PARTICIPE ABSOLU
Participe présent. — La construction absolue du participe présent ne semble pas exister en ancien français, celle du gérondif, au contraire, est vieille comme la langue, si on entend par là qu'on peut en rapporter des exemples très anciens, ainsi les formules de l'épopée : oiant les cheualiers, volant tôt le barnéK
Mais cette construction était fort peu étendue, et elle semble avoir appartenu spécialement aux verbes voir et oïr : voiant tous^ s^ala rendre pris Au roi Artu (Chrest. de Tr., Perc, 5386).
Dans les traductions, le tour fut repris et étendu à toutes sortes de verbes, en outre, le participe avec flexion y prit la place du gérondif; ainsi déjà dans les Dial. Greg, : tesmonianz les bons et les feoz hommes (7, 9); racontanz quatre disciples (li., 55, 16). Ce latinisme se retrouve du reste chez d'autres que chez des traducteurs.
En moyen français, Timitation du latin amène une extension vraiment grande de ce tour : ensi prist H contes de Derbi, le roy d'Engleterre séant deuant Calais, la cité de Poitiers (Froiss., IV, 16, 3, ap., Riese). Stimming a relevé de nombreux exemples analogies dans Commynes [Zeitsch. f, rom, Phil.^ I, 220) : ces terres que la maison de Bourgogne avoit occupées,,,, viuans les ducs Philippe et Charles (V, 15); estans a Paris les ambassadeurs et ay an ê parlé, parla,,, ledit comte (VU, 2).
Des adjectifs comme présent sont assimilés aux participes : Présent le notaire d'Amours,,. Passe ceste obligacion (Ch. d'Orl., I, 117).
Au XVI® siècle, les poètes de Lyon usent et abusent de cette construction : Continuant toy, le bien de mon mal, A t' exercer, comme mal de mon bien : Vay obserué pour veoir, ou bien ou mal, Si mon service en toy militoit bien (Scève, Del., LXV, p. 33) ; [Ma Dame) Est de Pallas du chef ingénieux Celestement, voulant Dieu, départie (Ph. Bugn., ^ro^, LXXVI, p. 68)2. Cesontlà de vrais ablatifs. Au reste, dans cette école, on ne semble passe douter qu'il fallait des cas au latin pour lui permettre certains tours, et que le français, ne les ayant pas, ne saurait reproduire ces tours librement.
Mais il faut dire que des participes absolus se trouvent partout.
1. V.Max Roi tz8ch,DasParh'cip beiChrestien^ Diss., Leipzig, 1885, 8% et P. Klamenz, Der syntaktische Gebranch des Participium Praesentis und des Gernndiams, Breslau, Dis»., 1884. Cf. Tobler, GÔU. Gel. Anz., 1874, 34, 1060, 1061.
2. On trouve même cette construction avec un adjectif : Mon luth... A cousté de Venus marine Sera gardé, elle voisine (Philibert Bujçnyon, Erot.^ p. 99); Ton doulx venin, grâce tienne, me fit Idolâtrer en ta diuine image (Scéve, Del., III, 1).
Histoire de la langue française, II. 30
(Cf. Hug., o. c, 219, 223) : et si tost qu'elle fut leuée et ensevelye, actendant la compaignie pour son enterrement, arriua son pauure mary (Marg. de Nav., Heptam., 1,269, H., o. c, 224) ; restant seulement vne maison, y mist le feu dedans (Rab., 1. III, ch. 2, t. II, 24) ; Tu sçais que cest esté, nous estant au village, sortit hors sa maison madame Victoire (Lar., Le Fid,, act. ii, se. ii, A, th. fr,, VI, 311) ; -B/ entre ceux qui estoient familiers de Drusus, fils de C Empereur Tybere, il y auoit vn médecin qui deffioii tout le monde a boire, mais estant espié de près, on trouua que deuant boire, a tous coups il prenoit cinq amandes ameres, a fin quil ne senyurast point : ce quaiant esté obserué, et lui estant défendu de ce faire, il ne peut pas depuis tant soit peu durer ne résister (Plut., Œuv. mor., 372 V, E) ; il est presque desia imprimé, ne restant a faire que trois quayers au plus (Jos. Scaliger, Let., p. 31) ; ledict sieur du Ferrier na eu le moyen den escrire à Monsieur d^Abain, causant la peste, qui est si grande (Id., ib,, p. 61); -B^ il y a grande apparence que les régions tempérées furent les premières habitées, comme la Mésopotamie et Palestine : estant vray semblable, tout ainsi que le cœur et le foye sont {au dire d'vne bonne partie des Médecins) formez en V homme auant les bras et les iambes : qu aussi celles du milieu de la terre, ont esté premièrement habitées (Fauehet, Orig. de la l. fr., p. 534 ro).
Participe passé. — participe construit absolument Le participe passé, construit absolument, ne se rencontrait pas en ancien français, en dehors des traductions et des œuvres soumises à Finfluence latine. C*est même là une caractéristique de notre langue en opposition avec le groupe hispano-portugais.
Il ne faut pas, en effet, considérer comme présentant des constructions absolues des phrases telles que la suivante, qui sont très fréquentes : si s^en reuint lance leuee (Perc, 2646). On a là affaire à un simple complément du verbe, complément de manière, qui est à Faccusatif.
Pourtant, ce participe construit absolument, qui manquait à Villehardouin, mais qui apparaît déjà chez Joinville et chez Beaumanoir, se retrouve plus fréquemment, au fur et à mesure qu'on avance, surtout avec les verbes voir et ouïr, mais aussi avec toutes sortes d'autres verbes.
En moyen français la construction est presque naturalisée. On trouve, dès le xiv° siècle, de véritables constructions absolues, comme dans les phrases latines : et y ce ouy, ... son père commanda [Chron. paris, anon., p. 36).
Au XV* siècle, ces constructions deviennent toutes usuelles : Et ce venu a la congnoessance de messire le Porc ^ François... se partit dudit lieu a bien de huit vingtz... combatans (J. Chart., Chron., I, 44); Qui fut esbahy et courroucé, ceste response oye^ ce fut nostre va luy dire [C. Nouv.^ I, 130) ; iescay, quellevouldra^ moy la venu, sentir et taster la lance dont ie entens a fournir mes armes (/A., I, 83) ; lesquelles a son plaisir leues, me dist (Saintré, 97) ; alors ouyes ces paroles, le mareschal va au roy faire son raport {Ib., H9); faict ces traictés et tous les Almans qui estoient en Bourgongne retirez au seruice et gaige du Boy, la puissance des Bourgongnons fut de tous pointz rompue (Id., p. 23-24).
Le participe passé, ainsi employé, est plus que jamais de mode au XVI® siècle : Passée la mer Picrocholine, voicy Barberousse qui se rend vostre esclaue (Rab., Garg., ch. 33, t. I, 125); Passée la pestilence, cestuy home caché dedans le benoistier, aroyt vn champ grand et restile (Id., 1. IV, ch. 45, t. II, 427) ; mais il en auoit deux cens quatorze de le despendre, hors mis la réparation de dessoubz le nez (Id., Pant., ch. 17, t. I, 305). Si s'en allèrent par deuers luy, et, eulx venus en sa chambre, leur dist .. (Jean d'Aut., Chron., IV, p. 59). Dans le deuxième tiers du siècle, le tour est encore partout : il veult rauir, moy contraint, ma pensée... (Forcad., p. 4) ; AT ayant donques esté proposé discourir des passions humaines... fault sçauoir que tout ce que nature fait... {Disc, dans Frémy, Ac. des Val., 243).
Il ne faut pas confondre avec le cas où ce participe est rapporté au sujet du verbe ' : Elles arriuées se vont gec ter a genoulx (Loy. Serv., 295); et elle entrée en sa chambre secrette... Tousiours pleuroit (Pelet., Od., OEuv., 19 r^).
PARTICIPE PASSÉ RAPPORTÉ A UN SUBSTANTIF DÉPENDANT DE PRÉ- POSITION, — Je considère comme une imitation du latin la construction du participe où Stimming [Zeitsch. f. rom. PhiL, I, 221) voit un participe absolu, auquel on aurait ajouté une préposition pléonastique : après la paix conclue, il pust retourner (Gomm., II, 9). C'est à mes yeux le*latin/>o«^ pacem conclusam 2.
Au XV* siècle, ce tour se trouve fréquemment et bien ailleurs que chez Commynes. Ainsi : après les congez a madame sa femme prins (C Nouv., I, 85); assez tost après ceste nouvelle oye [ib., I, 129) ; tu... après ton cœur ammolly par diuine œuvre, tu es reuenu a ta nature (G. Chastell., Chron., I, p. 222).
1. Cette façon décrire est courante au xv« siècle: tulz la doncquesvenuz et Arriuez diMposerent de leur fait comme de guerre (C. Nouv.^ Il, 126; cf. 133, etc.).
2. Cf. : après plusieurs menues choses faictes par le gouuerneur (Comm., t. II, p. 24, éd. M.); après ce cas aduenu peu de loars, ie arriuay (Id., i/>., p. 30).
Le XVI* siècle garde cette syntaxe : le roy après les lettres veues et auoir ouy parler la dicte dame de Lorraine^ il fut très content (J. B, P., 155) ; qui est chose plus cruelle que veoir Vennemy,., après touts bien rauiz, submettre les personnes a seruitude perpétuelle.., (Dolet, Gestes de Fr. de V., p. 54).
Il est même à remarquer que ce tour pénètre jusque chez les gens qui n'ont point de lettres : après luy reuenu (Nie. de Tr., Par., 151); depuys mes lestres ecrystes (D. de Poit., Let., LXIV, p. 112, autogr.).
PARTICIPE PASSÉ SUIVI DE QUE ET DES VERBES ÊTRE, RESTER, ETC. — Ce tour que j'ai signalé au xv® siècle, où un participe se rencontre suivi d'un que et d'un verbe attributif, est en pleine vigueur : la bonne dame fut bien estonnée... et releuée quelle fut^ dist... (Loy. Serv., 294); et la venuz que fusmes (Dolet, // Enf., 11); Venu que fut, raconta (Rab., Garg., ch. 36, t. I, 135); Descendu que feut, le Moyne se deffist de tout son arnoys (Id., lA., ch. 42, t. I, 157); et marié qu il fut, sa femme... cômencea a le pratiquer (Amyot, OEuv. mor., 240 r<*, D) ; au demeurant tué quil Veut (Id., ib.) ; toutes fois escrit quil reste ne se prononce point (Pelet, 19 v**) ; arriuez que fusmes en la maison, le capitaine nous mena en vne chambre (Lar., Jal., acte iv, se. ir, A . th. fr., VI, 59) ; arriués que fusmes au bout... il fauzist descendre (Montl., I, 118) ^
A la fin du siècle, Palma Cayet en use encore fréquemment : Acheué quil eut, le roy confirma encores derechef ces paroles [Chron. Sept., 90, 1) ; Approchée que fut Sa Maiesté... le comte de Gavry {ib., 103, 2). On le retrouve dans la Ménippée : arriuez quils furent tous en cest équipage (Text. prim. de la Ménippée, éd. Read, 19;cf. p. 28).
Et au XVII® siècle, quelques fidèles de la tradition le défendront encore : quelle frenaisie cependant de rebutter... retourné qu*il fut, depesché quil fut, marie quil fut? (M"® de Gournay, Ombre, 962) ^.
Accord du participe passé
Les règles d'accord du participe passé avaient, on le sait, été résumées en quelques vers par Marot. C'était en gros la consécration de la règle de position ^ :