CHAPITRE I NÉCESSITÉ DUN DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIRE
Horace avait dit : Licuit semperque licebit Signatum praesente nota producere verbum. Cet oracle, cent fois cité, eût suffi, en tout état de cause, avec les idées du xvi* siècle, pour que le droit au néologisme fût établi. Mais les circonstances devaient le rendre
1. On remarquera sans doute que Tétude qui commence ici sur le vocabulaire, et qui forme la section I, aurait pu aussi bien et mieux former la fin du livre précédent. Toutefois il y a malgré tout dans ce développement du vocabulaire une part d*inconscient. En outre, il m'a semblé utile de présenter le Mouvement de la langue dans son ensemble.
2. BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE.^ La seule bonne étude d'ensemble sur la langue du siècle est toujours celle que Darmesteter a mise en tête du recueil de morceaux choisis intitulé : Hatzfeld et Darmesteter, Le XVI* siècle en France^ Paris, 1878.
Mais il y a beaucoup d^ouvrages spéciaux à consulter. Au premier rang, il faut mettre les études spéciales à des auteurs ou 'à des écoles. VoirStange, Beiir&ge zur Kennlniss der fransôsischen Umgangsprache des XVI^" Jahrhunderis (Diss. Kiel, 1900, 77 p.).
Eckardt, UeberSprache und Grammalik Clément MaroVs mit Berûcksichtigung einiger anderer Schriftsteller des XVI^" Jahrhanderts CHerrig's Archiv, XXIX).
HamoD (Auguste), Jean Bouchet, Paris, Oudin, 1901, Etude grammaticale, p. 337 et suiv.
Bninot, De Philiberti Bugnonii vita et eroticis versibus (Lyon, 1891).
Marty-Laveaux, La langue de la Pléiade^ Appendice à la Pléiade française, Paris, Lcmerre, 1896-1898, 2 vol.
Clément (J.-L.), Henri Estienne et son œuvre française (Paris, Picard, 1898).
Voizard, Étude sur la langue de Montaigne (Paris, 1885).
Wendeli, Étude sur la langue des Essais de Montaigne (Lund. Diss.).
Mucha, Ueber Stil und Sprache von Ph. Desportes (Diss. de Rostock, Hambourg, 1895).
Pietro Toldo, La lingua nel Teatro di Pietro Larivey. Imola, 1896 (Jahresb., VI-I, 25J).
Gehring (P.), Ueber die Sprache Branlâmes (Leipz. Diss., 1902).
Gohin (F.), De Lud. Charondae vita, Paris, 1902, chap. 3, p. rtO et suiv.
Heinr. Schiith, Studien zur Sprache d'Aubigné's (Diss. de lena, Altona, 1883).
3. Pour ce qui est du Lexique, je ne reviens pas sur ce que j*ai dit des ouvrages généraux tels que Littré et Godefroy. J'ajoute seulement, à propos de celui-ci, que les
HUtoire de la langue française, II. 11
presque incontesté. On appelait le français à exprimer une foule d'idées et de notions nouvelles; il fallait qu'il en eût les moyens. Et il ne vint pour ainsi dire à Tesprit de personne de croire qu'il les possédât déjà. En fait, du reste, cela n'était pas : un très grand nombre de termes lui manquaient.
derniers volumes de son recueil renferment beaucoup plus de mots du xvi* siècle que les premiers. Le Complément surtout est utile.
Il y a quelques études sur le mouvement du lexique :
Ed. Dor. ^' Ronsardus qaam habuerit vim ad Linguam franco^ allicam exeoUndam (Diss. de Bonn , 1863). Nagel, Die Bildung und die Einfûhrung neuer Wœrter bei Baff. Herrig's Archiv, LXI, 201 et suiv. — G. Kohlmann, Die italienischen Lehnworte in der neufranzôsischen Schriftsprache, seit dem XVI**" Jarhundert. (Diss. de Kiel, 1901). — Lanusse, De Vinfluence du dialecte gascon sur la l. fr.y Paris, 1893. — Vaganay, De Rabelais à Montaigne, Les adverbes terminés en ment (Revue des Et. Rabelaisiennes, tome I).
On lyoutera les renseignements fournis par les lexiques du temps. Mais ces ouvrages doivent être maniés avec critique. Surtout, de ce qu'ils ne contiennent pas un mot, il n'y a rien à conclure
Quelques indications avaient déjà été fournies par Roderic Schwartze : Die Wôr^ terbûcher der franxôsischen Sprache vor dem Erscheinen des Dict. de V Académie,.., lena, 1875. Diss. Maison trouvera une liste très complète par ordre alphabétique des Dictionnaires du temps dressée par Deaulieux, dans les Mélanges Brunot, p. 371. Voici rindication des ouvrages principaux :
[R. Estienne], Dictionaire franco is latin... 1539; — [Id.], Dictionaire français latin... corrigé et augmenté^ 1549 ; — Dictionaire français latin... corrigé et augmenté par . Jehan Thierry. Plusy a a la fin un traicté d'aulcuns mots... de la vénerie pris de la Philologie de M. Budé... Paris, J, Macé, 1564; — J. Nicod, Dictionnaire français latin... recueilli des observations de plusieurs hommes doctes, entre autres de M. Nicot. Paris, J. Du Puys, 1573; — [J. Nicod], Thresor des deux langues française et latine, Paris, David Douceur, 1606. Tous ces dictionnaires sont des éditions transformées du Dictionaire de R. Estienne.
Levinus Hulsius, Dictionnaire français alemand et alemand français..., Nuremberg, 1596; — Mellema, Dictionnaire au promptuaire francoys-flameng, Anvers, 1589; — Victor (Hierosme)^ Tesora de las très lenguas francesa, ilaliana y espaiiola..., Genève, Sam. Crespin, 1606 ; — Cotgrave, An english-french dictionary, Londres, 1611.
J. Lefevre, Dictionnaire des rymes françaises, par le sieur des Accords, Paris, Galiot du Pré, 1572; — Lanoue (Odet de). Le dictionnaire des rimes françaises..., Genève, Les héritiers d'Eustache Vignon, 1596, 8».
Outre que, dans les éludes sur divers auteurs, des chapitres plus ou moins étendus ont été consacrés à leur lexique, on a dressé un certain nombre de lexiques spéciaux :
Ancien Théâtre français (Bibl. E\z., Glossaire au tome X. Quelques-unes des pièces sont du xvi« siècle).
D'Aubigné (éd. de Réaume et de Caussade). (Lex. dans le tome V, Paris, Lemerre).
Bertaut, Œuvres poét., éd. Chennevière, Paris, 1891.
Guil. Bouchet (Sr. de Brocourt), Lexique à la suite des Serées, éd. C.-E. Roybet, tome V, Paris, Lemerre, 1875.
Brantôme, Lexique à la suite de l'édition Lalanne, tome X.
Franck (Félix) et Chénevière (Adolphe), Lexique de la langue de Banaventare des Périers, Paris, L. Cerf, 1888.
Du Bellay. Deffense et Illustration, éd. Chamard, Paris, 1904, Lexique.
Favre (Jules), Olivier de Magny, Paris, Garnier, 1885, p. 381.
L. Labé, Œuvres, éd. Charles Boy, Paris, Lemerre, 1887, petit Glossaire.
Beckcr, Louis Leroy, Ludovicus Regius, Paris, 1896, Lexique.
Maiot, éd. Jannet, Paris, Marpon et Flam., tome IV, Lexique.
Palissy, Index-Lexique à la suite de Tétude d*Ernest Dupuy, Pcuns, 1894.
La langue de la Pléiade, éd. Marty- La veaux, Paris, Lemerre, 1896.
Mellerio (L.), Lexique de Ronsard, Paris, Pion, 1895.
Rabelais, éd. Jannet, tome VII, Lexique, éd. Marty-La veaux, Lexique-index (Paris, Lemerre, 1902).
NÉCESSITÉ d'un DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIRE 163
Le NÉOLOGisiiE DANS LA LANGUE TECHNIQUE. — Il était d abord impossible que les hommes de science n^excédassent pas la mesure. En effet, la nouveauté des mots donne, au moins au premier abord, une idée avantageuse de la nouveauté du fond. Déclarer qu'on pouvait s en tenir, en général, au vocabulaire des prédécesseurs, quand on affirmait n'en avoir pas, eût été d'une modestie dont peu d'écrivains, en aucun temps, sont capables. Les savants du xvi* siècle couraient déjà le risque de passer pour des indoctes, en se servant du français ; n y rien ajouter eût semblé impuissance plutôt que réserve. Enfin, comment des hommes qui ne faisaient pas de la langue leur étude particulière eussent-ils éprouvé des scrupules, alors que les théoriciens ne leur en donnaient point ^, mais tout au contraire semblaient considérer ce travail d'invention comme un bienfait pour la langue qu'il illustrait et amplifiait ?
Quoi qu'il en soit de ces raisons, on pourrait citer toute une liste d'écrivains scientifiques, qui déclarent s'être fait un vocabulaire technique. Mais, chose significative, la plupart ne prennent pas la peine de s'en justifier ; ou s'ils le font, c'est d'un mot très bref, qui affirme leur droit. On sent à cette brièveté même qu'ils le jugent hors de discussion. « Si le lecteur trouUe mon maternel un peu rude, dit simplement de Mesme, en 1557, dans ses Institutions astronomiques y nouuelle explication d'une science demande nouueaux termes -. » L'année suivante, le chirurgien Vallambert, à propos du mot indication^ pose toute la doctrine, du même ton d'affirmation nette et sèche, qui convient aux questions définitive-
1. Voir du Bellay, Deff. et Ul., éd. Person. p. 125. Un des seuls qui aient parlé, d'une manière générale, de la question, Peletier du Mans, faisant la revue des richesses du français, estime qu'en termes de politique, de guerre, de mondanités, le français est la langue la plus copieuse du monde, mais que si les termes de palais, d'habillement, de cuisine y abondent, cette surabondance est compensée par une pauvreté très grande en termes techniques : ...» Si c'etoit ici le lieu, et s'il n'etoit plus qu asstez notoire, ie pourroie produire une inûnité de noms d'Officiers de France tant Laiz qu'Ecclésiastiques : tant souuerains que subalternes : et plus encores de motz de Palais, qu'ilz appellent termes de prattique. De Tautre part, tant de noms de bâtons a feu, de longs bois, de couteaux : et en somme de toutes sortes d'armes. Pour le tiers, tant de sortes de draps de laine et de soye, d'habillemens longs et courtz a usage d*hommes et de femmes, avec leurs affiquels, et les aminicules pour les border et enrichir, puis, tant de sortes de pâtisseries, de confitures et d'irritemens de gueuUe : ausquelz tous auons donné expresse imposition. Que plust a Dieu que nous eussions aussi bien et aussi tost trouué goust es lettres et disciplines. Nous ne serions maintenant en peine de forger nouueaux mots, ni d'emprunter les vocables purs Orecz et purs Latins, pour exprimer non seulement ce qui appartient aux sciences, mais encores a maintes autres matières... Nous avons si grand'povrcté de mots arti- -sans que si nous en voulons parler, il nous faut vser de circonlocution pour dire ce que la langue Greque ou Latine dit en vn mot : ou bien noua sommes contrains d'vsurper termes tous nouueaux déguisez {Aritmetiquey 1563, p. 48 : Proesme du tiers Hure).
2. Paris, Mich. Vascosan, 1557, f". A la fin, excuse au lecteur.
ment résolues : « Les médecins, dit-il (8 v"), vsent de ce mot qui est propre a eux, et hors de Tvsage commun du vulgaire. Car il faut concéder a chacun estât et mestier certaine façon de parler^ qui n'est pas commune aux autres. Les fauconniers ont certain langage, qui leur est propre : aussi ont les mariniers, les laboureurs, les soudats, les artisans, pareillement les philosophes et gens de lettres parlent de leurs sciences en autres termes que le^ commun peuple*. >»
Et ce n'est pas seulement dans ce qu'on appelle aujourd'hui communément les sciences que règne cette persuasion. Antoine Fouquelin, qui traite de rhétorique*^, Claude Grujet, qui traduit les Dialogues dC honneur de Possevin ^ tiennent à peu près le langage des médecins. Lancelot de la Popelinière, qui est historien, et qui n'a pas, tant s'en faut, fait de l'histoire une science, n'en revendique pas moins à son tour les mêmes droits, quoique avec plus de diffusion, en homme moins sûr de son fait*.
1. Sim. Vallàmbert, De la conduite du fait de chirurgie, Paris, Vascosan, 1557,. in-8. Cf. encore Galien, De* choses nutriliues, trad. Masfé ; J. de Monteux, Comment Uire de la conseruation de santé, trad. par Cl. Valgelas, Lyon, 1559.
2. Voir la préface de ce livre déjà cité, 1557, f*» 3 v» : « Nous auons si grande indigence de noms et apellations propres, que non seulement toutes les espèces, et parties de cet art, mais aussi Part vniversel n*a encores peu rencontrer en sa langue un nom gênerai, comprenant les actions et elTetz de toutes ses parties : Ains est contraint dVsurper céte apellation Grecque de Rhétorique, comme aussi préque tous les noms Grecz et Latins des Tropes et Figures. »
3. Paris, Jan Longis, 1557. Voir l'avertissement au lecteur : o Au regard de quelques mots, que Ion pourra trouuer encores rudes pour ce temps en nostre language (comme spontanément pour voulontairement, agible pour faisable, et autres de telle façon) les bien considerans apperceueront assez que ie les ay laissez telz, pour neperuertir l'intencion de mon Auteur... »
4. LHisloire de France enrichie des plus notables occurances suruenues ez prtiuinces de VEurope et pays voisins, soit en Paix soit en Guerre : tant pour le fait Séculier qu Eclesiastic : depuis Van 1550 iusques a ces temps (sans nom d'auteur, ni de ville), 1581, 2 vol. in-f''(Bib. Maz., 5916). Au tome I, se trouvent des Advertissements nécessaires, esqnels outre plusieurs auis les desseins de V Auteur sont an vray représentez par I. D. F. B. R. C. F. Escuier. La théorie qui y est soutenue, relativement à la pauvreté du français en termes de guerre est curieuse à opposer aux doctrines de Henri Estienne :
« Ne vous esbahissez au reste de veoir icy plusieurs hardys termes et nounelles formes de parler, lesquelles ne sentans rien du vulgaire, vont prier vostre courtoisie, leur moyenner en faueur de tant de peines et fatigues, qu'une œuure de si longue aleine luy a donné, vnes lettres de naturalité Françoise, pour estre receuês auec lea autres, aux fins d'embellir et rendre peu a peu nostre langue aussi riche d'inuentions, que nous voyons les estrangeres parla hardiesse de ceux qui ont Icué la teste sur le vieil et commun parler de leurs ancestres. Que si quelque Mignon et trop douillet ne peut digérer la nouuaute de ces mots : il vous prie luy dire pour toute excuse, s*il ne prend les raisons que dessus en payement : que les lieux dangereux ou plusieurs Guerriers l'ont veu : lui rcueilloient assez souucnt et le cœur et l'esprit pour auoir la hardiesse de subtiliser des mots encore plus eslongnez que ceux-là. Par aiusi vouspouucz estimer que si le Gentilhomme, pour ne reculer de sondeuoir, ne craint la mort qu'il voit assez souucnt voleter deuant ses yeux : qu'il auoit lors encore moindre occasion de craindre que le populaire fîst discrétion des termes guerriers, qu'il a
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D'autres auteurs accompagnent leurs livres d'un glossaire ou de commentaires explicatifs. Et parmi ceux-là aussi, on rencontre non seulement des médecins, comme Colin, Joubert, le traducteur de Vésale, mais jusqu'à des philosophes : il y a un vocabulaire technique derrière la traduction de la Philosophie d'Amour de Léon Hebrieu, donnée par le sieur du Parc (1551).
Encore la masse des doctes ne prend-elle point de semblables
receuz : neaatmoins d'aussi bonne volonté qu'il luy presentoit. Se trouuera peutesire quelque délicat qui fermera les yeux a ces termes d'Assaut volontaire, Assaut de recognoissance, Assaut colonel et peu de tels autres. Auquel il veut faire entendre qu'a ses despens il a apprins le>« termes de la Guerre. Mais que pour veoir nostrc langue pauure en cest endroit, comme en mil autres sigets : il la voulu enrichir de ces mots : estimant que c'estoit une honte aux François, de ne pouuoir par termes propres et dilTerens, exprimer la diuersité des Assauts. S'il se donne auec l'armée par les bresches et eschelles, l'on l'appelle Assaut General. Comme donc nommerez vous l'Assaut par la bresche seulle, ou par eschelles, ou qui se donne a la brèche seule auec partie des Troupes ? De quel nom exprimerez vous l'Assaut de dix ou douze compagnies seulement et telles autres attaques de villes ? Il a donc voulu par ces termes propres distinguer l'Assaut General du particulier, par vn seul mot Colonel, de l'enseigne Colonelle qui marche d'ordinaire pour la conduite de son Régiment. Encore qu'il se donne souuent pour mieux recognoi^tre la brèche. Comme l'Amiral de Chastillon feit au faux-bourg de Rochercuil a Poitiers. Pareillement faut-il appeler d'vn nom propre Tessay et reueuë d'vne brèche qui se fait par fois auec charge, et souuent par nombre des plus gaillards sans commandement du General. (Or que le bon Guerrier ne la doiue approuuer). Et me semble que ces deux Assauts moritent bien le titre d'Assauts volontaires et de recognoissance. Ainsi iugeront-ils de Dueil, Escarmouche. Alaque, Rencontre, Bataille, lournée. Combat General, Vedete, Escorte, Sentinelle, Descouurcurs, Auant-coureurs, Enfans premiers, Enfans perdus. Ronde, Patrouille, Regarde, Reueuë, Montre, Reccrche et'' tels autres mil termes Guerriers. De la plus part desquels noz François n'ont sçeu tant vser, qu'abuzer iusques icy. Surquoy ie me suis fort esmerueillé, que veu Tanimeuse : voire continue pratique des Guerres Françoises et Gauloises : vaccation plus naturelle et ordinaire a ces peuples qu'a autres qui ayent iamais esté : ils n'ont sceu t'oiites-fois déclarer le " naturel de chacune action Guerrière, par vu nom vrayment significatif. Car puis que la plus certaine prenne d'une science ou autre profession . bien cognuë et louablêment ou mal exercée, se prend des termes naïfs et particuliers : ausquels cestc nation a bien ou mal sceu représenter le naturel de chacune chose, (comme .on voit les Romains n'auoir moins dextrement exprimé toutes actions Guerrières et politiques par noms propres : que mal et fort grossièrement les considérations célestes, Philosophales, naturelles, médicales et telles autres estudes speculatiues, pour ce qu'ils les ont autant ignoré que bien sceu comprendre et fort heureusement pratiquer voire sur tous autres de leur temps, les conditions des armes et de la Police) : aucuns pourroient iuger avec grande apparence que les François ont ignoré la profession militaire : Veu qu'ils en ont si froidement exprimé les efTects. Mais puisque le naturel Guerrier de ceste nation et le discours des choses anciennes nous asseurent 'du contraire : il faudra sans double attribuer ceste faute a la nonchalance et fort indiscret te ou du tout ignorante paresse de noz Pères : lesquels (comme encore la plus-part de oostre Noblesse) curieux de seullement viure et couler l'aage présent sans aucun soin -de l'aduenir ne sont iamais adonnez qu'a simplement exécuter leur charge : mespri- «ins toutes circonstances et accidens d'icelle auec lesquelles le devoir de l'homme n'est seulement mieux cognu de tous, mais aussi plus honoré et rendu beaucoup plus aisé à reflet et du profit d'un chacun. Mais de cela vne autre fois. Asseurez vous cependant que l'Aulheur n'a rien inuenté qui ne soit pourueu de bonnes raisons si l'on a discrétion de parler a luy dcuant le juger. Et sur tout s'est estudie a bien exprimer le naturel de chacune chose :par les noms et termes qu'il a inuenté ou mieux accomodé. Puis de les rendre les plus doux a l'ouye et a la langue qu'il luy a esté possible •» (Bibl. Maz., 5916, I).
précautions. Elle invente, naturalise et barbarise sans rien dire. 11 n'est pour ainsi dire pas de livres traitant des sciences *, — et on sait tout ce qu'il faut entendre sous ce nom, de Tanatomie à la politique, de la civilité aux mathématiques, — qui n'apporte son néologisme, ou, à défaut dune création propre, n'en recueille au moins un certain nombre trouvés chez autrui.
Rapports de la langue technique et de la langue littéraire. — Il serait excessif de prétendre que la langue des hommes de science, dont nous venons de parler, n'était pas considérée, au XVI® siècle, comme une langue à part. Les savants eux-mêmes se réclament dans leurs innovations, nous venons de le voir, des droits que leur créent les matières spéciales dont ils traitent. Les lettrés proprement dits leur reconnaissent aussi une liberté exceptionnelle dans le barbarisme. A dire vrai, la distinction fondamentale qui existe entre la langue technique et la langue courante avait donc commencé à être aperçue dès cette époque. L'une n'en devait pas moins pénétrer l'autre.
Quand du Bellay déclare que les termes techniques seront comme hôtes et étrangers dans la cité, on se méprendrait en s'imaginant que le précepte a été suivi, même dans son école. Comment eût-il pu l'être d'un Tyard, d'un Peletier du Mans, d'un Grévin, qui étaient bien plus savants que poètes ? Or combien d'hommes, dans cet heureux siècle, où « le rond des sciences » pouvait encore se parcourir, se sont trouvés dans le même cas ! Par son œuvre, Rabelais est un conteur, mais par ses origines, par sa vie, où le classer, sinon parmi les hommes d'érudition, de science, et, pour reprendre l'ancienne expression, de philosophie? Aussi, dans le pêle-mêle de son prodigieux vocabulaire, le plus riche peutêtre que jamais Français ait manié, quel est l'art dont sa fantaisie n'a pas semé les termes à profusion ? Ainsi la confusion se fût faite d'elle-même par la quasi-impossibilité où se trouvaient les hommes de faire deux parts en eux, et d'avoir, sans qu'aucune règle les
1 . Je dois cependant citer la belle protestation de Jacques des Comtes de Vinteroille, dont le respect pour l'usage est d'autant plus remarquabh) que Tauteur était d*origine étrangère. Voir dans V Histoire d'Herodian, éd. de 1560, AdvertisseracnU et remonstrance aux censeurs de la langue françoise :
m ...Aucuns d'eux vsent de termes, phrases, epithetes, et orthographes siestranges, qu'ils font comme une fricassée de mots de diuers pays, et gastent et corrompent U grâce et naîfueté de la langue françoise. En quoy ic ne suis pas d'accord avec eulx..* C'est ce que i'estime dcuoir estre gardé principalement es traductions, et trouue bon d'escrire ainsi que ie parle, espérant que la France me recognoistra non pour hoste, mais pour enfant, et m'entendra sans truchement. •*