Histoire de la langue romane (roman provençal)
Cet ouvrage est le premier que j'ai entrepris. Maintenant qu'il est aclievé et que je l'oppose à ce qu'il devrait être , je crains d'avoir tenté une œuvre au-dessus de mes forces. Pour un pareil travail il faut, je l'avoue, un savoir, une expérience qui me manquent 5 cependant il serait encore à faire que je n'hésiterais pas. En voici la cause : qu'elle explique ma résolution et lui fasse pardonner ce qu'elle a de téméraire. — Plusieurs poètes , nos compatriotes , ont écrit , il y a des siècles , de grandes et belles pages en une langue éi>einte aussitôt qu'eux. Leurs manuscrits , perdus long-temps dans la poussière, se sont un jour trouvés entre mes mains. Fier de ce trésor, j'allais pres€|ue dire de cette découverte, j'ai cru accomplir une chose utile à mon pays en me hâtant de loi faire connaître, d'abord cette langue qui fut au-
trefois la sienne , ensuite ces poésies qui resteront dans ses archives comme un des plus précieux monumens de sa gloire.
Que de gens ne voient dans les recherclies laborieuses sur les langues anciennes qu'un travail de grammairien sans autre but que le pédantesque étalage d'une érudition surannée!... Ceux-là, sans doute, ne veulent pas apercevoir l'intime union qui existe entre l'idiome d'un peuple et son histoire 5 ils ne savent pas que les vocabulaires sont les échelles indispensables pour arriver à la connaissance parfaite des idées, des mœurs , des besoins ,. des habitudes de chaque époque, et que les progrès de la langue d'un pays donnent la mesure de sa civilisation.
Toutefois , cette étude appliquée à la lani^ue romane , quoiqu'utile , pourrait sembler trop abstraite si nous n'avions la certitude d'arriver par elle à l'initiation d'une partie considérable de notre histoire au moyen-âge.
Les troubadours ont été long-temps ignorés , et leurs ouvrages sont encore connus de bien peu de personnes. Il ne faut pourtant pas attribuer ce silence à la faiblesse de leurs poésies , ni supposer que
c'est par mépris ou par indifTérence que nos pères ont refusé de recueillir ce qui nous jDaraît aujourd'hui si digne de recherches Quand le nord eut fait la conquête
du midi, le roman- wallon ne tarda pas à prévaloir, et peu à peu s'étendit, se naturalisa. — Yint l'imprimerie j mais alors quels manuscrits devaient avoir les premiers honneurs de la publicité ? La préférence n'étaitelle pas naturelle pour ceux que tout le monde pouvait lire et comprendre? La religion d'abord; aussi le livre de la Cité de Dieu , par saint Augustin; les Evangiles ^ la Bible ^ parurent-ils avant tous les autres 3 les classiques latins et grecs suivirent; et quand chaque royaume put ajouter à ses trésors celui d'une imprimerie, la France dut publier ses écrits dans la langue prédominante. Le temps des croisades d'hommes était passé, l'imprimerie commençait à se répandre; elle seule désormais allait courir la terre. Tranquillement assis dans la cellule de son cloître, le moine travaillait les vigoureuses prédications que la presse devait transmettre à la fois au nord et au midi. La science, jusqu'alors étouffée, put paraître au grand jour. L'homme n'eut plus à craindre les persécutions, puisqu'il put
dire à tous les découvertes de son génie sans livrer sa personne. Les controverses religieuses, les discussions scientifiques, commencèrent. Pour un défi jeté, mille se présentaient; le champ de bataille était partout. Ce fut alors îa croisade des intelligences , bien autrement puissante que les autres puisqu'elle changea le monde sans verser le sang. ^
Au milieu d'intérêts si vivaces , dans un moment où tout se révolutionnait sur la terre , qui pensait aux poètes provençaux dpnt la gloire fut de chanter une époque passée et des peuples vaincus? Aujourd'hui que tout est loin de nous , ruines des vieilles sociétés, fondement des nouvelles; aujourd'hui que toutes ces émotions ne sont pour nous que de l'histoire, les manuscrits des troubadours nous apparaissent, pour ainsi dire, comme de précieuses révélations. Dès les premières pages , nous sommes frappés de la franchise audacieuse, de l'imagination féconde de nos poètes historiens; et leurs écrits nous offrent non-seulement le charme d'une poésie originale , mais encore l'instruction d'événemens inconnus ou mal expliqués.
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