I. — MOTS DIALECTAUX i
Depuis plusieurs siècles, il était de règle et de bon ton chez les ^rivains en langue vulgaire de s appliquer k suivre Tusage de Paris ; Rabelais ouvre la série des écrivains qui, tout en conservant comme fonds de langue le français, vont chercher, loin d'éviter cela comme une faute, à y mêler quelques mots de terroir, dont ils «roient pouvoir tirer un effet. Né en Touraine, ayant eu dans sa vie «rrante Toccasion d'entendre parler divers patois, et peut-être, avec son extraordinaire faculté linguistique, de les apprendre, il a trouvé là son bien, et l'a pris, comme partout ailleurs, sans nous rien dire de son intention, non toutefois sans nous avertir qu'il s'agissait d'emprunts conscients et voulus 2.
•' Que Ronsard ait ou non profité de l'exemple, en tout cas, dans ses Odes (1550), il n'hésita pas à employer des mots dialectaux, et, comme on le lui reprochait, il déclara sa manière de voir dans un Sur avertissement^ ajouté au volume ^. « Depuis l'acheuement de mon liure, Lecteur, dit-il, iai entendu que nos consciencieus poètes ont trouué mauuais de quoi ie parle (comme ils disent) mon Vandomois... Tant s'en faut que ie refuze les vocables Picards, Ângeuins, Tourangeaus, Mansseaus, lorsqu'ils expriment vn mot qui défaut en nostre François, que si i'auoi parlé le naïf dialecte de Vandomois, ie ne m'estimeroi bani pour cela d'éloquence des Muses, imitateur de tous les poètes Grecs, qui ont ordinairement écrit en leurs Hures le propre langage de leurs nations, mais par sur tous Theocrit qui se vante n'auoir iamais attiré une Muse étrangère en sonpaïs. »
Cette doctrine ne pouvait manquer, en dehors de l'autorité qu'elle empruntait à l'exemple des Grecs, de rencontrer facilement
1. Voir Lanusse, De Vinfluence du dialecte gascon sur la langue française,.. Grenoble, 1893.
2. En effet, Rabelais explique plusieurs de ces mots dans la Briefue déclaration d'aucunes dictions plus obscures contenues au quairiesme livre (édit. Marty« Laveaux, III, 195, 197, 19S, 199).
3. Voir Marty-Laveaux, Lang. de la Pi., I, Introd. 29, et Rons., éd. M.-L., I, cxvi.
des adhésions. A cette époque, il ne faut pas Toublier, la littérature avait encore, en dehors de Paris, des représentants et des foyers. Or il n'est aucun écrivain, né dans une province, et familier avec son parler, qui n'ait, aujourd'hui encore, malgré l'ascendant de la langue d'école, éprouvé le désir de jeter, au milieu d'un morceau qui s'y prête, un de ces mots régionaux, qui se présentent à son imagination en même temps que l'idée même, et comme sa première traduction naturelle. La doctrine de Ronsard laissait croire que les mots, ainsi déplantés de leur sol et présentés à des étrangers, ne perdraient rien de leur charme, alors que tout au contraire ils risquaient de n'être même pas compris. Pareille erreur flattait trop bien l'instinct des « Gascons, Poicteuins, Normans, Manceaux, Lionnois », la plupart établis dans leur province, pour qu'ils ne s'y trompassent pas de grand cœur.
11 est bien vrai que, devant l'opposition, plus forte encore sur ce point que contre ses latinismes, Ronsard en rabattit bien vite *. M. Froger et M. Marty-La veaux après lui ont eu raison de le marquer. Mais on ne s'aperçut guère de cette évolution, car, en théorie du moins, rien ne fut changé à la doctrine, qu'on retrouve tout entière dans la Préface de la Franciade et dans V Abrégé de VArt poétique 2. Il y a plus, les années semblaient y confirmer le maître davantage, à mesure qu'il s'éloignait plus de ses tentatives grécolatines ; « chacun iardin » continuait d'avoir à ses yeux sa « particulière fleur ».
Aussi retrouvons-nous les mêmes idées, souvent amplifiées, chez tous ses disciples. Je n'en citerai que deux: un illustre, c'est Baïf, qui « de divers langage
Picard^ Parisien^ Touranjau, Poiteuin^ Normand^ et Champenois mella son Angeuin » ^ ;
un obscur, Filbert Bretin, qui supplie qu'on ne croie pas les mots bourguignons épars dans ses Poésies amoureuses, « laissez la par ignorance ou oubliance, alors qu'il les a mis a son escient, pour faire comme les autres poètes de ce temps, et exalter sa langue maternelle ^ ». Le théoricien, souvent indiscipliné, de l'école, Peletier
1. Les premières poésies de Aoasard, Mamers, G. Fleury et Dangin, 1892, p. 103. Cf. Marty-La veaux, o. c, p. 46.
2. Voir éd. Blanch., VII, 321 : « Ne se faut soucier si les vocables sont Gascons, Poicteuins, Normans, Manceaux, Lionnois ou d'autres païs, pourueu qu'ils soient bons et que proprement ils sif^nifîent ce que tu veux dire... » Cf. préf. Franc. ^ III, 34.