‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 59 sur 248 · Cf. éd. Chamard, XII-XIU · texte numérisé non relu

Cf. éd. Chamard, XII-XIU

2. E.-E. Brandon, dans sa thèse sur Robert Estienne et le Dictionnaire français au XVI' siècle (Baltimore, 190i, p. 91-96) a donné un bref aperçu de la question. Il enregistre avec soin les cas où Estienne accepte ou mentionne les façons d'écrire phonétiques, pour démontrer qu'il n'est pas « strictement étymologique au sens dans lequel le mot s'employait dans la dernière moitié du xvi» siècle ». Cela prouve seulement, suivant moi, qu'il n'a pas pu, plus qu'un autre, mettre de la cohérence dans son système. Mais ses tendances n'en demeurent pas moins nettes.

C'est h peine si dans la 2^ moitié du siècle, il semble qu'on se lasse du p de escripre, de 17 de oultre et de aultre. Or en ces matières, peu importe que la simplicité et la vérité reparaissent isolément dans certains mots, cela n'aboutit qu'à créer des disparates et des exceptions.

Il est sans intérêt que le dictionnaire de Robert Estienne admette orfelin et tesmCj quand il restitue phiole^ et que, au mot falot ^ il déclare qu'il est pour phanot^ de ^avsç ?

Le ch reste très répandu. Lanoue, lui, imaginait de noter le y grec par A. C'est une invention qui semble avoir eu peu de succès : characterc était généralement préféré.

Aucime amélioration sensible ne peut donc vraiment être signalée dans l'emploi des lettres grecques. On peut dire même que 1';/ jouit d'une faveur plus grande que jamais, étant dans certains cas lettre étymologique, ailleurs présentant une forme ornementale, spécialement appropriée à une écriture où les ligatures sont plus importantes que le corps de la lettre. Aussi trouve-t-on y aussi bien dans aymer que dans hyblyothèque. Mais c'est surtout à la fin des mots qu'il fait un joli paraphe. Aussi, dit Lanoue, « la coustume luy a acquis ceste prérogative d'entrer plustost que 1'/ en la composition des diphtongues qui finissent les mots. Ainsi s'escrit-il Foy non foi^ Delay, Ennuy et non pas Délai, Ennui ».

On voit aussi se répandre cette idée, si justement combattue par Meigret, qu'il y a lieu de distinguer par leur écriture les mots différents : a nous en offre un curieux exemple. Pour marquer le verbe, on lui ajoute une h : il ha. Robert Estienne et Henri écrivent ainsi ; toutetois, sous prétexte qu'il ne peut pas y avoir d'équivoque dans la formule il y â, on se contente ici de a tout seul ! On sait quelles jolies inventions le système a produites. La distinction decom/>/eret de conter commence à paraître, mais inverse de celle que nous faisons.

Enfin des lettres sont employées, sans aucun rapport avec leur fonction propre, pour marquer non plus la fonction ou le sens du mot, mais pour servir de signes diacritiques. Ainsi s joue le rôle qu'on donnera plus tard à l'accent circonflexe, il allonge la voyelle et prend place dans des mots où oncques n'y eut trace de sifflante, aisle, fresle, throsne.

Mais on a vu tous ces vices étudiés par Meigret, ^il ne servirait de rien de s'y arrêter ici.

Je n'ajouterai que quelques mots sur l'adoption des nouveaux signes. L'orthographe usuelle souffrait, on l'a vu, d'un défi ut de

Talphabet, savoir de la coexistence de plusieurs lettres pour un phonème. Ainsi on avait deux s, /et s.

En général /est placée au début ou au milieu des mots, s à la fin ou dans Tintérieur à la suite d'une première s (personne ne propose, comme Corneille le fera, d utiliser le double signe en vue d'un double objet). Mais, comme si ce n'était pas assez, le siècle ne se décide pas à renoncer aux autres signes de s. Au contraire, il ajoute le ç, déjà usité dans les manuscrits. Tory avait employé la cédille sous le c dms l'édition qu'il donna de V Adolescence clémentine (1533) et elle se répandit peu à peu. Les Estienne lui étaient peu favorables. Robert écrivait encore commencea (cf. mangea). Et Henri tout en l'employant préférait la graphie par ce. Mais à la fin du siècle, ce signe est très généralement reçu, devant a, o, u. On écrit même sçeu d'après je sçay^ sçavoir. Les participes présents gardent souvent lancienne forme.

On a donc pour s : f, «, c, ce et /(ion) !

Là où au contraire il y avait de véritables lacunes de l'alphabet, il semble qu'on ait une peine extrême à se décider à les combler.

Dubois, Meigret, Ramus, Laurent Joubert demandaient que i voyelle fût distingué de i consonne. C'était d'autant plus facile que le signe existait. Lanoue joindra sa plainte à celle de ses devanciers, mais lui-même n'emploie le signe demandé que dans le titre de son dictionnaire de rimes, au mot ajoutez. Ce j est vraiment rare encore. On le trouve dans quelques impressions, telles que la Bibliothèr/ue française de Lacroix du Maine (L'Angelier, 1581, f"*) : Sa Majesté^ jaloux, suhjects. Mais même là, il ne remplace pas régulièrement i consonne (cf. p. 119, n. 3).

u et V. Jusque vers 1540, w et u sont employées indifféremment pour u voyelle et u consonne, quelle que soit leur place dans le mot. A cette époque commence à s'établir la coutume de ne plus user du v qu'à l'initiale, avec la double valeur de u et de v, L'w est la lettre de l'intérieur du mot, ayant aussi la double valeur. Ainsi s'explique la règle de Lanoue : <« Le karactere de Vu consonne est affecté au commencement des motz où il est tousiours employé quoy que il y soit comme voyelle... Au contraire le karactere de Vu voyelle est pour la fin et le milieu du motz, quoy qu'il y soit en qualité de consonante »>. L'î/ et le v avaient donc le nom de u voyelle et de u consonne, mais ils ne parvenaient pas à en prendre la valeur ^

1. Pillot eût voulu un tréma sur ii consonne : naûra = vulucravil, naura -= non habebit.

ESSAIS DK i^lMPLIFICATION KT D UNIFICATION DE L ORTHOGRAPHE 12:^

Les accents. — Le seul vrai progrès est ici. J'ai dit plus haut comment les accents furent proposés par Geoffroy Tory, et la Briefve Doctrine, Ue fermé fut marqué d'un accent. Mais, tandis que certains textes, comme la Briefve doctrine usait systématiquement de ces accents, en les imposant sur tout e, qu'il fût ou non suivi de consonne, on fut assez généralement d'accord pour n'en pas mettre sur e suivi de 2, sur er. On l'omettait même fréquemment sur e suivi de e féminin : fermées.

A l'intérieur des mots, on le trouve assez souvent sur les adverbes aisément^ privément. Mais en général Taccent est rare à l'intérieur des mots, et des tentatives comme celles de Sebilet pour introduire é à l'intérieur des mots sont en réalité de vrais essais de réforme, non des symptômes de l'usage.

L'accent grave apparaît dans la Briefve Doctrine sur à préposition, où on le retrouve souvent par la suite. Mais ce mot est le seul qui porte ce signe nouveau.

L'accent circonflexe n'est plus inconnu non plus. Lanoue propose — mais il ne pratique pas ce qu'il propose — d'écrire mâZe, frêle^ béate [sic) au lieu de masle, fresle, beste. En vérité, on ne rencontre guère " que sur d exclamatif.

L'apostrophe préconisée dans la Briefve Doctrine^ qui en fait même un emploi plus étendu que nous, et dans le traité de Dolet, pénétra très lentement dans les textes. Cependant, dès le milieu du siècle, on commence à la rencontrer fréquemment, et, dès 1549, Robert Estienne s'en sert communément.

Le tréma est commun ; naïf^ cogneuë.

Le trait d'union se rencontre souvent dans la 2^ moitié du siècle, en particulier dans les superlatifs d'adjectifs, tandis que jusque-lk très se joignait directement au positif. Il unit aussi des mots comme mal-heur^ bon-heur^ hien-veiV ant , satis-faire.

On le trouve dans les interrDgatifs : où ni-* pers-ie. Gauchie, nous l'avons vu, le mentionne.

C'était bien peu de chose que tout cela, auprès de ce qu'il eût fallu. Et la création d'une orthographe rationnelle était à peu près définitivement compromise. Celle d'une orthographe unique, même erronée, n'était nullement assurée. A la fin du siècle, on pouvait toujours compter, comme au temps du Quintil Censeur, des gens c< suyvans le son, les autres l'vsage, les autres l'abus, autres leur opinion et volunté ».

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