‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 35 sur 248 · Paris, Jacq. Bezé, 1600, in · texte numérisé non relu

Paris, Jacq. Bezé, 1600, in

4. Plutarque, De l'industrie des animaux^ trad. par Arnault Pasquetde La Rochefoucaud, 1557.

5. Les Six livres de Pedacion Dioscoride.,. de la matière médicinale, par Martin Maillée. Lyon, Macë Bonhomme, 1559.

Histoire de la langue française. II. 5

La PHILOSOPHIE MORALE ET MÉTAPHYSIQUE. — Le Roy, le grand traducteur dont j'ai déjà eu à parler, qui a le premier osé traiter de politique en français dans une chaire royale, a revendiqué aussi rhonneur d'avoir le premier écrit dans cette même langue \m ouvrage de métaphysique *. C'était une illusion. Depuis trente ans, un certain nombre de versions avaient commencé à faire connaître la morale, et aussi la philosophie de Lucien, Plutarque et même Platon 2. Si, en effet, VHipparchus de ce dernier roulait sur la « conuoitise de Fhonmie, touchant le gain et augmentation des biens mondains », VAxiochus, qu'on lui attribuait, s'élevait jusqu'à la discussion de l'immortalité de l'âme, et Dolet avait traduit en même temps les deux dialogues, à la suite de son Second Enfer. Simon Silvius, dit de la Haye, avait traduit à son tour le commentaire du Banquet, donné par Ficin (1546); Philibert du Val, le Criton (1547); François HotmanyV Apologie de Socrate (1548). Pontus de Tyard se trompait donc aussi, quand, dans son Second Curieux (1557), il estimait à son tour être le premier « n'y ayant personne qui l'eust précédé en philosophie, et de ceste façon ». La longue apologie qu'il a mise en tête de son ouvrage et qui n'est qu'un résumé agréable des espérances et des propositions avancées par tant d'autres, arrivait trop tard ^.

1. Phedorif à Paris, Seb. Nivelle, 1553. Il estime dans sa préface que « le labeur a esté grand a traitter premièrement en la lanji^ue françoise ces matières hautes, obscures et esloignees de Tintelligence commune des hommes ».

2. Tory avait traduit la Table de Cébès (1529), la Mouche de Lucien (sans date), les Politiques de Plutarque (1530) ; Belleforest, Ui Honte vicieuse du même (1554) ; Du Moulin, le Manuel d'Épictéte (1546). Des Périers avait donné en 1541 le Lysis» Héroct, en 1543, VAndrogyne; Cicéron avait également commencé à passer en français.

Voir à ce sujet : Abel Lefranc, Le platonisme dans la littérature en France à Vipoquede la Renaissance (1500-1550); R. h. /., III, 1; et Hennebert, Histoire de la, traduction au XVi* et au X VII' siècle,

3. Pontus de Tyard. Extrait du Second curieux^ 1557, édit. Marty-Laveaux, p. 234. « Sire, quand je commençay de composer ces discours, j'auois de long temps preucu, qu'ils ne pouvoyent cstre que difficilement bien escrits ou agréablement receu» en nostre langue. Car voyant les escrivains François n'auoir encores traicté en prose, que des recueils d'histoires ou Romans fabuleux, en quoy ils auoyent employé la façon de parler plus vulgaire et familière, comme leur sujet estoit vulgaire et familier : Je ne doutois point qu'il seroit mal-aisé de former un stile de plus élevée et belle façon, pour dignement représenter et exprimer les hautes et belles conceptions des Philosophes, ou que celuy qui s'y essayeroit ne rencontreroit promptement le jugement vulgaire en sa faveur. J'auois bien souuenance des difficultés debatues sur semblable argument entre Varron et Ciccron, disertes lumières de leur langue, qui, pour rapporter la philosophie Grecque en langage Latin, voulurent voire furent contraints, de s'eslever sur le stile vulgaire, en danger toutcsfois point estre leuz : Pour ce fdisoit l'un d'eux), que les sçauans dcdaigneroient les livres Latins, puisqu'ils auoient les Grecs : ci que les ignorans, ainsi qu'ainsi, ne les entendroycnt pas, traitant de choses tant difficiles, et malières si hautes. Je sçay que semblables paroUes se tiennent, quand on discourt de l'enrichissement du langage François, lequel ne peut être estimé de plusieurs François mesmes, digne

Oq peut admettre qu'il n'a pas connu le Cymbalum mundi^ ou que, Tayant lu, il n'a pas découvert, comme les théologiens, le

ou capable d^esire employé plus hautemenl qu'au froid récit de quelques plaisans contet», ou à la plainlc de quelque amoureuse langueur. Je n*ay recogne u que trop grand nombre de ceux qui, desgoutez des fruicts de leur jardin, recherchent pour appétit de plu5> grandes délices, les plantes cstrangeres : en quoy leur goust ne me semble procec - du ^>ti* s sain naturel. Aussi pour la satisfaction du désir que j*ay de laisser à la postérité mémoire de la part des lettres que j'auray cultiuées : je semeray en mon propre terroir, Testimant autant capable de porter de bons fruicts, qu*autre duquel mon voisin me puisse accommoder. Et ne veux alléguer pour exemple imitable, les premiers Grecs qui ont honoré leur langage de toutes les sciences, comme Orphée, Hésiode, Homère, Hérodote, Hippocrate, Platon, Aristote, Xenophon, Demosthene, et les autres, precedens et voisins de leurs siècles, pource que Ton nie respondroit qu'ils n'avoient peut-estre cognoissance d'autre langage que de leur maternel. Mais j'en nommeray d'autres pour le respect desquels cette exception ne sera point admise. Qui ne sçait que Plutarque, Ptolemee et Galen (non plus redevables aux lettres, possible que les lettres à eux) ordinaires au seruice des Empereurs Latins, et qui ont fait à Rome, en long séjour, monstre de leur gentil esprit et doctrine admirable, avoyent familière et bonne connaissance de la langue Latine ? Est-il k croire que Plutarque (surnommé par Eunapius, la Venus et la lyre de philosophie) précepteur et familier de Trajan et Galen médecin d'Antonin, Comode, Pertinax et Seuere, fussent ignorans du langage duquel leurs Princes et ceux de leurs maisons se seruoyent en discours et entretien ordinaire ? Quand cela se tireroit en doute, plusieurs passages de leurs liures en seroyent très suffisante preuue. Si donc ils auoyent l'usage en main de la langue Latine, pourquoy n'ont-ils en ceste ferucnle deuotion de complaire à leurs Princes Romains, escrit en langage Romain ? La response est facile : qu'ils tenoient pour resolution véritable, le naturel estre touiours en l'homme, meilleur que l'artifice : et que chacun exprime en sa langue naturelle plus naïfuement les imaginations de son esprit qu'en un langage aprins, tant prompt et familier le puisse il avoir. El de mon aduis celuy tesmoigne trop de son seruile et esclaue naturel, et combien il a la langue dure et misérablement empeschee, non sans tache de vaine ostentation, qui tasche de s'expliquer mieux en un langage estranger qu'au sien propre : mesmes entre ceux qui le sçauent entendre. Aussi ne voulurent ces doctes Grecs, faire part à leurs successeurs des belles sciences dont ils auoyent les esprits enrichis, qu'en la langue en laquelle ils se sçauoient si naturellement faire entendre, et si disertcment. Chose que les Latins ne blasmerent et dont leurs concitoyens Grecs recourent honneur, leur en demeurant perpétuellement obligez. De mesme afîection furent touchez les Latins de la plus belle marque : Caton (qui fort avancé d'aage apprint la langue Grecque), Varron, Giceron, Salluste, César, Vergile, Horace, Ouide, et les autres de nature élégante, auoyent et les sciences et la langue Grecque à commandement : mais qui est celuy d entre-cux qui n'ayma mieux escrire en la sienne naturelle, qu'en celle qu'il avoit

acquise par laborieux et artificiel estude? Si donc en traitant diuers sujets, ils

ont hazardé Tentreprinse d'embellir de plusieurs et diuers changemens leur langage : et si après tant de crainte de n'estre leuz, et receuz, ils ont rencontré un plus heureux succès à la réception de leurs livres, profÛt des studieux, honneur de leur langue et loiîable mémoire à la postérité : doiuent les beaux esprits François désespérer, de pouvoir à la fin trouuer la France fauorable, et penser qu'il ne se rencontrera personne gracieuse et respectueuse à leurs escrits? Suyuant les beaux exemples Grecs et Latins, il faut oser, et se bien-heurer d'un espoir que nostrc langue receura de l'honneur et qu'elle en est capable. Vous serez en ceci seure guide et très belle lumière, Sire, qui tant aggreablement et disertement y savez discourir de toutes belles et rares sciences, et qui en vers et en prose escrivez si nettement vos riches imaginations, que le doux stile duquel vous usez, emporte dignement le surnom de Royal. Et deura à l'imitation de V. M. la plus gentille et généreuse partie de la Noblesse, exercer son entendement, et se façonner l'esprit et la langue, et la plume, pour sçauoir parler et escrire ce a quoy nos devanciers n'ont possible attaint seulement du désir. Donc j'atten (et Dieu ne vueille tromper ma preuoyance) que ceux de nostre langue, ausquels les eslrangeres ne seront point cogneuës, et qui

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sens profond et caché de ces facéties, ou enfin qu'elles lui on paru, même sérieusement interprétées, viser plutôt la religion que la philosophie. Mais, même en écartant Des Periers, Tyard avait eu un autre prédécesseur dans Ramus. C'est en 1556 que celui-ci avait fait paraître sa Dialectique, voulant, « à Texemple et imitation des bons escholiers rendre sa leçon à la patrie, en laquelle il auoit esté engendré et esleué, et lui declairer en sa langue et intelligence vulgaire le fruict de son estude * ». On sait la place que tint ce livre d*un révolutionnaire devenu, malgré toutes les oppositions, une sorte de classique. C'est la première manifestation d'une pensée à laquelle Ramus resta fidèle toute sa vie, celle de a faire retourner les arts libéraux de Grèce et d'Italie en Gaule ». La mort seule Tempêcha d' « apprendre à parler françois a la Rhétorique, Dialectique, Arithmétique, Géométrie, Musique, Astrologie, Physique, Ethique, Politique ».

Sa Dialectique à elle seule le prouverait, puisque, dès 1556, il y avait hardiment répudié la langue comme les idées des docteurs. Mais, outre sa Dialectique, les conseils qu'il donnait à Forcadel d'enseigner en français les mathématiques, le regret qu'il exprimait à THospital et à Cujas, dans ses Scholœ mathematicœ (1567; livre II, fin) « que les Français n'eussent que des mvriades

toutesfois auront l'esprit doué de quelque studieuse curiosité^ liront nos œuures, ne pouuans entendre les escrits des autres nations : et ne seront, croy-je, tant esblouYs d'entendement les doctes et exercez aux autheurs Grecs et Latins, qu'ils mesprisent dédaigneusement leur langage et propre, et naturel. J'en conçoy une bonne espérance, voyant nos plus sçauans aimer dcsia et rccercher la poésie Françoise, pour ce qu'en ce genre d'escrire les François ont tant auancé au changement du stile des rymeurs qui les ont précédez de trente ans seulement, qu'ils semblent céder bien peu aux Grecs et aux Latins : et que quelques disertes traductions sont curieusement recueillies, et embrassées de chacun. Si donc quelqu'un de nostre langue rencontre heureusement à expliquer les beaux discours de la Philosophie, plus disertement, a^rgreablemenl et mieux que quelque Amafanius ou Rabirius, les François seront-ils tant iniquement cnuieux, qu'ils ne prestent aux leurs les mesme* ou semblables heures, lesquelles ils veulent bien employer à la lecture des estrangers ? Voudront-ils pas permettre, que la prose s'esleve sur le stile bas et rampant des premiers, comme ils appreuvent, honorent, et chérissent les beaux ve^ des poètes de ce temps, tant eslevez dessus les rymes de leurs prédécesseurs Ennieset Lucilles ? Gcst espoir ma donné courage, et m'a fait oser escrire le premier, n'y ayant autre que je sçache, qui m'ait précédé en ce sujet de Philosophie, et de ceslc façon. Que si ce n'a esté assez suffisamment pour endoctriner, ny auec autant d'ornement qu'en requiert la matière, ce deura avoir esté assez pour inciter les autres à mieux faire. »

1. En Avignon, Barth. Bonhomme, 1556. Préf., p. 10. Dans sa Grammaire, à chaque instant, il est traité des qualités de la langue française. Voir p. 39. « le sens mon cueur fort esiouy d'entendre que nostre France soit si élégante au pris des nations que nous estimons les plus facondes du monde, et au regard desquelles nous iugeons nostre patrie comme sauuaige et agreste. » Cf. p. 40. « Geste prolation est ung aultre ai'gument de la suauité de nostre langue. » Gf. p. 54. « Langue, dy-ie, louable sur toutes langues pour son excellente beauté et doulceur. »

de lois rédigées dans une langue étrangère », prouvent bien qu'il avait vu depuis longtemps, et dans toute son étendue, Tœuvre à accomplir. Et, s*il la plaçait sous le couvert de l'initiative royale, c'était surtout, j'imagine, pour rappeler aux Majestés qu'im si grand bien « n estoit pas moins digne de leur ambition, que le bonheur d'amplifier leurs monarchies de grandes conquestes et dominations ».

On sait et on verra dans cette histoire que, peu à peu, l'exemple de cet hétérodoxe commença d'être suivi, mais avec quelles hésitions ! L'obscur traducteur de Pierre Coustau, Lanteaume de Romieu, ose à peine donner les narrations philosophiques, craignant les objections qu'on avait faites à Cicéron ^ ! et Montaigne redoute de confier sa pensée à un langage qu'il trouve suffisamment « gracieux, délicat et abondant, mais non pas maniant et vigoreux suffisamment, qui succombe ordinairement à une puissante conception », et qu'on sent « languir et fléchir sous soi », pour peu qu'on « aille tendu ^ ». Il n'est pas impossible que d'autres aient eu un scrupule d'autre espèce, analogue à celui des théologiens, et n'aient craint de dévoiler au public des secrets dont il pourrait abuser. On en retrouve encore l'écho dans VOrgane de Du Fresne qui se défend d'avoir livré au vulgaire un outil dangereux.

En tout cas, le mouvement fut lent, et la philosophie française de la fin du xvi® siècle compta plus de traductions que d'oeuvres originales. La disette dont parle un contemporain ^ continua, tandis que le langage latin « acheuoit de se remplir jusqu'aux bords ». II faut arriver jusqu'au terme de la période pour y rencontrer l'œuvre magistrale de Du Vair. Le traité de la Sagesse de Charron commençait seulement à s'imprimer en 1600. En réalité, malgré des esprits hardis, on n'était point parvenu encore à s'affranchir de la pensée et de la forme scolastique.

1. Le Pegme de Pierre Constan^ avec les narralions philosophiques y mis de Latin en Krancoys par Lanteaume de Romieu, gentilhomme d'Arles. Lyon, Macé Bonhomme, 1560. Au. priuilègc.

m Au Lecteur Salut. Il fut un tems, ami lecteur, que je pensois auoir assez fait, t'ayanl baillé en notre langue les vers Latins de l'auteur : laissant les Narrations Philosophiques en un tems de plus grand loisir. Et me métois deuant les yeux ce que plusieurs obietoient à Ciceron, quftd il s'efforçoit de traitter en sa langue, et quasi donner la bourgeoisie de Romme à la philosophie, qui de Tage de ses pères auoit pris et sa naissance et son entretien en Grèce : luy alleguans que cens qui sauoicnt en Grec ne liroient ses liures, pource qu'ilz aymeroient trop mieux chercher les fontcines : et d'autre part qui ne seroit versé en ladite langue, ne toucheroit point à ce qu'il ne pourroit entendre sans la langue et discipline des Grecs. »

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