PASSIF ET ACTIF
Au XVI* siècle, le passif est, grâce à Timitation latine, toujours fréquent dans les textes littéraires, ainsi fiai est souvent traduit par soit fait, comme vider i par estre vu : De brasser vn tel mariage, Dont il faudra que le mesnage Soit faict la fable au populaire (Grev., Les Esb., a. i, se. ii, A. th. fr., t. IV, p. 244); ie diray, afin de n estre veu examiner les choses {Du Bel., De/f., II, 2; Cham., 189) «.
Des tours tels que : aisez a estre vaincus, se rencontrent aussi : elle est bien aisée d' estre esprise et enflammée (G. 3ouch., Ser., 1. I, ch. 3, t. I, p. 92).
Mais ce sont vraisemblablement là des façons d'écrire plutôt que de parler. Malgré tout, la syntaxe populaire ne va pas en ce sens.
Elle nous montre des substitutions très hardies de Tactif au passif, surtout à rinfinitif : me voyant digne d'estimer {Marg, de la M., IV, 134) ; Ton plumage tumbe, Et toy aussi prest a mettre soubz tumbe (Corr., Hecat., éd. Oulm., 133); tant y a que,., le tondre estoit imposé au vaincu (Pasq., Rech., 1. VIII, ch. 9, t. I, p. 780).
Il faut toutefois considérer comme populaire l'emploi du passif dans des phrases dont parlera Vaugelas, et qui sont fort anciennes. Ainsi, on a dans Beaumanoir [Coust., t. I, 60, ch. ii, 97) : se ces te chose est fête sauoir au conte. Voici des exemples analogues du xvi* siècle : furent iceulx ambasadeurs transmys quérir (J. d'Aut., Chron. de Louis XII, IV, p. 39) ; puis fut enuoyé quérir par le maistre d'hostel (Loy. Serv., p. 287) ; ie serois acheué de peindre (Bell., La Reconn,, a. ii, se. iv, A. th. fr., t. IV, p. 373^ ; estant fait iouissant d'vne beauté qui surpasse (Cyre Fouc, Ep, Arist., 6) ^
1. H. Kenntje, Der syntaktische Gebrauch des Verbums bei AmyoL Dis»., Leipz., 66 p. Ringenson, Sludier ôfver verbels synlax hos Biaise de Monluc^ etl bidrag till kâmedomen omiSOO Talets Franska. Upsala, 1S88, 8".
2. Comparez : afin de purger Vhonneur de sa maison^ essaiée estre diffamée par cest hosle reuerend (N. du Fail, Ealr.^ Il, p. 11 ^.
Histoire de la langue françaiie. II. 18
Emploi du réfléchi pour le passif. — Les constructions pronominales du verbe dont j'ai signalé le développement (I, 464-5), ont, au XVI® siècle, une grande fortune.
Malgré la boutade de Béroalde de Verville, si souvent citée [Moyen de parvenir^ § 2) ^ ce n'est pas un tour de pindariseur, c'est au XVI® siècle une locution de tout le monde, qui ne doit probablement rien ni à l'italien, ni à l'espagnol, ni même aux patois.
Les grammairiens, qui voient bien les défauts de la forme du passif en français, se rendent compte de l'utilité de ce substitut 2.
Les exemples, tant ceux où le verbe est seul que ceux où il s'accompagne du complément du passif, sont innombrables: Siceste ville se prent d'assauUj elle sera ruynée (Loy. Serv., p. 278; cf. p. 286) ; la sagesse de Dieu ne se comprend point par les plus excellens du monde (Calv., 78; dans Hug., o. c, 177); mais ne pense pas que cela se doibue plus obseruer par les orateurs que par les historiographes {Dolei, M an, de trad.^ p. 16) ; la dicte voyelle se doibt escrire (Id., ij&., p. 30) ; les pleurs deuroyent au poids d'or sachetter (S*-Gel., II, p. 93); les choses précieuses ne se désirent que des gentilz courages (Des Per., Nouv, Recr.^ II, 79); comme d'vn cheval qui se vent au plus offrant (Grev., Les Esb., a. n, se. vi, A, M. /"r., IV, 268); l'amitié c'est vn nomsacré^c est vne chose saincte^ elle ne se met iamais qu'entre gents de bien, ne se prend que par vne mutuelle estime, elle s'entretient non tant par vn bienfaict que par la bonne vie (La Boétie, Disc, de la serv.^ p. 53, éd. Bonnef.); les eaux,., se retienent et arrestent sur les carre fours desdits Noyers (Paliss., 28) ; cette rouille,,, qui s'accueille en l'ame par teU accidents (Du Vair, 343, 39) ; et pour ceste occasion se voit il (le ciel) par les hommes,,, quasi tout en tous les endroits de la terre (Id., 347, 36).
Dans les phrases impersonnelles, le tour se répand également : il se lict dans la Bible que,,, (Mont., 1. II, ch. 3, t. III, p. 35); le discours en seroit bien aisé a faire, comme il se voit du ieune Caton (Id., ib,, ch. i, t. III, p. 5) ; en nostre Marseille, il se gardait, au temps passé, du venin préparé a tout de la ciguë aux despens
t. Béroalde trouve que dire : la soupe se mange, c'est pindariser. 11 n*eût peut-être pas dit la même chose de : la soupe se mange chaude. On notera que Meigrel trouve aussi cette façon de parler : le pais se ruine, étnmjçe, mais fort usitée (63 r*).
2. Gauchie dit : « In passionc rerum inanimatarum vel animantiuro, quibus nttura sermoncm nej;avit, non licebit tibi usurpare vocem praeteriti temporis in praesenti; nam si illi praeÛxeris verbum substantivum aliqua perfectio notabitur, et tempui praeteritum ut : la maison est bastie, domus est extructa ; sic : le vin est bu, la terre est abourée * (107. Cf. une observation semblable de Mcigrct, 101 r«).
publics, pour ceux qui voudroyent h&ster leurs iours (Id., ÎA., ch. 3, t. III, p. 43) ; en lieu inhabité il s*estoit basti en trois ans quatre vingts maisons et cinquante hosteleries (d'Aub., II, 270, éd. R. et Causs.) ; il se parla pour moy du mariage du roy de Portugal [Mém, de la Reine Marg., 22).
On comprend que ce développement amena la disparition du tour encore usité au xv* siècle : il y eult fort combatu d'vn costé et d* autre (J. Chart., Chr,, I, 31). On préfère dire : il se combattit fort.
Forme pronominale des verbes intransitifs. — La construction qui consiste à joindre se aux verbes intransitifs ne paraît plus au xvi® siècle continuer les mêmes progrès qu'au xiv* ou au xv®. Tous les observateurs en ont noté des exemples (v. Hug., o. c, 171). Il serait facile d'y en joindre une foule d'autres : des qu^il eut tout son cas prest.,, se partit secrètement (Seysselj Success, -4Zex., 52 v") ; les riuieres tant de Seine que de Loire se débordèrent (/. B, P., 3281 ; comme va mon ventre, qui se grossit tousiours (Marg. de Nav., Le t. in,, 193); le me consens a sa liberté {Dolei, Gestes de Fr, de V., 57) ; le Roy,,, se délibéra de les attendre (Id., ib., 26; cf. Des Per., II, 260); qui se périt contre vng roch (Corroz., Hecat,, Péril, p. 175; cf. ib,, Service, p. 127); Nous endurons ces gentilshommes, depuis le matin iusque au soir, se deuiser sur vn contoir avec nos femmes (Grev., Les Esb,, a. i, se. i, A, th, fr,, IV, 231) ; maint gros tonnerre ensoufré s'esclattoit (Rons., III, 46, on trouvera pour la Pléiade une très longue liste dans Mart. Lav., Lex, de la PI,, II, 238) ; cf. : Tu m'as esleu fils de Roy et grand Prestre Où le Soleil se commence de naitre (Forcad., p. 8,) ; il se faut prendre garde d'vne chose (Mont., 1. II, ch. 13, t. IV, p. 166).
Toutefois, le mouvement est arrêté. Beaucoup même de ces pronominaux tendent à prendre désormais la forme intransitive : se combattre, se desdaigner, se dormir, s^habiter, se marcher, se soupçonner passent à combattre, etc.
Le retour fut très lent, et il n'a jamais eu lieu pour certains verbes, puisque nous avons encore beaucoup d'intransitifs pronominaux, quoique les fausses analyses sur lesquelles se fonde la règle du participe passé empêchent de les apercevoir. Le xvi® siècle en conservait encore qui ne sont plus : s'apparoistre, se bouger, se délibérer, se feindre, se sourire. C'est un point sur lequel il faudrait des statistiques, car les textes se contredisent trop souvent pour que dans l'état actuel des recherches on puisse rien afCrmer de précis. Ainsi :
le vendredy ensuiuant iceluy duc de Chifort (Suffolk) se partit de Paris... peu de iours après madame la Régente et toute la cour partist de Bloys [J. B. P., 386) ; le duc de Ferrare et madame Renée, sa femme, partirent de Paris {ib., 363). Au reste, on sait combien la diiFérence de sens est délicate à saisir enti*e un verbe transitif et le même verbe sous forme pronominale iatransitive : s'attaquer à quelqu^un est loin d'être synonyme de attaquer quelqu'un. La nuance est, je crois, aussi fine dans ces exemples de DuVair : nostre corps mesmes ne pourrit que pour germer (Du Vair, 406, 35); les fruicts... se nouent, se nourrissent, se meurissent, se pourrissent (Id., 361, 2).
Les études qui seront faites à ce sujet devront contenir les exemples inverses dintransitifs exprimant une idée réfléchie ou tenant la place qu'un verbe, soit réfléchi, soit simplement pronominal, a eue antérieurement ou postérieurement.
Ces exemples sont en très graiid nombre au xvi® siècle (cf. Hug., o. c, 174): Et lorsque Gargantua beut le grand traict, cuyderent noyer en sa bouche (Rab., Garg.y ch. 38, t. I, 142) ; tu debuois premier enquérir de la vérité (Id., ib., ch. 31, t. I, p. 118); aller auecques luy pour le garder d'ennuyer (Marg. Nav., Let. in., 189); Voy que son chef vers toy abaisser vient Pour te baiser (Ead., Dern. po., p. 419); En les lisant me prins a consoller (Ead., ib., 179); le Roy et aucuns ieunes gentilzhommes de ses my gnons... alloient en aucunes maisons iouer et gaudir {J. B. P., 55) ; V empereur... donna quelque espoir de vouloir accorder auec le Roy (Dolet, Gestes de Fr. de V.,67)J; que mon désir n'en croisse, et renouuelle (S^-Gel., II, 146); dont ie plaings, souspire et regrette (Corroz., Hecat., Estre tondu, p. 168); la fureur afoiblit (Baïf, II, 7); les ondes... commencent a raZmcr (Bell., I, 32); tel fteurist auiourd'huy qui demain flestrira (Rons., V, 206, M. L.); afin... que iamais son front ne ridast de vieillesse (Id., IV, 308, ib.); il n'est pas seur d'arrester, long espace (Forcad., p. 16).
PARTICIPE PASSÉ PASSIF AU SENS ACTIF. — Il est indispensable de signaler ici un fait, qui n'est pas nouveau assurément au xvi® siècle, mais qui commence alors à entrer dans la controverse grammaticale, c'est le passage du participe passé passif au sens actif. Cette forme, quoique passive par son origine, entrait dans les temps composés du verbe à Pactif, et elle devait se ressentir de ce rôle. Qu'on considère un verbe intransitif comme il a enragé, c'est en partant d'une forme de l'actif que le participe devient adjectif : un chien enragé.
En ancien français, on trouve avec ce sens actif : esfreé (effrayante, Chr. de Tr., Perc, 271); foimenti(\à., Er., 6114); trespansé {\A., Cligès, 4053); enparlé (Id., Perc, 9641); failli (Id., /A., 8163); forssené (Id., Cligès, 6242) ; celés {Rose, 13374), etc.
H. Estienne a déjà considéré cette particularité (Conf,, 117); il cite : forsené, enragé, esplouré, désespéré [ib,, 120). Il eût pu citer : résolu, délibéré et d'autres, ils existaient.
Ce développement tend à s'étendre à un certain nombre de verbes intransitifs, pronominaux ou non : Puis du dos et des bras efforcés par ahan, Fait sauter le froment bien haut dessus le van (Rons., Po. ch,, éd. B. de Fouq., 377-8) ; quand lauisay que sa beauté perie Se transforma en hydeuse Furie (Forcad., p. 5) ; V Europe conspiree ?r attend plus rien que ma mort désirée (Du Bel., II, 146).
VERBES TRANSITIFS ET INTRANSITIFS
Un grand nombre de verbes flottent, comme à toutes les époques, entre l'emploi transitif et l'emploi intransitif. Quelques-uns tendent k n'être plus que transitifs : prier, supplier, approcher, d'autres marchent en sens inverse : sourdre (encore transitif dans Commynes,
I, 456, M. : Dieu luy sourdit vng ennemy).
11 arrive souvent que, dans la même phrase, un verbe pris dans le même sens est tour à tour transitif et intransitif. Littré a déjà relevé dans Mont., III, 178 : ne regardez psis a cette voix piteuse, regardez ce teinct. G)mparez-y : il ne voulust... aucunement escouter ou regarder le prebstre qu^on auoit mis au tombereau près de lui, mesme a vng cordelier (L'Est., Journ. de H. III, 382). De même : ressemblant ces ieunes chiens (N. du Fail, Eutr,, \\y 7) ; au contraire : Elle ressemble a Diane (Forcad., p. 18).
Voici quelques faits ^ Verbes employés en qualité d'in transitifs : celuy qui plus luy assista en toutes choses (Amyot, Vies, Lycurg., 50, 1 ) ; pour lui (à Henri III) congratuler Vadeption de la couronne de France (L'Est., Journ, Henri III, 36, 2; ; combien qu^Ouide contrarie aux poètes susdicts, .,Al ne leur contrarie pas (H. Est., ApoL,
II, 118); Aristote contredit a ceste raison (Amyot, QEuv. mor,, 418, v<*, H.) 2; la Prouidence esclaire iournellement en toutes les par-