887.

3. Marot écrit par exemple : Pourquoy me fais tant de pompes funèbres. Puisque ta bouche inutile me nomme?... Pourtant si suis deffaicte et descirée, Minisire suis des grans trésors du ciel... (Deplor. de FI. Robertet, t. II, p. 353'353).

IL NEUTRE, — II, neutre, suit à peu près la même marche que les autres pronoms, sous réserve de cette observation que nombre de verbes impersonnels : semble, faut, suffit, forment dès lors une sorte de formule reçue, où le pronom mettra très longtemps à s'introduire ^

Cependant, même avec ces verbes, on commence à le rencontrer souvent : Ven diray en ce traicté ce qu'il en fault dire (Dolet, M an. de trad,, 25); semble qu'il ny a point de mal(ti, du Fail, Eutr,, II, 8) 2 ; mon père, il me semble quil sera temps de me marier (Toum., Cont., act. ii, se. i, A. th. fr., VII, 141).

En général, il est encore peut-être un peu plus souvent absent que les autres pronoms : si on regardait aux autres disciplines,... se trouuera qu elles demeureront seiches (N. du Fail, Eutr., II, 15) ; et a touiours esté conseil hazardeux de fier... (Mont., 1. I, ch. VI, t. I, p. 32, note 3); et estait bruit que (L'Est., Journ. H. III, 36, 1); et est à noter, que (Id., ib., 294, 2); le roy d'Espagne,... rompit tout le mariage du roy de Portugal; et ne s'en parla plus (Mém. Marg. de. Val., 24).

Ce qui empêchait peut-être le développement de // neutre d'être plus rapide, c'est que sa valeur démonstrative était encore assez sensible pour qu'on s'en servît très fréquemment, là où nous mettrions ce et cela: il me cousta beaucoup (Rab., Pant., ch.' 17, 1. 1, 30i) ; il ne faut point plorerde tout cecy que ie vous compte, car peult estre qu'il nest pas vray (Des Per., Nouv. Récr., II, 10) ; // vous plaira prendre cella en gré aussi bien que s'il le méritait ( Jos. Scaliger, Let., 134) ; ie leur en lairrais l'vsage, parce qu'il ne me serait plus commode (Mont., 1. II, ch. 8, t. III, 91); et puis vous pensez quil en sait quitte pour Vespouser? Par la mercy Dieu ! il ne sera pas vray (Tourn., Cont., a. iv, se. iv, A. th. fr., VII, 195); Le voila mort! Il en est fait (Lecoq, Cain, dans Le XVI^ siècle de Darmest. et Hatzf., 324).

LE PRONOM DANS LES PHRASES IMPÉRATIVES ET INTERROGATIVES. — Ce qui paraît le plus caractéristique, en ce qui concerne le XVI* siècle dans l'histoire du pronom sujet, c'est la disparition de ce pronom à l'impératif a), et en revanche, la régularisation du même pronom dans les phrases interrogatives b).

1. La dessus y enst grandx dispnttes (Montluc, I, 371); Et semble certainement (Du Vair, 365, 31 ; Et nefault raporter cela a Louis le Gros (Fauch., Orig, de lai. fr.y 560 V).

2. Avec avoir, on trouve les trois formes : !• a; 2" il ay y a (confondues dans la prononciation), 3* il y a : Tant a en vous de grâces (S*-Gel., Po., I, 109); n'auoit pas longuement (N. du Fail, Eutr,, II, 9); y auoil vng gentil homme (Marg. de Nav. Heptam., 73, Jac).

a) Les exemples du pronom dans les phrases impératives sont très rares : veuillez-vous^ mon amour ^ vous-même secourir (Garn., IV, 84). Il ne reste usuel que dans la formule : tu sois le bienuenu (Pillot, 73 V**) ; vous soyez les très bien uenus (Nie. de Tr., Par., 27; cf. Lar., Les Tromp., act. ii, se. vu, A, th, fr., VII, 49, 51, etc.).

Palsgrave mettait presque toujours le pronom dans ses exemples, dans les paradigmes, il se contredit : fay on fay tu (100); nous esbahissons nous (118).

b) L'absence du pronom dans les phrases interrogatives est encore commune ; en particulier, à la 3« personne, quand il y a un autre sujet, on n'exprime pas il : Qui estes vous ? Comment vous appeliez (Pelet., Od, Œuv.^ 12 r**) ; Que reste plus? (Jod., Euff., a. V, se. II, A, th. fr., t. IV, p. 72) ; Peut quelcun s"* accroistre en se souciant? {Ch. hug,^ 66); Veult bien la terre m^ porter? VeuU bien Vair sans me tormenter Bafraichir de sa doulce aleine (Grev., Les Esb,, a. u, se. vi, A. th, fr., IV, 269) ^

SUBSTITUTS DU PRONOM. — La vieille locution son cors cesse à peu près d'être usitée comme substitut des pronoms. Les quelques exemples qu'on en trouve sont presque tous du commencement du siècle : estans venues les nouuelles de la mort de Alexandre^ sans hoirs de son corps (Seyss., Suc, d'Al.^ 14 r®).

SUJETS ET RÉGIMES. — C'est au XVI® siècle que le pronom détaché de son verbe cesse de se mettre au sujet, et que la forme du régime moi^ toi, lui, remplace définitivement je^ tu, il. Au début du siècle, on trouve encore le sujet aux 2* et 3® personnes : Et ta. Echo, qui faiz Vair résonner [hem. de Belg., dansDarm. et Hatzf., Le XVI^ s, en F,, 172); Tu estant mort, diras encore mieux (Forcad., p. 13) ; il de son cousté, paouure plus que ne (eut Irus (Rab., 1. III, ch. 25, t. Il, 124) ; i espère qu il et ses deux compaignons satisferont a vostre désir {Let, de Briçonnet, 1523, Herm., C, I, 111).

Je (sans parler des formules de procédure) est beaucoup plus fréquent, et se conserve bien plus tard. Il est constant chez Jean Lemaire de Belges : ie qui suis vostre chef souuerain, Condamneray vostre erreur si difforme, le Genius, grand Primat [Templ, Ven,, Œuv,, Stech., III, 119) ; et tant que, tantost après ce, ie estant dedans

1. Desportes écrit encore : Hé! pourquoi la Nature et les deux riont permis? Cette façon d'interroger ne plaît pas à Malherbe (IV, 377), quoique lui-même (1, 218) présente la même tournure : Verras tu concerter a ces âmes tragiques Leurs funestes pratiques^ Et ne tonneras point sur leur impiété ? (Il est vrai qu'il y a un premier sujet exprimé.

Il a aussi rayé dans Desportes ce vers ; Viendra iamais le iour qui doit finir ma peine? (f« 93 v; cf. Brunot, Doctrine, 498).

ladite efflize, viz partye du cueur et pilliers dicelle par terre , et les voultes percées en plusieurs lieux [J. d'Aut., Chron,^ t. IV, p. 146); ie [combien que indigne) y fuz appelle (Rab., Garg,^ ch. 1, l, I, H) ; Et ie, ton serf, Seigneur, Vay supplié [Bal. de Fr, P^, dans les Let, in, Marg. de Nav., 280; cf. Mar., II, 247); ie, folle adoncq, prins hardiesse, tant Que sur son dos ie montay (B. An., Lyon m,, B., IV, V*) ; ie la venu, de veoir le Roy prins cure (Id., ib.. A., VIII v®) ; ie hors desoing et cure M' acheminai dans la forest obscure (Forcad., p. 5 ; cf. p. 6, : ie, de plaisir si récent inspiré, Ay oublié partie ma tristesse. Et me rendi capable de liesse) ; Cependant ie, pauure banny, m'en iray sans confort, blasmant la tardité des heures (Lar., Les Tromp,, a. ii, se. v, A, th. />., VII, 43); ie,quin'ay accoustumé frapper telle canaille,,, m'accostay de lui auec vn visage riant (Id., ib., act. ii, se. VJ, ib,, 45).

Le régime est déjà commun au commencement du siècle : viueie, moy? non point moy, mais J, Ch, vit en moy (Lef. d'Ét., Pref., S^ p. N. Test., 1523, Herm., C, l, 163) ; Las! qui me dict le contraire, mHrrite; Cest moy, c'est moy qui de larmes le sers (M. de Nav., Dern. po,, p. 396) ; Jamais ne sera departy Moy de son cœur, ne luy du mien [Marg. de la Marg., IV, 134); veu que ne peux desprendre Ton cœur de luy, ne luy ton amour rendre [ib.y IV, 19) ; monte a cheual luy et ses gens (Nie. de Tr., Par., 186) ; de manière que lui-mesme souldra quelques vnes des questions (Amyot, OEuv, mor,, 418 r» B.).

On retrouve le sujet de la 1*"® personne jusque chez Amyot, mais il paraît étranger à Montaigne (cf. Herrig's Archiv, 49, p. 182) et à Du Bartas. H. Estienne donne dans les Hypomneses une règle semblable à la nôtre (161).

En vers, Baïf a corrigé je dans sa pièce à Ronsard (I, 51 et 405, note 44, M.-L.), tandis que le Quintil reprochait à Técole d'employer moi pour ie (Du Bel., I, 485, note 53, M.-L.). A la fin du siècle, c'est moy qu'on trouve à peu près exclusivement dans les textes : mais moy, qui sçauois la malice, perdois patience {Mém. de la reine Marg., 22) ; Moy, qui auois par commandement la bouche fermée (iA., 21).

FORMES LOURDES ET FORMES LÉGÈRES. — Les formes lourdes et les formes légères tendent à se confiner dans les emplois qu'elles ont gardés depuis. Sans doute, il est encore fréquent de trouver les lourdes devant l'infinitif et le participe : Or, suis-ie femme bien malheureuse de moy estre consentie a vostre plaisir faire (Nie. de Tr., Par., 202) ; pour toy aller faire besongner a mon mary (Id. ib,, 194; cf. 69, etc.).

Mais de bonne heure me, /e, «e, prévalent : mots.,, hors lesquels les prophètes mesme nont peu s'expliquer et depestrer (N. du Fail, Eutr.^ II, 14); si elles se veulent priver (Id., lA., II, 15); ie me haste de me produire et de me présenter (Mont., 1. II, ch. 8, t. III, p. 99); ie fus contraint, me faisant iournellement battre, me desrober de luy et rnen fuir (Id., ib., ch. 12, t. III, p. 239) : Usera temps de me marier quand lauray attaint Vaage de discrétion (Tourn., Cont., a. ii, se. 1, A. th. fr., Vil, p. 141).

En revanche, derrière un impératif, la forme lourde devient constante : laissez moi faire.

Un assez grand nombre de verbes continuent à se faire accompagner des pronoms lourds précédés de la préposition, qui aujourd'hui prennent me, te, se. Le plusjconnu est parler, qui s'emploiera encore de la sorte au xvii* siècle : il a parlé a nous.

Maison en trouve encore d'autres : A toy disant (Corroz., Hecat., Faire tout, p. 133) ; qui sont a vous obligez (Id., ib., Estre tondu, 169); la duché de Bourbonnois et d'Auuergne... quelle disoit et pretendoit a elle appartenir {J. B. P., 150). Quelques exemples inverses se rencontrent, mais ils sont rares: le ne me plainds quon m'vse de rigueur (Dol., II Enf., 28) ; ils se reuiennent incontinent (Amyot, Œuv. mor., 414 v° E.).

H. Estienne a donné là-dessus une règle que je ne vois pas mentionnée dans Clément, mais qui mérite d'être citée. « Nous disons : respondez-moy, monstrez moy cela, non respondez a moy, monstrez cela a moy (comme disent des gens novices dans notre langue) et pourtant : venez à moy. Il est venu à moy. Et de la même manière : il a parlé à moy, non il a parlé moy. Néanmoins il y a des verbes qui se font suivre de moy et a moy, parmi lesquels se trouve parler ; quoiqu'on ne dise pas : il a parlé moy, mais seulement il a parlé a moy... on n'use pas seulement àe parlez a moy... mais parlez moy est aussi en quelque usage, de même qu'on ne dit pas seulement : il a parlé a moy, mais aussi : il m^a parlé. Même, ajoute-t-il, un observateur rigoureux blâmerait peut être : parlez a moy, il a parlé a moy, lorsqu'on ajoute quelque chose, et préférerait : il m'a parlé de cela, parlez moy de cela.

Le lecteur doit savoir aussi qu'il entendra dire : venez moy dire le faict et venez me dire le faict... on entend également : il luy faut parler ei et il faut parler a luy^ (H. Est., Hy p., 170-71). »

1. Monlchrestien écrit encore : Plaise toy Vaccepter (ma prière) en sa seule farenr {Reine d'Esc, acl. IV, P. de J., p. 101, correction de 1604).

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