‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 55 sur 248 · Sa lettre à Monsieur Ramus est célèbre · texte numérisé non relu

Sa lettre à Monsieur Ramus est célèbre

• Or su», je vous veux dénoncer une forte guerre, et ne m'y veux pas présenter que bien empoinl. Car je sçay combien il y a de braves Capitaines qui sont de vostre party. Jcsçay que vostre proposition est trés7précieuse, de prime rencontre; car si l'escri-

A lautre extrémité, parmi les réformateurs, de nouvelles et intéressantes tentatives se produisent successivement. Ramus apporte à juger les choses grammaticales la même liberté d'esprit qu'à examiner Aristote, et on devine, dans ces conditions ce qu'est sa conclusion ^ Je parle ailleurs de sa « Gramere ». L'orthographe qu'il y propose « en toute submission », marque encore un progrès réel sur celle de Meigret. Toute lettre non prononcée disparait, les signes inutiles sont supprimés, les groupes de lettres destinés k exprimer un son unique écartés et remplacés par un signe simple,

turc est la vraye image du parler, à quoy nous pouvons nous plus estudier que de représenter par icelle en son naïf, ce pourquoy elle est inventée : Belles paroles vrayemenl. Mais je vous dy que quelque diligence que vous y apportiez, il vous est impossible à tous de parvenir au dessus de vostre intention. Je le cognois par vos escrits : car combien que décochiez toutes vos flèches à un mesnie blanc, toulesfois nul de vous n*y a sçcu attaindre : ayant chacun son orthographe particulière, au lieu de celle qui est commune à la France. Qui me faict dire que pensant y apporter quelque ordre, vous y apportez le desordre : parce que chacun se donnant la mesme liberté que vous, se forgera une orthographe particulière. Ceux qui mettent la main à la plume, prennent leur origine de divers pais de la France, et est mal-aisé qu'en nostre prononciation il ne demeure tousjours en nous je ne sçay quoy du ramage de nostre pais. A tant puis que nos prononciations sont diverses, chacun de nous sera partial en son escriiure. La volubilité de la langue, est telle, qu'elle s'estudie d'addoucir, ou pour mieux dire, racourcir ce que la plume se donne loy de coucher tout au long par escrit. Car quant à ce que vous vantez faire beaucoup par vostre opinion, pour Tcstranger, qui voudra apprendre nostre langue, pour autant qu'il apprendra en la lisant, de la prononcer, si vous le pensez, vous vous mesprenez grandement. Estimez-vous que pour estre le Latin escrit tout de son long, nous le prononcions à son naïf ? De ma part, je croy que si Ciceron, César, Salluste et tous ces grands Autheurs de la langue Latine revenoicnt en leur premier estre, et qu'ils nous ouyssent parler leur langage, ils ne nous entendroient pas, ains trouveroient nos prononciations agencées, les unes à la Françoise, autres à l'Espagnole, autres à TAlemande, selon la diversité des nations. Aussi faut-il que vous me confessiez qu'il y a quelque naïfveté en la prononciation de toutes langues, que l'on ne sçauroit représenter dessus le papier. A quel propos donc tout cela ? Non certes pour autre raison, sinon pour vous monslrer qu'il ne faut pas. estimer que nos ancestres ayent témérairement ortographié, de la façon qu'ils ont faict, ny par conséquent qu'il falle aisément rien remuer de ranciennctê, laquelle nous devons estimer l'un des plus beaux simulachres qui se puisse présenter devant nous, et qu'avant que de rien attenter au préjudice d'icelle, il nous faut présenter la corde au col, comme en- la republique des Locriens ; et à peu dire que tout ainsi qu'anciennement en la ville de Marseille ils executoyent leur haute justice avec un vieux glaive enroiiillié, aymans mieux user de celuy-là, que d'en rechercher un autre qui fust franchement esmoulu, aussi que nous devons demeurer en nostre vieille plume : je ne dy pas que s'il se trouve quelques choses aigres, l'on n'y puisse apporter quelque douceur et attrempance, mais de bouleverser en tout et par tout sens dessus dessous notre orthographe, c'est, à mon jugement, gaster tout. Les longues et anciennes coustumes se doivent petit à petit desnoûer, et suis de l'opinion de ceux qui estiment, qu'il vaut mieux conserver une loy en laquelle on est de longue main habitué et nourry, ores qu'il y ait quelque défaut, que sous un prétexte de vouloir pourchasser un plus grand bien, en introduire une nouvelle, pour les inconveniens qui en adviennent auparavant quelle ait pris son ply entre les hommes. Chose que je vous prie prendre de bonne part, comme de celuy, lequel, combien qu'il ne condescende à vostre opinion, si vous respecte-il-et honore pour le bon vouloir qu'il voit que vous portez aux bonnes lettres. A Dieu m {Lettres d'Ëstienne Pasquier, Uv. 111, let. IV, p. 55-62).

1. 11 a des pages entières qui pourraient être de Meigret ; voir 29-34, éd. 1562.

les doubles significations des lettres réduites à une seule. Ramus arrive à ce résultat en créant pas mal de lettres nouvelles. Il admet f pour e muet, e' pour e ouvert, l pour / mouillée, ç pour cA, q pour n mouillée, 8 pour ou, aj pour au, e^ pour eu, y pour / consonne, V pour u consonne *.

Cétait trop pour réussir, trop peu pour réaliser le type de récriture phonétique. Les voyelles nasales sont encore représentées par des groupes ; des diphtongues comme ei , des finales inutiles sont maintenues **, etc. On ne s'explique pas non plus que Ramus, ayant à choisir des formes nouvelles, ne songe point à conformer ses inventions à celles de ses prédécesseurs, qui cadraient avec son système. Puisqu'il admettait Ve à queue, pourquoi lui attribuer une fonction différente de celle que Meigret avait proposée?

Baïf fut plus sage et s'écarta peu du système de Ramus, sauf dans la notation des e^. Mais, quoique Ramus loue ses k viues et pregnantes persuasions », le poète des vers mesurés n'était pas capable de lui fournir Tappui que Ronsard eût fourni à Meigret. L'homme n'était point assez grand, ni l'occasion assez bonne. Il faut ajouter que Baïf acheva de la gâter, en appliquant précisément son orthographe à ces vers mesurés à l'antique, où Ramus lui-même estimait que la quantité variait suivant les opinions de chacun. C'était beaucoup de nouveautés à la fois, et les moqueurs, malgré le sonnet liminaire, ne durent pas manquer^.

Pourtant quelqu'un alla plus loin encore dans l'audace que Ramus ^

1. Dans la première édition, Ramus n'imprime pas avec tous ses caractères. Dans la seconde, il commence par un chapitre en orthographe usuelle. Puis à partir de la pa^e 57. il imprime à deux colonnes jusqu'à la fin.

Kn somme, voici lalphabet de Ramus dans sa seconde édition (p. 36) : a, a/ {= au), ç (=e}, e(=é), e' (= è), e>' (= eu), i, o; 8 (= ou), u, s, ç (= ch), z, r, l, 1 (= 11), m, n. n,(= gn), j, v, f, h, t, d, k, g (= g dur), b, p, x (= ks, es, gs). On remarquera que les voyelles n'ont pas d'accent, ce qui, sous le rapport de la rapidité de l'écriture, est un très grand avantage.

2. Dans r^nove'l^mët dAmSr^ p. 161, éd. 1572, on en voit un exemple. Cf. p. 165, porteront ltnfioi\ajq.

3. Baïf distingue un e (c bref), é (e commun), ç (e long) : Ex. : on^telé. Mais il admet la nouvelle notation de ç, g, j, l, i\, 8, a^, s, v, ej.

Voir le fac-similé du titre et de l'a, /), c, dans Evvresen rime de Baïf publiées par M. Marty-Lavcaux dans la collection de la Pléiade, V, 296. Les Etrenes de poésie an v^rs mezures sont de 1591. Aussi ne sait-on pas bien à quelles publications Ramus peut faire allusion dans sa Préface. Peut-être avait-il vu l'avertissement sur la prononciation française que le poète annonce dans la Préface de ses vers et qu'on n'a pas retrouvé.

4. Ramus souhaitait, en 1562, Gram., p. 36, que les poètes français s'adonnassent à faire leurs vers par mesure de syllabes longues et brèves, ce qui réglerait la quantité.

5. Antoine Gauchie est aussi un partisan des réformes, qu'il défend même avec violence. Voir Gram. gall., 1576, p. 62 : « Nos autcm Gra»corum Latinorûmque exemplo accensi, literas scripturtc graues sine dubitatione repudiemus et e medio

et les siens, et quatre ans après les vers mesurés de Baïf, on vit paraître un livre, écrit celui-là, suivant un système vraiment phonétique. L'auteur était un maître d'école de Marseille, Honorât Rambaud qui, las sans doute « pour auoir fessé les enfants trente huict ans » à cause des difficultés de l'écriture, se décida à en proposer une refonte totale. Son livre a été publié à Lyon, par Jean de Tournes, sous le titre suivant : La Déclara || tion des abus || que Ion commet |[ en escriuant, \\ Et le moyen de les euiter^ et représenter Il nayuement les paroles : ce que iamais || homme na faict (1578. Avec Privilège). Mal composé, plein de redites et de lieux communs, ce livre n'en était pas moins très intéressant, d'abord par la pensée même qui l'a dicté. Au contraire de tous les doctes du temps et de ceux qui ne se peuvent tenir de dire qu' « il y a trop de gents qui scauent lire et escrire »>, Rambaud pense vraiment à l'utilité générale : « Etant de si basse et infime qualité, si foible et si débile, ie n'ay peu, dit-il, allumer que ceste bien petite chandelle, et auec bien grande difficulté, laquelle ne peut pas rendre grand* clarté : vray est que pour petite qu'elle soit, plusieurs, s'il leur plait, y allumeront de grandes torches : ce que ie désire bien fort, à fin que tous, iusques aux laboureurs, bergiers et porchiers puissent clairement voir escrire, puis que tous en ont besoing » (p. 346). C'est jusqu'à l'alphabet que Rambaud fait remonter la cause du mal : suivant lui, alors qu'il renferme des signes superflus k, qr, Sy X, y, il manque d'éléments nécessaires, tandis qu'un bon alphabet ne doit avoir ni superfiuité, ni défaut (124). En réalité, le français fait entendre 52 sons, 44 consonnes • et 8 voyelles. II y a donc 34 lettres qui font défaut. On trouvera page 148 et suivantes la liste des nouveaux signes, et le fac-similé que nous donnons montrera sans plus d'explications de quelle nature est l'alphabet de Rambaud, où presque tout est renouvelé *^.

Entre Rambaud et ceux qui demandaient à continuer d'aller

tollamus omnem in pingendo superstilionem. » Il ii'aduple aucun des systèmes proposés, mais supprime radicalement la supcrfluité, écrit maus puur maux, en motivant celte orthographe (p. 79 bis).

1. Hambaud compte les groupes : ble, bre, gU, etc. Joubert « connaissoit familièrement etaimoit extrêmement Rambaud ». Dans la seconde partie des Erreurs populaires au fait de la médecine^ il déclare qu'op ne saurait « assez estimer, tant est de bonne grâce et preignant de raison le discours de ce bon homme » (Cf. Annolacions sur l'orthographie, à la suite du Traité du ris, p. 391).

3. Il a eu le mérite en particulier de chercher un signe graphique de la nasalisation ; il emploie ï) « pour commander de resonner comme un tonneau vuide après qu'on l'a frappé, ou vne cloche ou bassin, ou une mouche à miel » (p. 170). C'est lui aussi qui le premier a recommandé, pour la commodité de la première instruction» d'appeler les lettres /*e, me, etc., et myn plus effe, emme, etc.

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