‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 36 sur 248 · MonUigne, Ess,, 1. III, c. 5. Cf. l. II, c · texte numérisé non relu

MonUigne, Ess,, 1. III, c. 5. Cf. l. II, c

3. Voir P. Breslay, L" Anthologie ou Recueil de plusieurs discours notables; Paris, 15T4. Dédicace à M. l'abbé de Saint-Serge.

J'ai déjà eu loccasion de dire que le premier apologiste de noire langue au xvi® siècle était un historien. A parler vrai, cela est peu surprenant. L'histoire à cette époque était surtout considérée comme une leçon de morale et de politique. Pour aller à ceux qui pouvaient en profiter, cette leçon devait se faire française, car, on le sait, le grand nombre de ceux qui étaient mêlés aux affaires étaient incapables de Tentendre dans une autre langue. « Es cours des princes et seigneurs », comme dit N. Savetier, étaient « plus volentiers receuz et leuz livres en françoys que en latin en tant que communément plus y conversoient de gens laiz que de clercs * » . Dès lors, qu'ils y fussent poussés par les princes et les grands seigneurs, ou qu'ils s'y portassent d'eux-mêmes, les écrivains d'annales, de mémoires, d'histoires proprement dites, devaient être enclins à délaisser la langue latine. Ajoutons tout de suite que l'exemple n'était plus à donner, grâce à toute une longue suite de chroniqueurs, dont le dernier, Commines, était bien connu, même avant d'être imprimé.

Ces raisons expliquent à la fois comment, depuis le temps de Seyssel et de Lemaire de Belges, les livres d'histoire, originaux ou traduits, se multiplièrent, et pourquoi on trouve si rarement un auteur qui prenne la peine de justifier son dessein 2. Il paraissait visiblement tout naturel « de françoisement escrire ce que par les

1. Le premier volume des Grants décades de Tylus Livius^ translatées.... [par N. Savetier]. Paris, Jehan Petit, 1530.

2. L^abbé Hamon, dans sa thèse sur Jean Bouchet, Paris, 1901-1902, note cependant une éloquente apostrophe placée par Quentin, ami de Jean Bouchet, en tète des Annales d" Aquitaine (\b^\): « Ils ont écrit en latin, ceux qui écrivaient pour des Latins ; un Français ne peut-il donc parler à des Français leur propre langue ? Il le peut, à mon avis... La nature n'a pas créé la France si débile, si dépourvue de bons esprits,, qu'elle ne puisse trouver des panégyristes de sa propre excellence. »

Il appuie sur cette dernière idée, que la Pléiade laissera si complètement de côté ; il s'emporte avec éloquence contre un défaut de notre race, — folie ou ingratitude — . qui nous fait estimer jusqu'à Tébahissement les gloires des autres peuples et railler nos propres gloires : « Dans notre sotte admiration, nous préférons un moucheron ridicule sorti de n'importe où, pourvu que ce ne soit pas de France, à l'éléphant né du sol de la patrie » {sic).

Par une inconséquence fréquente et qui fait mieux comprendre cette curieuse époque, ce panégyrique enthousiaste de la langue et des gloires françaises est écrit en latin.

ancestres auoit esté françoisement, c'est-à-dire courageusement entrepris, vertueusement géré, et heureusement accomply ». Et Du Haillan s'étonne d'être le premier qui ait osé ou voulu écrire en sa langue une histoire véritable de ses rois et de sa nation, tant ce dessein lui semblait devoir venir naturellement à tant « d'excellents esprits » qui savaient bien écrire et possédaient tout un trésor de documents K

Ce n'est pas à dire que les historiens s'abstiennent absolument de ces déclamations ou de ces plaidoyers, comme nous en avons relevé ailleurs. Amyot, en présentant au roi son Plutarque (1559), n'a-t-il pas dit son mot sur l'utilité qu'apporteraient tant de « bons et beaux livres », et félicité le roi que ses sujets reçussent en si grand nombre ces « outils de sapience » , sans être obligés de se travailler pour apprendre « les nobles anciennes langues », qui coûtent beaucoup de temps et de peine * ? — Deux de ses successeurs ont mis en tête de leurs œuvres de véritables discours, diversement remarquables. Le premier est Antoine Fumée, qui, après avoir donné les raisons qui lui ont fait choisir son sujet, termine sa préface en essayant de contenter « ceux qui estiment le papier perdu escrit en nostre vulgaire, et qui croient dangereux de se restreindre a un pais, ou on court danger de pas trouuer de lecteurs ^ ». Il estime

1. Voir V Histoire de France^ par Bernard de Girard, seigneur du Haillan ; Paris, 1576, in-f», Préface.

2. Amyot, Les vies des hommes illustres Grecs et Romains Au trespuissani et

ireschretien Roy de France, Henry deuxième.

3. m Reste a contenter ceux qui estiment le papier perdu escrit en nostre vulgaire, ne reputans nostre langage capable de rcceuoir quelque bonne discipline, mesmes que peu de gens s*amuscnt à lire si peu de Hures que nous auons, et qu'il est plus honorable, quand on le sçait faire, d'escrire en Grec et en Latin, pour mettre son labeur aux yeux de toutes les nations entre lesquelles n'y a faute d'hommes qui entendent ces langues, que se restraindre à un seul pais, et en danger de ne trouuer personne qui en face compte. Si ces inconueniens estoicnt fort à craindre, i'appelleroy au secours plusieurs gens doctes et de grande réputation, lesquels ont mieux aymé faire parler les Grecs et Latins en François, qu'eux estans François, encores qu'ils eussent toutes les parties requises pour imiter les anciens, se mettre au rang des Grecs et Latins. le priroy de mon costé ceux qui auec un heureux succez ont deriué en leurs vers toutes les fontaines des délices de Pindare, Anacreon, Tibulle, Catulle, Ouide : ie reprendroy ce que Ciccron disoit en mesme cause contre ceux qui ne faisoint cas que des lettres grecques. Tallegueroy Sceuola se mocquant d'Albutie, qui aymoit mieux estre appelle Grec, que Romain ou Sabin. Si ce Sceuola eust est<^ François, il eust trouué noz prédécesseurs fort ridicules, lesquels ont faict sentir leurs armes en tant de pais, et combatu tant de nations, mais tousiours se sont reduicts à la façon, à la coustume, à la langue de ceux qu'ils auoient vaincus. Aucuns fondent vn prétexte pour le mespris de nostre vulgaire, disans que ceux qui ont peu de terre soubs leur gouuernement, ne peuvent faire que leur langage soit estimé, comme si les Hëbrieux et Arabes auoint tenu grand terre, comme s'il estoit asseuré que les Chaldeans eussent subiugué beaucoup de pais et toutesfois TEmpire a esté en France, les François ont tenu la terre saincte, l'Angleterre, et eu grand pied en Italie, et neantmoins n*est demeuré aucun vestige de cette langue entre ces nations, si ce n*est possible parmy les vieilles loix d'Angleterre,.

tout au contraire, que les lettres françaises ont repris tout leur honneur et qu'on ne risque plus d'être mal accompagné à une si belle poursuite. Il y a de Tesprit et de la malice dans plusieurs des arguments qu'il donne, mais ce qui met ce plaidoyer d'historien à part, c'est qu'il est historique, qu'il esquisse même, en quelques mots, le passé de notre langue.

Celui de N. Vignier est plus banal. Il est visible que c'est l'exemple d'Amyot qui l'a déterminé à mettre en français ses Fastes des anciens Hébreux, Grecs et Romains, et dans toute sa longue préface il n'y a rien de bien original*. Mais je voulais signaler tout au moins cet exemple d'un homme convaincu que non seulement l'histoire ancienne, mais l'érudition relative aux anciens se

que les Normands y establirent. Et entre nous il n'y a aucun liure en nostre langue que du tems de Philippe Auguste, et depuis, et ceux que nous auons ne contiennent que les histoires de leur siècle^ dont encore le langage a esté corrigé par ceux qui, pensans bien faire, nous ont osté tout ce que nous auions d'ancien. Depuis la guerre des Anglois, nosti*e langue deuint plus polie, et print grand accroissement : finablement Charles cinquiesme surnommé le Sage, feit traduire, à ce que l'on dit, la plus grande partie des bons autheurs Latins, et par menme moyen les vieux Romans furent mis en prose, que ie voudroy que Ton eust laissez en leur vieille rime, pource que les fables et mensonges seroint plus tolerables en cesle forme de PoC-sie, et si pourrions recognoistrc quelques vieux mots, que la fréquentation du Latin et vulgaire Italien nous a faict quitter. le croy que si les hommes lors eussent eu le sçauoir et intelligence des langues, qu'ils eussent rendu la nostre si florissante, que Ion n y eust peu rien adiouster. Mais quasi par tout le monde les ténèbres d'ignorance estoient si espesses, qu'ils méritent pardon, s'ils n'ont entièrement satisfaict à leur entreprise, qui a esté quasi acheuee au tems heureux de noz percs, où les lettres ont par tout repris leur honneur, et y a eu tant d'escriuains en nostre langue, qu'il ne faut craindre d'cstre mal accompagné à une si belle poursuitte. S'ii y en a quelques vns qui trouvent la France trop petite pour leur labeur, il leur est loisible de s'estendre ailleurs où ils voudront, pour le moins qu'ils ne soint si soigneux des autres, lesquels tant s'en faut qu'ils souhaittent vn plus grand théâtre, qu'ils se contenteroint, comme disoit Lucile, d'estre receuz et leuz par ceux de leur païs, fussent Consenlins, ou Tarent ins. El neantmoins ie les priray d'eux souuenir, que les choses bien dites ont esté recherchées de toutes langues, et a l'on faict parler les autheurs les langages de ceux qui les ont euz en estimation. Comme il est aduenu à Mago de Carthage, les livres duquel furent traduicts en Latin par aulhorité du Sénat de Rome, au Roy luba, à Frossard, et Philippes de Commines. »

1. J'y relève cependant cette phrase remarquable par l'idée inattendue qu'elle contient : « Au reste, c'est chose très excellente quand on entend un Ciceron, Pline, Tite Live, et autres tels Autheurs parler nosti'e langue : Et par cela les François sans emprunter l'eslrangcre, ne laissent pas d'avoir congnoissance des sciences traictées par tels bons Autheurs : si que nostre aage se peut dire plus heureux que tous autres passez, de ce que le Roy en son siège, le gendarme en la guerre, le marchant en sa boutique, et l'artizan en son ouvroir philosophent avec Aristote, Platon, Ciceron, traictent les cho=îes naturelles avec Pline, et discourent de toutes autres sciences avec les autres bons Autheurs, au lieu qu'auparavant il n'y avoit que celuy qui avoit cognoissancc des lnn;xiies qui peust avoir intelligence de telles choses, et se peut dire avec raison que c'est un rc»m?de fort propre que Dieu a donné à nostre aage, lequel s'acourcissant de iour en iour, ne donne pas loisir aux hommes d'en occuper une partie à la cognois^ance des langues. (Voir ie« Fastes des anciens Hébreux^ Grecs et Romains, avec an tr:iicté de l'an et des mois^ oa est amplement discouru sur la significtiion et diversité d'iceux entre les anciens et modernes, par N. Vignier, historiographe du Roy. Paris, Ab. TAngelier, 158S.)

pouvait exprimer en langue vulgaire. — Après Vignier, c'est Lancelot de la Popelinière, qui fait précéder son Amiral^ d'un long, mais curieux avant-discours pour montrer que le devoir du « bon patriot » est d'enrichir et faire connaître à toutes les nations, si possible, le langage de son pays naturel. Malheureusement, l'auteur n'apporte à la défense de sa proposition que des phrases verbeuses et par endroits prétentieuses, sans ajouter ni une idée ni une image — ce qui est plus commun — à celles du maître dont il s'est inspiré ^

Et c'était le temps cependant où tout le terrain conquis allait être reperdu, on sait comment. De Thou ne crut pas le français digne de supporter ni capable de faire connaître l'histoire monumentale dont il avait conçu le plan, et ce fut le latin qu'il adopta, ravissant ainsi à sa langue un des chefs-d'œuvre sur lesquels elle eût pu s'appuyer, et risquant de lui arracher im genre où, sans prétendre régner encore, elle avait du moins fait ses preuves 2.

Les ÉRUDiTS. — Evidemment ce n'est point parmi les érudits qu'il faut chercher les partisans du français. L'humanisme du xvi*' siècle est tout naturellement exclusif, en France comme ailleurs. 11 est inutile ici d'entasser des noms : il suffît de rappeler les opinions de ceux qui donnaient le branle, par exemple du grand Budé, la lumière du siècle, un de ceux dont les docteurs ne prononçaient le nom qu'en portant par révérence la main à leur bonnet. 11 avait l'esprit trop ouvert pour se refuser à reconnaître quelques avantages que le français avait sur le latin 3, mais dans Tensemble, il n'esti-

1. Voir V Amiral de France^ et par occasion^ de celay des autres nations^ tant vieilles que noauelles^ parle Sr de la Popellinière. Paris, Thomas Perier, 158i.

2. Sainte-Marthe, qui partag^eait les idées de De Thou, ne s'explique pas que Vif^nier ait sacritié au désir de servir une noblesse ignorante de son propre intérêt, et se soit rési§nié à n'être lu que dans son pays. Voir dans Hist. de la maison de Luxembourg, Paris, Thiboust. 1617, l'extrait des Eloges cité dans VEloge de Vignier. « Hic vir natione Barensis, professione Medicus, omnes omnium œtatum et gentium res pace belloque grestas ingcnti et operoso Volumine complexus, rem herclè fecit Gallicœ Nobilitati Griecorum et Latinorum ferè ignarœ utilem simul et iucundam, sibi verô ipsi nequaquam satis pro tantt laboris merito Tructuosam : quando vix uUam indè mercedem retulerit, pricter nominis fa ma m to ta latè Gallià celebratam; sed plus adhuc cclebritatis habituram, si Latino sermone, qui nullis nationum Gnibus circumscrtbitur, tam nobilc et egregium opus moliri in animum induxisset. Hoc enim facile poterat homo Romana facundia prrestantissimus. Atenim suis popularibus consulere, doctique viri laudem boni civis opinione cumulare non inani pietatis argumento maluit. n

3. Voir Budeus, De philologia, lib. poster., p. 72 c. in Lucnbr. var. ; Basil., apud Nie. Episcopium Junior. MDLVII. « Est ita ut dicis, Hère, inquam, sed non si in uniuersum lingua Romana elegantior esse et uberior nostra à me dicta est, ideo non in quîbusdam nostra felicior est et Latina et Grœca : ut in hac ipsa arte (venatoria) describcnda et explananda, in qua certe tam beata et dives est prope nostra, quàm gncca in tractanda philosophia. »

mait pas qu'on pût le comparer aux langues antiques, ni rappliquer à aucune œuvre sérieuse. A la vérité, il semble avoir fait sur ses vieux jours une grande concession aux adversaires, en se servant dans le livre qu'il avait préparé sur V Institution du prince^ et qui parut après sa mort ^ . Mais il faudrait savoir si une nécessité plus puissante que ses partis pris ne Ta pas contraint en cette circonstance. Il travaillait pour François I*^»*, et la gêne où il se plaint d'être par suite de son ignorance de la diction française, fait soupçonner qu'il s'était déterminé à se mettre dans cet embarras moins par goût que sous des inspirations toutes puissantes^. Au reste dans le livre même, il a pris sa revanche; à vingt endroits, il revient à l'éloge des langues anciennes, seules dignes de la politique et de l'histoire 3, seules capables de développer les dons de nature et faire l'homme éloquent *.

1. VlnslUution du Prince a été publiée par M'* Jean de Luxembourg, abbé d'Ivry, imprimée à rArriuour, abbaye dudict seigneur, par M« Nicole; Paris, 1547.

2. Au reste, le manuscrit primitif qui est à l'Arsenal, ne peut être postérieur à 1520, et, comme me Tapprend M. Delaruelle dans une note qu'il me communique, c'est bien parce que le roi n'entendait pas le latin que Budé s'est décidé à se servir de la langue vulgaire. Toutefois les phrases d'excuses qu'on trouve dans l'édition ne sont pas de lui, mais de son remanieur.

Epistre lim., p 3. u Et ne suis si presumptueux, que je veuille estimer cestuy mien œuvre pour l'industrie que j'ay emploiée... ny aussy pour avoir gardé une grande propriété et élégance de la langue Françoise, de laquelle je me suis aydé en ce présent traicté le mieulx que j'ay peu : car certes ie ne me pourroye, ni ne me vouldroye bonnement louer de toutes ces choses, et principalement de scavoir la purité

de la diction françoise Et davantaige, vous supporterés (avec vostre accoustumée

doulceur et bonté) les faultes qu'auroy commises, par ignorance tolérable : entendu mcsmemcnt que l'œuvre est faict en ce stile françois, auquel je suis bien peu exercité » (cf. 204). m En laquelle ie suis bien peu exercité, pour auoir plus donné de diligence, a apprendre les bonnes lettres, que a sçauoir curieusement parler celle, qui m'est naturelle et maternelle » (p. 204).

3. a Les faictz, et dictz notables ont trop plus d'elegance, d'auctorité, de venusieté, et de maiesté, et de grâce persuasiue proférés en langue Grecque, ou Latine, et se disent par plus grande signifiance et elTicace, et reuercnce des grandes sentences, ou notables, qu'ils ne font a nostre langue francoyse, ainsi qu'il est tout notoire entre ceulx qui ont cognoissance suffisante desdites langues. »

4. Voir p. 89 : « Laquelle faculté de bien dire, avec la libéralité de Nature (qui est aysée à estre rendue docile} procède (sans nul doubte) de multitude de science : Scauoir est, des Langues lettrées, ou excellence d'entendement instruict par Nature ingénieuse et par grande expérience. Laquelle (en langue maternelle) ne pourroit en partie supplier la faculté de doctrine desdictes Lettres. » Cf. p. 94.

Le latin même ne suffit pas. Cf. encore au chap. 4, p. 25. « Or il est ainsy, que entre tant de diverses sortes de Langues, ou manières dont les peuples usent separéement : Il n'est aulcune mention depuis deux mil ans en ça, que de deux qui sont excellentes, et en réputation entre les personnes de grande érudition. Desquelles l'une est la Langue Grecque, par laquelle ont esté traictées et instruictes de bons termes, propos, divisions ou partitions (et le tout en merveilleux ordre et grande abondance) les libérales sciences de Philosophie tant naturelle que morale, et celle

qui apprend à disputer et à user de concions, sermons, et remonstrances au peuple

elle est la plus ample, et qui s'estend le plus, la plus copieuse, et affluente en termes, vocables et inflexions de noms, de verbes, et aultrcs parties d'oraison, qui concernent

Toutefois il y eut des défections dans le camp des hellénistes et des latinistes. Dolet, après avoir travaillé, comme il le dit au commencement de ses Epistres familières^ pour acquérir « los et bruict dans la langue latine, ne se voulut efforcer moins a se faire renommer en la sienne maternelle francoyse ». Et pour cela il projetait, outre les travaux originaux, de traduire et imprimer « tous aultres bons liures, qu'il cognoistroit sortir de bonne forge, latine ou italienne, soit autheurs antiques ou modernes* ». Fortifié par l'exemple des Italiens et des anciens eux-mêmes, il s'était appliqué à cultiver sa langue, et à composer des traités techniques : dictionnaire, grammaire, orthographe 2, malheureusement perdus aujourd'hui. En envoyant, en 1512, l'un d'entre eux à Mgr de Langei, il s'ouvre à lui de ses projets, et, soutenu plus qu'effrayé par la grandenr de la tâche, il en parle avec l'enthousiasme d'un Du Bellay, au point qu'on ne reconnaîtrait plus dans ce transfuge le dévot des anciens, qui devait mourir pour un passage, du reste apocryphe, de Platon 3.

Muret était beaucoup moins hardi, et, dans la Préface de son édition de Térence, il s'est plaint de ceux qui préféraient les langues modernes au latin ^. Mais néanmoins il en était venu à confesser que la nécessité d'apprendre les langues mortes était pour les modernes une cause d'infériorité ^. Il y a plus. Lui-même avait sacrifié aux Muses françaises, et fait des vers pieux, que Goudimel mettait en musique. Enfin, il avait associé son effort à celui des novateurs, et fait aux œuvres de Ronsard Thonneur de les accompagner d'un docte commentaire ^.

artifice, et invention de sçavoir en ce, qu'il convient fournir et remplire {sic) en tel ouvraijçe de toutes les sortes de Langues, et formes de parler dont nous avons congnoissance, ou dont il soit faicte mention, » etc.

1. Cité par Christie, Est. Dolel^ p. 346 de lu trad. française.

2. Dans la Préface de la, Man. de bien Iraduire^ Dolet dit : « Depuis six ans, i'ay composé en nostre langage ung GEuure intitulé VOrateur FrancoySj duquel œuure les traictcs sont telz : La grammaire^ L'orthographe^ Les accents, La punctuaiiony La prononciation, Lorigine d'anlcanes dictions, La manière de bien traduire d'une langue en auttre, VArt oratoire, Vart poétique. Mais pour ce.,, que ledict CEuure est de grande importance, et qu'il y eschet ung grand labeur, scauoir et extrême iugement, ien difTereray la publication (pour ne le précipiter) iusqucs à deux, ou troys ans. N

3. Voir Est. Dolet (Lyon, chez Dolet, 1542) : La manière de bien traduire d'une langue en aullre..., A Mgr de Langei. Cf. YÉpislre au roy en tête du Second Enfer

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