LE RYTHME DANS LARS NOVA
Sag
La construction de cette strophe est de la forme abb' a'. Cela signifie que si Ton représente par a sa première période, par b la seconde, on entendra ensuite les deux mêmes, dans Tordre inverse. Seulement, b' est plus long que b et a' plus court que a; ce qui justifie les accents de différenciation. Observer que le même thème mélodique [la-sol-/a-mi\ ouvre toutes les périodes. Le plan de cette strophe est remarquable par la liberté des symétries. Suit une seconde strophe identique.
L'irrégularité périodique et la symétrie par inversion se retrouvent dans la chanson suivante, la 67' du recueil; les pendants y sont des à-peu-près; fort agréables, dans leur désinvolture :
Mode d'uT
(ac)
ce iTHjfs
egoujft sc'j-vcirt..
Ces quatre vers constituent mélodiquement quatre périodes. La première et la quatrième, non identiques, sont semblables. Il en est de même de la seconde et de la troisième : les trois dernières mesures y sont pareilles, — abstraction faite de la hauteur. De sorte que le plan de la strophe peut être encore être exprimé par le schème a b b' a ; la. répétition des lettres indiquant le fonds commun, mélodique et rythmique; les accents marquant qu'il y a des variantes de détail.
C'est dans la libre symétrie que réside en effet le charme de ces petits poèmes populaires, où la langue
33o MOYEN AGE II
parlée et la langue sonore sont unies étroitement : œuvres minuscules, souvent parfaites, vraiment lyriques malgré leur ténuité ; échappant aux formules d'école et rachetant leurs tournures naïves par la vérité de l'expression. Là, presque jamais de carrure ; les périodes se succèdent sans assortir leurs longueurs. Les équivalences s'établissent autrement que par des pesées rigoureuses. Ces œuvres anonymes ne sont point les créations d'une Muse étourdie qui chante au petit bonheur. Si elle n'est point savante, elle possède d'instinct les secrets de l'équilibre; et son ingéniosité singulière lui fait découvrir d'emblée un nombre infini d'arrangements périodiques : ils ont ce caractère commun d'être présentés sans rigueur : les paires de dessins mélodiques ou rythmiques sont indifféremment constituées par des motifs identiques ou seulement analogues.
Il y a, dans le langage des peintres, les « rappels de couleur ». Les symétries mélodiques et rythmiques des chansonniers ne sont parfois que des rappels, mais assez nettement marqués pour que l'oreille et l'esprit les reconnaissent et s'en réjouissent. Ainsi le Moyen Age, qui avait perdu la tradition des grandes constructions lyriques des Anciens, créa pour son compte une architecture moins grandiose, parce qu'applicable à des monuments de moindre ampleur, mais variée à souhait et adaptée en perfection à chacun de ses gracieux édifices. L'Epoque Moderne amplifiera les plans musicaux. L'installation delà Tonalité fournira aux musiciens constructeurs des matériaux neufs et toute une gamme de couleurs.
Les derniers exemples révèlent que les distinctions précédemment établies entre les syllabes toniques et les syllabes atones n'ont plus de réalité. Une évolution du langage verbal, en France, a enlevé à l'accent verbal,
LE RYTHME DANS LARS NOVA 33i
avec son intensité, son effet : les syllabes n'étant plus enrégimentées par séries binaires ou ternaires, cessent dès maintenant de réagir sur les rythmes. Ce qui subsiste de Taccent est incapable d'exercer une influence régulatrice, uniforme, sur la versification. Et le xvf siècle achèvera de déprécier « la réaction du vers » sur le rythme de la mélodie concomitante.