‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 70 sur 248 · NÉCESSITÉ D UN DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIRE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D UN DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIRE

y contraignît, un langage pour leurs écrits scientifiques, un autre pour leurs vers ou leurs discours ordinaires.

Mais les progrès même de la littérature, en particulier de la poésie, menaçaient encore cette division, déjà si peji établie. Au fur et à mesure qu'elle s'élevait au dessus des « bagatelles » , la poésie devait s'élever au-dessus du langage vulgaire. Et elle le fit, même avant les gens à système, sous l'effort des Tyard et des Scève. Sans parler du Microcosme^ qui a paru assez tard pour qu'on puisse y retrouver les influences de la Pléiade, il est facile de signaler dans la Délie même, de la pure science. Quand on entend ce métaphysicien d'amour s'enivrer « de la délectation du concent de la diuine harmonie » de sa maîtresse, se plaindre de ne pas trouver de soulagement <( dans la nuit réfrigère a toute âpre tristesse », on se rend compte que l'art poétique est pénétré par d'autres. C'est de la physique incompréhensible, mais de la physique pourtant, que ce début du 331® dizain :

Vhumiditéy hydraule de mes yeulx^ Vuyde tousiours par V impie en l'oblique^ L'y attrayant, pour air des vuydes lieux, Ces miens souspirs, qu'a suyure elle s'applique,

La Pléiade, ici comme ailleurs, condensa les idées ambiantes. Il

t. On dirait par moments un poème didactique, une géométrie en vers français. Ainsi dans ce passage (Lyon, J. de Tournes, 1562, liv. II, p. 63) : ...Lt trait seulement du poinct seul participa, Et comme part de lui tir^, et prent son principe, Car le poinct limité poussa la ligne droitt^ Sans largeur la filant en diamètre estroitt^ lusqu'a l'autre arrestc^, et lors icelU mesm0 Se pert en mainte form^, et diuers theorem^.

De diamètre axe0 en cord0 ell0 st tend, 1)0 bas0 auec son flanc Thypothenus^ attend : Mais dessuH corausqu0, et au cathet^ ioint, La perpendiculaire, et paruenant au poinct Pour esquarrer le plan s0 fait orthogonale, Ainsi qu'aux poligons elle est diagonale. Des lors flechiblement de son droit dcsrobee Des deux costés en arc, ou cerne s'est courbée Tournoyant lymaceuse, et spirale deuient Non sur son poinct mourante, et qui ne luy conuicnt, Son gironncux circuit montant par trace oblique A Tenui du rond clos, mais par corroyé Elique, Laissant le périmètre, et les binediaux. Binômes, et maieurs : puissans rationaux Pour former au rebours. La perpendiculaire loingnant la base au bout se parfait angulaire S*aguisant droite, ou non, en maints angles pointus Par contigence plaine, et plus, ou moins obtus.

faut reconnaître que le manifeste de Técole ne s'en explique que peu nettement. Mais Ronsard et les siens ont assez montré qu'il y avait parti à tirer non seulement des arts mécaniques, mais encore des arts libéraux. Ils ont voulu que le poète fréquentât ceux qui s'y adonnaient, alin que sa pensée se fortifiât et s'élargit au contact de toutes les belles et hautes connaissances. Ils ont voulu aussi que son langage s'enrichît à cette communication. Leur usage même, à défaut de textes, le démontrerait *.

Le néologisme dans la langue littéraire. — J'ai dit plus haut que les hommes de lettres proprement dits, loin de détourner les techniciens d'inventer les mots, les y encourageaient plutôt par leurs doctrines et par leur exemple. Eux-mêmes, en effet, en partie pour d'autres raisons, prétendaient marcher dans cette voie. On connaît le mot de Ronsard (VI, 460, éd. M.-L.). « Plus nous aurons de mots en nostre langue, plus elle sera parfaitte. » Presque tous les écrivains du xvi® siècle, avant et après lui, ont partagé cette dangereuse illusion, qui transformait le droit de s'aventurer soimême dans des nouveautés en un pieux devoir à remplir envers la langue elle-même. Leur erreur a été acceptée comme un dogme, aveuglément par les uns, intentionnellement peut-être par d'autres, dont la paresse d'esprit et Ja vanité s'accommodaient fort bien de néologismes faciles à trouver et très utiles pour masquer le vide et la banalité de la pensée.

Des divergences de vues s'accusèrent, nous le verrons, en ce qui concernait les meilleurs moyens d'acquérir les richesses qui faisaient défaut. Sur la mesure à garder, on ne fut pas non plus d'accord : pendant que les uns poussaient l'audace à outrance, d'autres, plus prudents, affectaient la modération ; ainsi, dès avant la Pléiade, l'exemple de Scève avait averti Sebilet que « l'asprete

1. Voir dans la De/fense, édit. Person, p. 126, ce passa^ trop peu clair : « Nul, sll n'est vraymcnt du tout ignare, voire priué de Sens commun, ne doute point que les choses n'uyent premièrement ctc : pui» après les motz auoir été inuentez pour les si^ifier : et par conséquent aux nouuelles choses estre nécessaire imposer nouueaux motz, principalement es Ars, dont rvsaig:e n'est point encore commun, et vulgaire, ce qui peut arriuer souuent a nostre Poète, au quel sera nécessaire emprunter beaucoup de choses non encor* traitées en nostre Langue. »

n est singulièrement fortifié par la Préface de la Franciade^ édit. Marty-Laveaux, III, 529 : « Si tu veux faire mourir sur le champ quelque Capitaine ou Soldat, il le faut naurer au plus mortel lieu du corps... et en cela tu dois estre bon Anatomiste. • Du reste il est dit ailleurs dans la De/feTue, p. 119 : « O toi qui doué d'une excellente félicité de nature, instruict de tous bons Arts et Sciences, principalement Naturelles et Mathématiques... » Cf. p. 122 : « Que si quelqu'un n'a du tout cete grande vigueur d*£sprit, cete parfaite intelligence des Disciplines... tienne pourtant le cours tel qu*il poura... M

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des mots nouueaux egratignoit les oreilles rondes » *, et il conseille à son poète de la modestie et du tact. Nous trouverons chez du Bellay et chez d'autres ^ de semblables réserves. Elles ne vont pas à ébranler le principe.

Le péril était personnel, Tintérêt paraissait général. On se consolait de Téchec possible avec le vieil axiome : in magnis voluisse sat est.

Il importe d'ajouter que parmi les écrivains qui se trouvèrent à la tête du mouvement littéraire, plusieurs, et des plus grands, loin de réagir contre les tendances communes, contribuèrent à les affermir. Dans le genre de prose le plus libre, semblait-il, de toute préoccupation technique, Rabelais entassa la plus extraordinaire collection de mots nouveaux qu'homme ait jamais jetée dans un livre. Latin, grec, hébreu même, langues étrangères, argot, patois, il emprunte partout, à toutes mains ; et en même temps il forge noms et mots, dérive, compose, pour plaisanter ou sérieusement; tous les procédés, populaires ou savants, lui sont bons. On se figure quelle influence a pu avoir pareil exemple, effrayant par certains côtés, séduisant par d'autres, sur tous ceux qui écrivaient.

En poésie les écoles se succédaient, bien dissemblables, mais sans qu'aucune renonçât au grand œuvre de l'élaboration du vocabulaire. C'est à peine si entre le pédantisme des grands rhétoriqueurs et la métaphysique de Scève, Marot avait marqué un arrêt. Comme on sait, Ronsard proclama hautement qu'il « prendra stile a part, sens a part, euure a part ^ ». On trouvera exposé ailleurs le sens de ces paroles hautaines. Elles avaient, en ce qui concerne le langage, leur portée directe. Il n'était pas possible, en effet, que dans ce style à part on ne comprît pas : langage à part. Dans le choix des paroles aussi, et avant tout même, il fallait fuir « la prochaineté du vulgaire ».

Une seule objection eût pu arrêter Ronsard, c'est qu'il risquait, par tant de nouveautés, de rebuter le lecteur. Mais loin de s'effrayer des résistances, dans la première témérité, on affecta de les braver, et de déclarer qu'on n'écrivait que pour les doctes, non pour les « idiots », « à l'exemple de celuy qui pour tous auditeurs ne demandoit que Platon * ».

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